‹ Jacques Cartier, sa vie et ses voyages [microforme]Chapitre 15 sur 41 · LL · texte numérisé non relu

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demi-lieuë ; et ce Cap fut appelé le Cap de Lait. Entre ces deux Caps il y a de certaines terres basses, sur lesquelles il y en a encore d’autres, qui démontre bien qu’il y doit avoir des fleuves. A deux lieues du Cap Royal, l'on y trouve fond de vingt brasses.” (Ædition de Québec, 1843.)

Le lendemain, étant à la recherche d’un havre avec leurs barques, ils aperçurent dans le lointain, entre le cap Royal et le cap de ‘Lait, “ Un grand golfe très profond ” dans lequel il y avait quelques îles ; ce golfe était fermé du côté du sud. Ces îles de peu d’élévation formaient un des côtés de l'entrée du golfe, et le cap Royal faisait l’autre. “Et “ s'avancent les dites terres basses plus de demie lieuë dans “la mer. Le pays est plat, et consiste en mauvaise terre ; ‘et par le milieu de l’entrée il y a une Ile. Le dit Golfe ‘est sous la latitude de quarante-huit degrés et demi.” Nous citons d’après Hakluyt. Les autres versions, à quelques variantes près, s’accordent avec celle-ci. Il est bon de remarquer que les directions et les distances données par Cartier sont souvent incorrectes (et il ne faut pas s’en étonner).!

Norte 17.—Pour donner une idée de ji'inexactitude à peu près constante des relevés de Cartier, nous allons choisir quelques cas «à tout le monde s'accorde sur la position des lieux entre lesquels il établit les distances.

il dit, par exemple, que le lac Saint-Pierre a 12 lieues de longueur, sur 5 ou 6 de largeur. Ce lac n’a en réalité que 18 milles de long sur 7 de large, mesure nautique.

D'après Cartier, l'île d'Oriéans aurait une longueur de 10 à 12 lieues, tandis qu'elle n’a que 18 milles. L'ile au Lièvre aurait cinq lieues de long et l'île aux Coudres trois, tandis que la prem ère n'a que 7 milles de long et l'autre 5. 11 °° que la distance entre les deux ties est de 15 lieues, tandis qu'elle n’est que de av milles, Il n'est pas hors de propos de remarquer qu'on se servait, à cette époque en France, de plusieurs mesures de distance ; il y avait la lieue de quatre kilomètres et celle de cinq kilomètres—cette dernière équivalant à8 milles anglais, ou à ce que nous appelons aujourd'hui uneliene. Ilest probable que Cartier se servait de la lieue de quatre kilcimètres—environ 2 2/5 milles angl1s,---mais, même avec cette supposition, les distarces qu’il donne sont généralemeat exagéreés.

D'un autre côté, Champlain a dû se servir de la lieue de cinq kilomètres, et il eat à peu près exact lorsqu'il dit que l'île d’OUrléaus et l'île aux Coudres ont, l’une 6 lieues et l’autre une lieue et demie de long,

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M. Ganong croit que la baie remplie d’iles rondes doit être la baie Roche, et sur ce point nous sommes de son avis. Il y a sur la carte marine de Bayfield une description de la baie Bonne plaçant la baie Roche au nord; l’on y distingue aisément les roches rondes qui suggérèrent à Cartier le nom de Colombiers. Selon M. Ganong, le golfe Saint-Julien serait la baie Bonne ; le cap Royal serait la pointe Gregory ; le cap de Lait, la pointe du Sud et les îles entre les deux caps, celles qui se trouvent à l’entrée de la baie des Iles.

Sur une carte des côtes de l'Amérique du Nord, depuis le détroit de Belle-Isle jusqu’au cap Cod, publiée à Londres en 1806, par Imray et fils, la baie Bonne porte le nom de golfe de Saint-Julien ou baie Bonne ; le cap Royal se trouve à quelque distance au sud du cap Gregory et le cap Sud s'appelle “ cap de Lait ou Pointe du Sud,” ce qui s’accorde avec l'interprétation de M. Ganong.

Maintenant, voici notre manière de voir: il ne nous semble pas clair du tout que d’après le récit de Cartier la baie remplie de rochers ronds soit la baie de Saint-Julien. Cartier ne dit pas non plus qu’il pénétra dans cette baie. Nous sommes portés à croire, au contraire, que la baie de Saint-Julien n’est autre que la baie des Iles entrevue à travers le brouillard, pendant que les navires longeaient la côte. Nous croyons que le cap Royal doit être le cap à l’Ours (Bear Head), ou quelqu’autre cap dans le voisinage et que le cap de Lait est réellement la Longue Pointe {ou I.ow Point comme elle est désignée sur quelques cartes). Le ‘grand Golfe très profond,” fermé vers le sud, situé et compris entre le cap Royal et le cap de Lait, doit être, la baie de Port-au-Port. Il nous est impossible d’identifier les îles

situées entre les deux caps avec celles qui se trouvent à l’entrée de la baie des Iles, ni la pointe du Sud avec le cap de Lait. Cartier dit qu’au nord de cette dernière, il y a une ile basse. Or, la seule île qui soit au nord de cette pointe atteint 1022 pieds d'élévation. Il ajoute qu'entre le cap Royal et le cap de Lait, il y a des îles peu élevées. Inutile de les chercher aux environs de la baie des Iles. D'un côté de l'entrée de cette baie, l’on voit la pointe Crabb, haute de 1300 pieds, et de l’autre, le mont Lark, haut de 1583 pieds. A l'entrée de la baie, il y a les îles suivantes : Tweed, (702 pieds,) Pearl, (845,) et Guernsey (située au nord de la Longue Pointe), 1022 pieds. Au nord de l’île Tweed, on voit des petits rochers dont la hauteur varie de 200 à 500 pieds. Les côtes de la baie atteignent une élévation considérable et sont taillées à pic, à partir du bord de la mer ; le cap Blow-me-down n’a pas moins de.2125 pieds. Voici en quels termes Cartier décrit ‘ce grand Golfe très profond.” Nous citons d’après la Xe/añon Originale.

‘ Et trouuames que parsurs les basses terres y a vne grande baye fort parfonde” (c’est-à-dire s’avançant beaucoup dans les terres,) “et isles dedans, laquelle est close deuers le Su desdites basses terres, qui font vng costé de l’antrée et cap Royal l’autre.”

Admettant que le cap Royal soit le cap à l’Ours (Bear Head), et le cap de Lait la Longue Pointe (Long Point), il est aisé de reconnaître les terres basses, qui s’avancent en pleine mer, dans les battures qui terminent la Longue Pointe. Au nord de cette dernière, il y a un rocher plat, et entre le cap à l’Ours et la Longue Pointe, se trouvent certaines îles basses—l'île Shag, etc., tandis que dans la baie de Port-au-Port, il y l'île Fox et Middle Bank, etc. De plus,

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la latitude de 48° 30’, qu'il, assigne au “grand golfe très profond,” se trouve à correspondre avec le milieu de la baie de Port-au-Port. Le 18 juin, vers le soir, ils mirent à la voile, “ laissant ” suivant Hakluyt, “le Cap à l'Ouest.” La Relation Originale porte ; “et tynmes pour la nuyt à la mer, le Cap à Ouaist.” L'édition de 1598 est la plus explicite :— “Nous retirasmes en mer, après auoir tourné le cap à l'Ouest ” ; ce cap, suivant nous, serait l: Longue Pointe.

Dans toute la conduite de Cartier, rien ne saurait donner une plus juste idée de son courage héroïque que la décision qu'il prit en cette circonstance. Pendant cinq longres semaines, il avait exploré la côte sauvage du Labrador sans y trouver le moindre sujet d'espérer que, tôt ou tard, le succès couronnerait son entreprise. Et cependant, affrontant la tempête et les brouillards, il lance ses fragiles navires sur une mer inconnue. Pendant une semaine, les équipages furent à la merci des vents et des flots, enveloppés d’une brume épaisse qui ne leur permettait même pas de prendre d’observations, ni de déterminer où ils se trouvaient, Enfin, le 24 juin, ils signalèrent une terre qu’ils nommèrent le cap Saint-Jean, en l'honneur du saint dont on faisait la fête ce jour-là.

Certains historiens, induits en erreur par Hakluyt qui, d’après Ramusio, intitule cette partie de son récit: “ de lle appelée Saint-Jean,” ont cru que ce cap pouvait se trouver sur l'Île du Prince-Edouard ; mais la suite du même récit fait voir que le cap Saint-Jean ne peut être autre que le cap Anguille, sur l’île de Terre-Neuve. (Cartier ajoute qu’il prit connaisance de cette ‘ Ile” à travers l'obscurité et le brouillard. Ils naviguèrent ensuite dans la direction de ouest nord-ouest et parcoururent une distance de dix-sept

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lieues et demie. (L'édition de 1598 ainsi que Hakluyt ne donnent que sept lieues et demie, mais nous verrons par la suite que le texte de la Æelation Originale est le plus correct. Les deux versions que nous venons de citer ne donneut pas toujours exactement les directions et les distances, surtout dans la partie qui nous occupe en ce moment.) Le vent ayant changé, ils furent poussés vers le sud-est et, après une course de quinze lieues, ils arrivèrent en vue des Rochers aux Oiseaux, dont Cartier en décrit deux surtout d'unes manière très ressemblante, lorsqu'il les représente “droits comme un mur.” Il les appela les “ Iles aux Margaulx,” à cause de la grande quantité de ces oiseaux qu'il y trouva. Cinq lieues à l’ouest de celles-ci, il en aperçut une autre petite à laquelle il donna le nom de Brion, (Z{{/e de Bryon, R.O.) en l'honneur de l'amiral Brion-Chabot, sous la protection duquel il avait entrepris ce voyage. L'ile a conservé ce nom jusqu'à ce jour, quoique certaines cartes portent Zyron, par erreur. Ils naviguèrent ensuite à travers les îles de la Madeleine qu’ils trouvèrent agréables quoique de peu d’étendue, “en sorte qu’un champ d'icelles vaut plus que toute la Terre-Neuve.” Ils remarquèrent aussi que les champs paraissaient avoir été cultivés. Aux environs de l’île Brion, ils aperçurent des phoques dont la vue les remplit d’étonnement.

I! semble que Cartier ait ici soupçonné que Terre-Neuve pouvait bien être une ile ; car dit-il: “ Je crois par ce que ‘jai pu comprendre, qu’il y ait quelque passage, entre la Terre-Neuve et la terre de Brion. S'il en était ainsi, ce “ serait pour raccourcir le temps et le chemin, pourvu que “l'on pu trouver quelque perfection en ce voyage.” Nous donnons ici la version d'Hakluyt, La Æ.O. s'accorde avec

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celle-ci, seulement au lieu de “la terre de Brion,” il y a “et la terre des Bretons.”

Le “ beau Cap,” qu’il nomma cap Dauphin, est probable. ment le cap Nord, sur une des îles de la Madeleine. L'édition de 1598 en fait mention comme suit : “a quatre lieuës de ceste Isle (Brion) est la terre ferme vers Ouest-Surouest, laquelle semble estre comme une Isle enuironnée d'Islettes de sable noir, là y a vn beau Cap que nous appellasmes le Cap-Daulphin,”” &c.

Les difficultés recommencent pour “tablir la route suivie

depuis ce point jusqu'à A//ezay ; car ie récit de Cartier est des plus embrouillés. Nous devons féliciter M. Ganong d’avoir suggéré que le cap de terre rouge doit être une pointe au sud de l’île de l’Entrée et que l’autre cap, à quatre lieues du premier (Æ.O.) et à quatorze lieues, suivant l'édition de 1598 et Hakluyt, fait partie de l'ile de la Pierre Meulière. Dans ce cas, les deux petites îles, que l’on remarque avant d'arriver au premier cap, seraient les rochers d'Andromaque, et l’ouverture donnant vue sur les terres basses se trouverait entre les îles de la Pierre Meulière et Allright. L'île d'Allezay, qu'il représente comme très “haute et pointue,” serait, suivant nous, l’île du Corps Mort que l’on trouve, sur les cartes marines de Bayfeld, telle que Cartier la décrit : un promontoire élevé de 150 pieds audessus de la mer. M. de Costa semble croire que l’île d'Allezay faisait partie de l’île du Prince-Edouard ; c’est une preuve que cet écrivain a bien peu étudié le sujet qu'il traitait. Comme on le sait, l’île du Prince-Edouard est basse ; ses deux extrémités, le cap Nord et la pointe de l'Est, ne dépassent point vingt-cinq pieds d’élévation, et il serait simplement absurde de qualifier de “terre haute et pointue” quelque partie que ce soit de la côte nord de cette île.

Le lundi suivant, 29 juin, ils laissèrent derrière eux l'archipel de la Madeleine et, naviguant à l’ouest jusqu’au mardi soir, ils découvrirent ‘une terre qui semblait faire deux Iles,” située à environ neuf ou dix lieues, dans la direction de ouest sud-ouest. Nous laissons ici la parole à Hakluyt, quoique la citation soit un peu longue, parceque notre interprétation de ce passage diffère de celle qui est généralement reçue :—

‘ Wee sailed Westward untill Tuesday morning at Sunne rising, being the last of the moneth, without any sight or knowledge of any lande, except in the evening toward Sunne set, that wee discovered a lande which seemed to be two Ilands, that were beyond us West south west, about nine or tenne leagues. All the next day till the next morning at Sunne rising wee sailed Westward about fourtie leagues, and by the way we perceived that the land we had seen like Ilands, was firme land, lying South south east, and North north west to a very good Cape of land called Cape Orleans. Al the said land is low and plaine, and the fairest that may possibly be seene, full of goodly medowes and trees. True it is that we could finde no harborough there, because it is all full of shelves and sands. We with our boats went on shore in many places, and among the rest wee entred into a goodly river, (ure belle ripuiere, R.O.) but very shallow, which we named the river of boats, (la ripuiere des Barcques, R.O.) because that there wee saw boates full of wild men that were crossing the river. We had no other notice of the said wild men : for the wind came from the sea, and so beat us against the shore, that wee were constrained toretire ourselves with our boates toward our ships. Till the next day morning at Sunne rising, being the first of July, we sailed Northeast, in which time there rose great mistes and stormes, and therefore wec strucke our sailes till two of the clocke in the afternoone, that che weather became cleare, & there we had sight of Cape Orleance, and of another about seven leagues from us, (sic) lying North and by East, and that we called Wilde men’s Cape ({e cap dez Sauuaiges, R. O.) on the northside of this Cape (Nord-Est, R.O.) about halfe a league, there is a very dangerous shelfe, and banke of stones. x x x x x x The next day being the second of July we discovered and had sight of land on the Northerne side toward us, that did joyne unto the land abovesaid, al compassed about, and we knew that it had about (R.O. vignt lieues) in depth, and

as much athwart, we named it $S. Lunarios Bay (R.O. Sainct Limaire) and with our boats we went to the Cape toward the North, and found the shore so shallow, that for the space of a league from land there was but a fadome water. On the Northeast side from the said Cape about 7 or 8 leagues there is another Cape of land, in the middest whereof there is a Bay fashioned triangle-wise, very deepe,” &c.

Selon l'interprétation la plus généralement acceptée du premier voyage, Cartier, en quittant les îles de la Madeleine, se serait dirigé vers la côte du Nouveau-Brunswick et aurait appelé cap d'Orléans, la pointe Escuminac, et fleuve des Barques, la rivière Miramichi. Nous croyons au contraire, que la terre, qu’il prit d’abord pour deux îles, doit être ou l'élévation située au centre de l'ile du Prince- Edouard, que les marins distinguent facilement en venant des iles de la Madeleine et bien avant qu’il leur soit possible de voir les côtes de l’île, qui sont généralement basses, ou bien encore deux des montagnes de sable qui se trouvent audelà de la baie de Richmond. Ainsi d’après nous, le ‘ Fleuve des Barques,” serait la rivière Kildare de nos jours.

Nous sommes d'opinion que le ‘‘cap des Sauvages ” doit être le cap du Nord, au large duquel il y a une batture qui correspond à la description qu’en fait Cartier. Avec M. Ganong, nous croyons que le capitaine malouin n’a pas réalisé que l’île du Prince-Edouard était une Île et que, par la baie de Sainte-Lunaire, il faut entendre la baie de Kouchibougnac se prolongeant indéfiniment dans le détroit qui

Nor£ 18.—I1 y a environ une trentaine d'années, en faisant des excavations près des sources de la rivière Kildare, on trouva une certaine quantité d'’antiquités indiennes qu'on crut devoir remonter à une époque reculée. Elles consistaient en haches de pierre, têt:s de flèches, pointes de lan:es et autres objets. Le père de l'auteur de ce travail, après en avoir fait l'acquisition, les présenta au British æuseum ou à une autre institution scientifique de Londres. Nous avons souvent entendu dire, dans notre enfance, que cette rivière avait été, dans les premiers t:mps de n tre histoire, un rendez-vous favori des sauvages.

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sépare la côte occidentale de l’ile du Prince-Edouard d'avec le Nouveau-Brunswick.

Le 2 juillet, Cartier poursuivit sa marche dans la direction du Nouveau-Brunswick. La première terre qu’il avisa, ce jour-là, fut sans doute le cap Escuminac, et l’autre cap, 7 à 8 lieues plus au nord est, doit être la pointe de terre connue sous le nom de Blackland. Le golfe, “ en forme de triangle et très profond ” (s'étendant au loin dans les terres), correspond à ce que nous appelons aujourd’hui la baïe de Miramichi. La description qu’il en donne semble éloigner tout doute à ce sujet. Puis longeant la côte en remontant vers le nord, ils doublèrent la pointe de Miscou qu’ils appelèrent le cap d’Espérance, ‘ pour l'espérance que nous avions d'y trouver passage,” et le 3 juillet, ils entraient dans /a buye de Chaleur, ainsi nommée par Cartier à cause de la grande chaleur qu'ii y éprouva. Sur le côte septentrionale de la baie, ils mouillèrent dans la crique Saint-Martin, (/a couche Sainct Martin, À. O.)aujourd’hui Port Daniel, où ils s’arrêtèrent depuis le quatre juillet jusqu’au douze du même mois."

Le paysage qui se déroula alors sous les yeux des marins, depuis longtemps ballottés par la tempête, dut leur paraître bien agréable. Cette vaste nappe d’eau étincelante au soleil,

NoTE 19 —La ligne de séparation entre la province de Québec ct le Labrador traverse le Blanc-Sablon. Donc pour être strictement exact, il faut dire que c'est au

ort de Brest (connu aujourd’hui sous le nom de baie du Vieux-Fort) que, le 10 juin 1584.Cartier toucha le sol canadien pour la première fois; mais si on met la côte du Labrador hors de question, il faut admettre que ce fut 4 Port Daniel, dans la comté de Bonaventure que, le 4 juillet 1534, Cartier mit pour la première fois, pied à terre sur ce qui fut appelé la Nouvelle-France jusqu'à la conquête et le Canada jusqu’en 1866. Ou a généralement cru que cet honneur revenait à Gaspé; mais Cartier n’y arriva que le 14 juillet et ne pénétra dans le Bassin que le 16 du même mois.

Maintenant, si nous considérons tout le Dominion, l'endroit qui ane la première visite de Cartier serait, suivant nous, le voisinage de Ja rivière Kildare, dans le comté de Prince, sur l’île du Prince-Edouard, trois jours avant son arrivée au Port Daniel, c’est-à-dire le 1er juillet, le jour même qui, 338 ans plus tard, vit, par uae heureuse coincidence, naître la Confédération canadienne,

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ces rivages ombragés de verdure, ces collines eachées sous le sombre manteau de la forêt primitive et couronnées de hautes inontagnes au nord et à l’ouest, comme si la nature les avait placées là pour arrêter les brumes et les tempêtes des côtes du nord qu'ils venaient de quitter ; tout ce panorama aussi frais qu'aux jours de la création dut en cette belle matinée de juillet, apparaître aux hardis mariniers rempli d’un charme indicible. Et chose admirable, la main du temps n’a pas beaucoup altéré les couleurs de ce tableau. L'ensemble grandiose, qui émerveilla le vaillant capitaine de Saint-Malo et son équipage, fait encore aujourd’hui les délices des touristes qui viennent de pays lointains, jouir d’un paysage dont la suave beauté est toujours la même.

Cartier, ayant exploré la baie avec ses chaloupes, put se convaincre qu'il fallait chercher ailleurs le passage tant désiré. Tout près de l'endroit où il s'arrêta pour retourner à ses navires, sur une pointe qui s’avance dans la baie, s'élève aujourd’hui le “Inch Arran Hotel,” où pendant la belle saison, les touristes se donnent rendez-vous des pays du ‘Canada, Hochelaga et Saguenay,” pour respirer l'air pur de la mer et se baigner dans les flots azurés qui viennent mourir presque à leurs pieds.

Ils sont nombreux les changements qui se sont accomplis sur ces rives depuis que Cartier les contempla pour la première fois, il ya 354 ans ; mais la célébrité que les Canadiens attachent à cet endroit, comme station balnéaire, ne saurait être considérée comme un fait récent, car du temps même du découvreur malouin, la réputation de la baie était déjà faite. Ilest vrai que les touristes d'alors n'avaient peut-

être pas le même objet en vue que ceux d’aujourd’hui, qui ne cherchent qu’à se dérober aux fatigantes sollicitudes de

la vie, Les comptes rendus laissés par les voyageurs du 16e siècle nous apprennent que les costumes de bains n'étaient point de rigueur lorsqu'ils visiterent ce pays. Mais laissons Cartier nous raconter ses impressions. Il suffit d'avoir visité cet endroit pour reconnaitre, dans la description suivante, la baie de Tracadièche, près de Carleton, dans le comté de Bonaventure, P. Q.

“ Nous vimes,” dit-il, ‘des Sauvages qui étoient sur le bord d’un lac qui est sur les terres basses, lesquels Sauvages faisoient plusieurs feux. Nous allâmes là et trouvâmes qu’il y avait un Canal de mer qui entroit en ce lac, et mimes nos barques en l’un des bords de ce Canal. Les Sauvages s’approchèrent de nous avec une de leurs barques, et nous apportèrent des pièces de Loups-marins cuites, lesquelles ils mirent sur des boises, et puis se retirèrent nous donnant à entendre qu’ils nous les donnoient . . . . . Ils étoient plus de trois’ cens, tant hommes que femmes et enfans. Et voyons une partie des femmes qui ne passèrent, lesquelles étoient jusques aux genoux dans la mer, sautans et chantans . . . . et les autres s’assurèrent tellement avec nous qu'enfin ils trafiquoient de main à main de tout ce qu’ils avognt, en sorte qu’il ne leur resta autre chose que le corps tout nud, parcequ’ils donnèrent tout ce qu’ils avoient, qui étoit chose de peu de valeur. Nous connûmes que cette gent se pourroit aisément convertir à notre Foy. Ils vont de lieu en autre, vivans de la pêche.”

D’après la dernière partie de cette citation, il semblerait que, sans compter les progrès réalisés par l'influence civilisatrice de 350 années, la grande différence, entre les touristes canadiens qui visitent la baie des Chaleurs, aujourd’hui, et

ceux du seizième siècle, est à peu près la même qu'entre le

grand seigneur et le braconnier qu’il trouva, un beau matin, faisant la battue sur le domaine seigneurial : l’un en recherche d’appétit pour son déjeuner et l’autre d’un déjeuner pou son appétit.

Cependant, l'admiration qu'éprouva Cartier à la vue de la baie des Chaleurs ne lui fit pas oublier, un instant, le but principal de son voyage, —la découverte d’un passage aux Indes par le nord-ouest, Convaincu que cette baie n'avait point d’issue, il mit à la voile et se dirigea vers le nord-est, rangeant la côte jusqu’à Percé, où il jeta l'ancre pour la nuit, entre le cap Blanc, alors connu sous le nom de Cap de Pratto, et l'île Bonaventure. Les vents contraires l'obligèrent à chercher un abri dans la baie de Gaspé, où un des vaisseaux perdit son ancre. La tempête redoublant de violence, ils durent remonter plus haut, jusqu’à un havre de bonne apparence qu'ils avaient découvert avec leurs barques. Ils demeurèrent pendant dix jours en cet endroit, aujourd’hui le bassin de Gaspé.

C'est là qu’ils firent connaissance avec un parti de sauvages, au nombre d'environ deux cents, qui faisaient la pêche au maquereau. Ces sauvages venaient de l’intérieur, paraîtil, et Cartier nous dit qu'ils différaient des autres habitants du pays qu'il avait déjà rencontrés, par leur langage et leurs manières, mais qu'ils leur ressemblaient par leur dénûment et le désir qu'ils manifestaient de commercer avec les blancs.

Lorsque l’on considère l’empressement avec lequel ces peuplades visitèrent les navires de Cartier et s’associèrent aux Français, il est difficile de ne pas admettre qu'ils avaient déjà lié connaissance et trafiqué avec des Européens. Nous ajoutons peu de foi à la tradition portant que les Espagnols

auraient exploré la baie des Chaleurs, avant l’arrivée de Cartier, et que n’y ayant trouvé ni mines d'or ni d'argent, ‘s se seraient écriés dans leur désappointement :—“ Aca Nada" Il n'y à rien ici” d'où serait venu le mot ‘ Canada.” Il pourrait y avoir du vrai dans cette histoire. Nous n'avons cependant jamais vu qu’on ait apporté la moindre preuve à l’appui cette supposition ; la jalousie des Espagnols, à la vue des découvertes des Français, peut avoir donné cours à cette fable. D'un autre côté, rien n'empêche de supposer que ces sauvages avaient déjà fait connaissance avec les pêcheurs basques et bretons qui, comme nous en avons la certitude, fréquentaient ces parages bien avant l’arrivée de Cartier.

Nous verrons, par la suite, que les indigènes qu'il renconra près de Gaspé appartenaient à la même tribu que ceux que les Français trouvèrent à Stadaconé, l’année suivante. Cartier fut frappé de leur extrême pauvreté, car, dit-il : ‘Ceux-ci peuvent être vraiment appelés sauvages, d’au- “ tant qu'il ne se reut trouver gens plus pauvres au monde, ‘et crois que tous ensemble n’eussent pu avoir la valeur de “ cinq sols, excepté leurs barques et nets.” Rassemblés autour des navires dans leurs canots, les sauvages, sans montrer la moindre frayeur, reçurent avec empressement les présents qui se font en pareilie circonstance ; de petites clochettes d’étain, qu'il distribua à un groupe de jeunes filles, réjouirent tellement ces timides beautés de la forêt qu’elles se jetèrent sur Cartier et l’accablèrent de caresses.

Le 24 juillet, Cartier prit solennellement possession du pays, au nom du Roi, en érigeant, sur une élévation à l'entrée de la baie, une croix haute de trente pieds,

ro = ge a

| h B: fl LA | | F | | |

au milieu de laquelle était un écusson relevé de f/eurs de lys, et audessus, ces mot entaillés: ‘“VIVE LE ROY DE FRANCE.” Ensuite, pour faire comprendre aux sauvages réunis le caractère religieux de l'emblème sacré qu'ils avaient sous les yeux, le pieux capitaine réunit son équipage, s’agenouilla et rendit grâces au Dieu Tout-Puissant de les avoir préservés de tout péril, les mains levées vers le ciel pour leur faire comprendre, autant qu'i! lui était possible, ‘que notre salut dépendait entièrement de celui qui y habite. ”?

Les sauvages admirèrent beaucoup la partie religieuse de cette cérémonie, mais ils ne purent réprimer une certaine crainte qu’elle pourrait bien avoir une autre signification ; car, comme les navires étaient sur le point d’appareiller, leur chef, vêtu, dit la relation, ‘ d’une vieille peau d'ours noir, accompagné de ses trois fils et d’un de ses frères, vint sur une barque, et se tenant à une respectueuse distance, harangua les Français au long, leur donnant à entendre, par une foule de gestes, le déplaisir que lui causait cette démonstration qu’il considérait évidemment comme une invasion de son domaine que rien ne pouvait justifier.

Loin de se laisser effrayer par la mauvaise humeur du vieux chef, Cartier le fit aussitôt prisonnier et le fit enimener à bord où il fut bientôt consolé, au point qu’il consentit à laisser ses deux fils suivre les Français dans leur pays, à la condition qu'ils reviendraient l’année suivante. Cet arrangement, s'étant terminé amicalement, fut ratifié par un copieux repas après lequel Cartier distribua de petits présents aux siuvages ; puis il les renvoya à leurs pirogues, de bonne kuméur et faisant signe qu'ils ne toucheraient point à la croix.

Le 25 juillet, Cartier quitta le bassin de Gaspé, et doublant le cap du même nom il put voir, à sa droite, la côte sud de l’île d’Anticosti et, À sa gauche, la côte de Gaspé dont la disposition donne l’idée d’une baie fermée à l’ouest. Il tira donc vers l’est nord-est. Le 27, les navires rangèrent une pointe que le capitaine négligea de nommer, mais qui doit être la pointe sud de l'île d’Anticosti. il poussèrent à l’est jusqu’à une autre pointe, où la terre commence à se relever vers le nord, suivant Æak/uyt—‘"à se rabbattre ” selon la Æe/ation Originale. Ils lui donnèrent le nom de cap Saint-Louis (S£ Zoys, À. O.) probablement Heath Point, sur les cartes modernes. Longeant la côte dans la direction du nord nord-ouest, ils passèrent devant une autre pointe de terre qui reçut le nom de cap de Montmorency (Cap de Memorancy). A trois lieues de cet endroit, Cartier nous dit qu’il voulut sonder le fond sans pouvoir le trouver à 150 brasses, ce qui nous porte à croire que le cap Montmcrency doit être le cap à l'Ours.

Le samedi suivant, rer août, ils apercurent les monts de Mingan, sur la côte nord du Saint-Jaurent. Les vents et les courants co'itraires les ohligèrent, pendant cinq jours, à côtoyer l’île d’Anticosti. Ils furent même, une fois, sur le point de s’échouer. Enfin, la force de la marée agissant de concert avec les éléments, il devint impossible aux navires de faire aucun progrès. On décida de faire débarquer environ une douzaine d'hommes à la pointe Nord; ceux-ci se dirigèrent vers l’ouest à pied, en suivant la côte, jusqu’à ce que s'apercevant que la terre commençait à s’abaisser vers le sud ouest, ils retournèrent à leurs vaisseaux qu’ils

. trouvèrent avalés par le vent, plus de quatre lieues de l’en-

droit où ils les avaient laissés.

Norte 20.—Cette partie du récit de Cartier, où il raconte son voyage le long de l'ile

Vu l’ambiguité de cette partie de la relation de Cartier, il est difficile de savoir si le capitaine soupçonna qu’il se trouvait à l'entrée d’un grand fleuve qui remontait à des centaines de lieues, dans la direction de ses espérances, Il est certain, toutefois, qu’il ne s’imagina point avoir presque fait le tour d’une île.

Il avait, au moins, la certitude que la route vers l’ouest était toute grande ouverte devant lui, et qu’il ne lui manquait que des vents favorables et une saison plus propice pour y arriver. 1

Mais l'automne approchait «ct avec lui son cortège de tempêtes. La situation était celle-ci: devait-on continuer les découvertes, ou, retourner en France et revenir l’année suivante compléter le travail commencé? Si l’on continuait, il fallait se résigner à hiverner au milieu des glaces et dans une région inhospitalière où toute trace de végétation disparaissait sous la neige. Pendant quatre mois, il avait fallu lutter contre les vents et les flots, et les équipages se trouvaient bien peu preparés à affronter les rigueurs d’un long hiver. Cartier rassembla tout son monde et discuta avec eux ce qu’il fallait faire. Après quelques pourparlers, ils décidèrent de retourner en France et de revenir, l’année suivante, mieux

équipés, afin de continuer leur entreprise,

L'ordre fut donc donné de commencer le voyage de retour et, après avoir appelé cette partie du golfe, comprise entre l’île d’Anticosti et la terre ferme, ‘‘/ destroyt Saint- Pierre”, ils profitèrent d’un vent favorable et firent une

d'’Anticosti, est une des plus difficiies à suivre. Il est certain qu’en partant de Gaspé il se dirigea à l’est noïd-sst ; plus loin, nous le trouvons à la pointe Natashquan, en route pour ia France, mais la course suivie entre ces deux points

est des plus obseure. Nous n'avons fait que donner l'interprétation qui nous .

semble la plus satisfaisante, et en cela nous sommes beaucoup redevable au travail de M. Ganong

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course des plus heureuses jusqu’à la pointe de Natashquan. Ils s’y arrêtèrent, cédant aux pressantes sollicitations d’un groupe de sauvages, dont le chef, rommé Thiennot, les invita, du sommet d’un cap, à une entrevue amicale. Toujours obligeant, Cartier se rendit aux désirs du chef et fit même passer son nom à la postérité en donnant au cap le nom de Thiennot, qu’il porte encore aujourd’hui sur certaines cartes.

“Ces sauvages,” dit Cartier, “ s’accostèrent aussi liurement de nous comme si ce fussent été des Français.” Il est évident que ce n’était pas la première fois que ces gens-là voyaient des Européens.

Favorisés par un bon vent d'ouest, les navires furent bientôt en vue des côtes de Terre-Neuve. Ils se dirigèrent ensuite sur le Labrador et arrivèrent au Blanc-Sablon, le 9 août ; ils y demeurèrent jusqu’au 15 du même mois. Ayant célébré la solennité de l’Assomption de Notre-Dame, ils mirent de nouveau à la voile et, après avoir éprouvé des vents contraires vers le milieu de la traversée, ils rentraient, le 5 septembre, au port de Saint-Malo, d'où ils étaient partis, quatre mois et demi auparavant.

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