‹ Jacques Cartier: questions de droit public, de législation et d'usages maritimes [microforme]Chapitre 3 sur 5 · L'ABBÉ HOSPICE VERREAU · texte numérisé non relu

L'ABBÉ HOSPICE VERREAU

Alexandre VE avait respecté et réservé ce droit d'une manière très explicite dans sa bulle! Henri VIT l'avait aussi réservé dans la concession très étendue qu'il faisait à Cabot: C'est en vertu de ce droit que les Bretons et les Portugais me paraissent avoir fait la pêche tranquillement, les uns au nord, les autres au sue de Terre-Neuve.

Ce droit du premier occupant, François [l'avait prévu, et il avait donné à son licutenant-wénéral des instructions précises, qui auraient pu le justifier aux yeux de l'Europe, si l'empereur avait voulu l'accuser publiquement, comme il avait fait déjà dans plusieurs circonstances, François I, beaucoup moins diplomate que son rival, voulait se montrer aussi prudent que lui et éviter de donner le moindre prétexte à une rupture, I justifiait, sous ce rapport, le jugement que le cardinal de Séville avait porté sur ses intentions”.

Quoi qu'il en soit, dans la commission accordée à Roberval en 1541, il a soin de

déclarer qu'il ne veut prendre possession que des terres non encore occupées par des princes chrétiens. Tous les termes me semblent avoir été pesés attentivement : “ Nous avons advisé et délibéré de renvoyer esdits pays de Canada et Ochelaga et autres circonjacens mesine en tous pays transmarins et maritimes inhabilez où non possédez el donnez par aucuns princes chrétiens" Plus loin il précise davantage: “Pourvu toutefois que ce ne soient pays tenus, occupez, possédez et dominez où estans sous la subjection et obéissance d'aucuns princes ou potentats nos alliez et confédérez, et mesme (sie) de nos tres chers et amez frères l'empereur et le roy de Portugal !”

Par ce proviso, François L® reconnaissait les droits acquis, mais il faisait clairement comprendre qu'il en connaissait aussi la limite, De son côté, Charles n'ignorait pas cette déclaration, dont son ambassadeur en France Ini avait transmis une traduction, mais il craignait que les Français en pénétrant dans l'intérieur du continent par le fleuve Naint- Laurent, ne pussent arriver facilement aux côtes de l'océan Pacifique, et ne vinssent à menacer les conquêtes de Cortez. C'est pour cela qu'en dépit du refus du roi de Portugal, ct malgré l'avis du conseil des Indes, il envoya une caravelle observer les mouvements de Cartier.

IHarrisse pense que cette caravelle était commandée par Ares de Sea. Partie de Bayonne en Galice Le 25 juillet 1541, elle serait revenue en Espagne le 17 novembre suivant. On sait que Cartier, qui avait pris la mer le 23 mai, ne put arriver à Québec qu'à la fin d'aout. Les tempêtes qui retardèrent sa marche durent arrêter aussi celle de la caravelle, et il est probable que notre découvreur commençait déjà à jeter les fondations de son établissement quand Ares de Sea aborda aux cotes de Terre-Neuve. Fut-il arrivé plus

14,,,, Ita quod omnes insulae et terrae firmae repertae et reperiendue, detectae et detegendae 4 praefata linea versus occidenteni et meridiem par alium regem aut principem christianum non fuerint actualiter possessae usque ad diem nativitatis D. N, Jesu Christi proxime praëteritum in quo incipit annus praesens M, cecclxxxx tertius quando fuerunt per nuntios ét capitaneos vestros inventae aliquae praedictarum insularum,”

Et plus loin:

“ Decernentes nihilominus per hujusmodi donationem, concessionem et assisnationem nostram nullo christiano principi qui actualitéer praefatas insulas aut terras firmas possederit usque ad praedictum diem nativitatis D. N. Jesu-Christi, jus quaesitum sublatum intelligi posse aut auferri debere.” (Bulle Zuter cetera, copie prise aux archives du Vatican, Alex, VE, Ballar, No, 177, fol. 192.)

* Ad inveniendum, discooperiendum et investisandum quascumque insulas, regiones sive provincias wentilium et infidelium in quacumque parte mundi positas quae christianis omnibus ante hace tempora fuerunt incognitae. (Lettres Patentes accordées par Henri VIT à Cabot, publiées par Ry mer, Harrisse, ete.)

: CE Lettre du cardinal de Séville à Samano, traduite dans mon premier mémoire sur Jacques Cartier, p. 145. ® Commission accordée à Roberval par François ler, Harrisse, Notes pour servir, ete., pp. 248 et 247,

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Lot, il n'aurait trouvé à Carpont que deux vaisseaux français, ceux de Cortier et du vicomte de Beaupré: ces navires étaient lourdement chargés ; il n'est pas certain qu'ils eussent eu le dessus s'ils avaient été attaqués!

L'idée d'éloigner les Français du nouveau monde a été la préoccupation constante de Charles-Quint.

Pendant les longues négociations au sujet du Milanuis, auquel François tenait beaucoup, l'empereur manifesta un jour la volonté d'abandonner ses prétentions sur cet état en faveur de la France, à certaines conditions, parmi lesquelles se trouvait la suivante : “Que ledit roi de France renonce et promette solennellement et très expressément et aussi sesditz enfants de jamais pouvoir contraiter (trafiquer), ni naviguer au coustel des Indes selon aussi qu'il sera exprimé et désigné à l'entière sheurté de sadite Majesté impériale et dudit roi de Portugal, de manière que ledit roi de France ni sesdits enfants y puissent jamais rien entreprendre ”* C'était au mois de novembre 1535 — Ja date mérite d'être remarquée — que Charles dictait ces conditions,

ün 1548, dans les dernières instructions qu'il prépare pour l'hilippe IT, son fils, il expose sa politique avec une certaine insistance : “Pour ce qui concerne les Indes, vous ne cesserez d'avoir l'œil sur les Français, afin de vous assurer s'ils ont le dessein d'y envoyer une flotte, soit ouvertement, soit d'une autre manière, avertissant les gouverneurs de ces parages de se tenir sur leurs gardes, afin d'être prêts à résister en cas d’attaque. Dans toutes leurs tentatives précédentes, faites dans ees climats lointains, on à remarqué que leurs flottes n'ont pas résisté longtemps, et lorsqu'on met de la vigueur dans la défense, ils faiblissent aussitôt et Tâchent pied. Il importe beaucoup de tenir au premier choc, et il n'importe pas moins que vous vous mainteniez en bonne intelligence avec le Portugal, particulièrement dans l'intérêt de la défense des Indes *.”

À la vue de cette persistance de la politique espagnole, on peut se demander ce qui serait arrivé si le Portugal avait voulu s'y associer pour l'Amérique Septentrionale, comme il à fait pour l'Amérique du Sud. Le Saint-Laurent aurait-il vu sur ses rives une colonie portugaise, un autre état du Brésil — empire où république — avec des éléments nouveaux 2 Le climat âpre et rigoureux du nord, un labeur incessant pour féconder le sol avare de ses produits, la lutte sans trève contre les Indiens auraient-ils fait subir au caractère des Portugais des changements physiques et physiologiques aussi marqués qu'à celui des Français et des Anglais? [Il est permis de poser ces questions, quand on compare ce qui s'est passé dans les deux Amériques.

Quoi qu'il en soit, les relations de bonne amitié que la France entretenait avec le Portugal expliquent comment elle put étendre son commerce sur les côtes de l'Afrique et du Brésil. Ni les vaisseaux de François I‘ remontèrent le fleuve Saint-Laurent en 1541 sans qu'on vint leur barrer le passage, ce fut grâce aux sentiments généreux de don Joan qui fit prévaloir les devoirs d’allié fidèle sur les caleuls ambitieux du conquérant *,

1 C’est de ce voyage de Seu que Harrisse fait dater les cConnaisances des cosmographes espagnols sur les îles de Terre-Neuve et du cap Breton: op. tit., p. 146.

: ‘Papiers de Granvelle, t. 1, p.404.

3 Papiers de Granvelle, t. 2, p. 295.

‘Je n'ai pas la prétention de faire connaître les divers motifs qui inspirèrent la conduite du roi du Portugal, et la tâche serait d’ailleurs presque impossible, car on ne fait que d'ouvrir les archives oflicielles de ce royaume, Mais il ue faut pas oublier que François Ier avait épousé — 4 juillet 1530 — la reine douairière du Portugal, Eléo-

Soc. I, 1891. 11.

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