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78 L'ABBÉ IOSPICE VERREAU
d'excommunication — de pénétrer, soit pour s'établir, soit pour commercer, sans la permission de l'Espagne. Prolongée indéfiniment vers l'occident, cette concession pouvait conduire les Espagnols jusqu'aux Indes. Aussi, les Portugais, qui cherchaient depuis longtemps le chemin le plus court pour pénétrer dans cette riche contrée, se montrèrentils alarmés : ils feignirent d'être Iésés dans un de leurs droits les plus importants, et réclamerent auprès de l'Espagne, Des négociations s'ouvrirent, et bientot un traité fut conclu à Tordesillas entre les deux puissances, le 7 juin 1494 Les lignes de démarcation furent changées où plutôt on n’en admit qu'une seule, celle du méridien qui passait à 370 lieues à l’ouvst des iles du cap Verd. Le Portugal gardait toutes les terres découvertes et à découvrir situées en decà, soit au nord, soit au sud de l'équateur". Cet arrangement protégeait ses possessions d'Afrique, et devait lui donner le Brésil, qui n'était pas encore découvert, ainsi qu'une partie considérable du territoire connu aujourd'hui sous le nom d'Amérique anglaise. Le Portugal gardait — sinon la part du lion — du moins le champ le plus vaste pour ses exploitations et pour les entreprises de ses intrépides marins ”*
On comprend maintenant cornment le roi du Portugal pouvait répondre à l'ambassadeur d'Espagne que Baccalaos où Terre-Neuve était dans sa démarcation.
Le traité de Tordesillas nous aide à expliquer —en les éclairant d'une plus grande grande lumière — certains faits qui avaient paru obscurs jusqu'à présent.
lo Ainsi, c'est pour affirmer leurs droits que les Portugais firent de bonne heure des tentatives de découvertes dans la direction du nord, quoiqu'ils eussent un champ très vaste pour leur ambition du côté de l'Afrique. Le premier voyage de Gaspard Cortereal est antérieur à 1500”,
20 Les Espagnols — jusqu'à l'époque qui nous occupe — ne paraissent pas avoir
poussé leurs excursions dans l'Amérique du Nord au delà de 42 30!, c'est-à-dire à peine
au delà des Acçores, qui sont aujourd'hui marquées à la hauteur de 40°, et encore, leurs
tentatives commencèrent assez tard. Celle de Vasquez de Ayllon se fit en 1520, et celle de
Estevan Gomez en 1525. Les Espagnols se tenaient évidemment dans les bornes de la
concession d'Alexandre VI et de leur convention avec le Portugal.
3o Pour la même raison, les plus anciennes cartes de l'Amérique Keptentrionale sont
dues aux Portugais. Les Espagnols n’ont fait que copier les cosmographes portugais :
“Ces habiles dessinateurs, savants pilotes pour la plupart, exercèrent une influence
considtrable, non seulement par leurs œuvres, mais aussi par leurs préceptes, dont on
reconnait facilement les traces dans les portulans et les planispheres dressés aux Balé-
ares, en Espagne et en France *,”
1 Y que todo lo que hasta aqui tenga hallado y descubierto, y de aqui adelante se hallare y descubriere por el
cho Senor Rey de Portugal y por sus navios, asi islas come tierra-firme desde la dicha raya arriba, dada en la
ina suso dicha, yende por la dicha parte de Levante dentro de la dicha raya 4 la parte de Levante, d de Norte 6
de Sur de ella, tanto que non sea atravesando la dicha raya, que esto sea y quede y pertenezca al dicho Senor
Rey de Portugal, &e., &e. (Navarette, Colleccion de los Viages, ete, t 2, p.196.)
Si le mot historique que lon prête à François I, sur le partage du nouveau monde, à jamais été prononcé par
un roi de France, c’est à l’occasion du traité de Tordesillas qu'il a dû l'être.
Cf Les Corte Real et leurs voyages au nouveau monde, par Harrisse, Paris, 1882,
* Entre 409 et 429, selon Oviedo, cité par Harrisse dans Jean et Sébastien Cabot, p. 73.
* Harrisse, Jean et Sébastien Cabot, p. 140.
Harrisse à qui je viens d'emprunter cette citation, est le premier, je crois, qui ait signalé le fait ; c’est lui au
moins qui l'a établi d'une manière incontestable; mais il n'en a pas cherché la cause, qui se trouve dans le partage
du nouveau monde fait à Tordesillas entre l'Espagne et le Portugal.
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4o On comprend des lois pourquoi les premiers noms donnés aux différentes parties du littoral, depuis l'extrémité nord de la Floride jusqu'au Labrador, sont portugais.
D'après Harrisse, ‘les contours et les positions dans les portulans des premières vingtcinq années du XVIe siècle, sont évidemment copiés sur des cartes lusitaniennes, de même les noms de ports, de caps, d'estuaires, de rivières, depuis le Labrador jusqu'au cap Rasso, et depuis la terre de Cortereal jusqu'à celle de Estevan Gomez”, sont presque tous portugais". L’exception qu'on peut citer pour le nord-est de Terre-Neuve, où Cartier trouve des noms français et bretons, sera expliquée plus loin.
50 Il est naturel de croire que les Portugais ont fait des essais de colonisation sur quelques points des pays découverts où occupés par eux, tels que le cap Breton, et la Nouvelle-Hcosse *
60 Par là, enfin, tombent toutes les assertions publiées sur la présence — à la fin du \ Ve siècle, — des Hspagnols à l'ile de Terre-Neuve et dans le golfe, Cela couperait court aux conséquences qu'on à cherché à tirer de leurs prétendus voyages en ces quartiers.
Je reviens aux sinistres projets que l'ambassadeur de Charles-Quint nourrissait contre l'expédition de 1541.
L'F-nagne pouvait-elle empêcher les Français de coloniser quelque partie du nouveau monde ? Oui, si les Français voulaient s'établir en dedans des limites que le pape Alexandre VI lui avait assignées. Tel était le droit publie, admis à cette époque par les nations catholiques — surtout par la France, qui cherchait à en bénéficier du côté de l'Italie.
Ces limites, l'Espagne s'eflorçait probablement de les reculer aussi loin que possible pour étendre le champ de ses possessions, aidée par la phrastologie du bref pontifical, et de l'axiome toujours invoqué dans de pareilles circonstances: favores umpliandae. Elie pouvait prétendre, même après le traité de Tordesillas, que le Portugal n'avait été admis au partage qu'à titre de bon frère, sans que les pénalités imposées par le Saint-Siège cessassent d'exister pour les autres puissances.
Il semble que telles étaient les prétentions d'Isabelle et de Ferdinand quand Henri VII d'Angleterre voulut accepter les services de Cabot, qui lui offrait d'aller à la recherche de terres nouvelles: ils firent prévenir ce monarque qu'une pareille entreprise ne pouvait s'exécuter sans porter préjudice à l'Espagne et au Portugal *.
Mais ces prétentions, qui n'avaient pas arrêté le voyage de Cabot, avaient dù finir par être abandonnées. Dans tous les cas, Cartier en 1541, comme Cabot en 1497, naviguait bien loin de la démarcation pontificale.
Là, s'il n’était pas exposé aux censures ecclésiastiques, il était cependant exposé encore à d’autres diflicultés : il pouvait, par exemple, être arrêté au passage et repoussé par la force, du moment qu'il voudrait pénétrer dans un pays déjà occupé par une nation chrélienne. C’était le droit du premier occupant, droit également reçu et respecté par tous les princes, alors encore plus qu'aujourd'hui.
| Jbid., p. 148.
2? Harrisse, Jean et Sébastien Cabot, p. 76, notes 1 et 2.
* Non se puede entender en esto syn perjuisio nuestro o del Rey de Portogal. (Dépéche des Rois catholiques à leur ambassadeur à Londres, citée par Harrisse, op. cit., p. 315.