‹ Jacques Cartier, sa vie et ses voyages [microforme]Chapitre 21 sur 41 · LE · texte numérisé non relu

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Mais il est probable que le véritable motif était la crainte de voir les étrangers leur préférer la compagnie des gens d'Hochelaga et ne pas revenir de sitôt. Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que leurs protestations contre la visite à Hochelaga suivaient toujours une distribution de présents et que la peur de voir s’épuiser ailleurs un fonds si précieux les faisait redoubler d’insistances.

Le lendemain, Donnacona vint de nouveau rendre visite à Cartier, et lui manifesta le désir d'entendre tirer une pièce d'artillerie afin d’avoir une idée de l’effet produit, ajoutant que ses gens n'avaient jamais, de leur vie, rien entendu de pareil, et que Taignoagny et Domagaya lui en avaient ‘faict feste.” Le capitaine y consentit volontiers, et par son ordre, les canons tonnèrent portant la terreur chez les pauvres sauvages, qui, croyant que le ciel leur tombait sur la tête, se mirent à hurler si fort qu’il sembla aux Français ‘que enfer y feust vuide.” C'était le première fois que les rives du grand fleuve répétaient aux échos lointains la voix majestueuse de l’airain. Pour la première fois aussi la riante vallée de la Saint-Charles fut obscurcie par cette fumée de la poudre qui devait, plus tard, planer bien des fois sur ses rives. Aussi ie pauvre sauvage, épouvanté par ces mugissements du canon ébranlant les assises du promontoire où il avait planté sa frêle demeure, et se prolongeant au loin sur les eaux, repercutés par les hauteurs de Lévis, le pauvre sauvage, avait bien raison d’être terrifié par le bruit de cétte artillerie, qui proclamait de manière à ne pas s’y mé “ndre, que son règne, sur cette terre de ses ancêtres, allait bientot finir.

Cartier devait cependant rencontrer d’autres obstacles hi. avant de partir pour Hochelaga. A bout d’arguments, 1:

Donnacona et ses amis eurent recours au surnaturel, et s'efforcèrent par le moyen d’un stratagème, ou ‘“ d’une grande finesse,” (Ed. de 1843), d'arriver au résultat que leurs arguments n'avaient pu obtenir,

Le 18 septembre, ii: déguisèrent trois des leurs en diables, les revêtant de peaux de chiens, après leur avoir mis des cornes énormes sur la tête. Ces prétendus émissaires du dieu Cudragny, le visage horriblement badigeonné, furent placés dans un canot au milieu de la rivière. Les autres demeurèrent cachés dans les bois, attendant que la marée montante vint pousser le canot dans la direction des navires. Lorsque l’heure fut arrivée, les sauvages sortirent du bois et se rassemblèrent sur la grève, en face des navires, comme ils en avaient l’habitude. Ne se doutant de rien, Cartier hèla Taignoagny et lui demanda s’il désirait venir à bord ; ce dernier répondit qu'il s’y rendrait dans quelques instants. En ce moment même, le canot portant les ‘diables’ parut à la vue de tous et s’approcha des navires. Comme il passait le long de ces derniers, les diables se levèrent et celui de milieu, regardant droit devant lui, comme s’il eût lu dans le livre de l’avenir, débita son message, d’une voix sonore et sans s'arrêter un instant. À peine le canot eût:il touché le rivage que Donnacona et ses gens se précipitèrent À sa rencontre, mais au moment même, les ‘diables’ s’affaissèrent sur le sol ou ils restèrent comme morts ; alors les sauvages les transportèrent avec le canot dans le bois voisin, où ils reprirent bientôt leur sens et réitérèrent leur avertissement aux étrangers. Les gens de Cartier, quoiqu'ils entendissent tout ce bruit,du pont de leurs navires,ne pouvaient s’en expliquer la nature. Aussitôt que le tapage eut cessé dans le forêt, Taignoagny et Domagaya s’avancèrent, le

premier criant : ‘‘ Jésus! Jésus ! Jésus !” et l'autre, d’un air épouvanté, répétait aussi: “ Jésus ! Maria ! Jacques Cartier !” Voyant toute cette excitation, Cartier leur en demanda la cause ; ils lui répondirent que leur dieu Cudragny avait envoyé ses messagers annoncer aux étrangers qu'il y avait tellement de neige et de glace à Hochelaga que, quiconque aurait la hardiesse de s'y rendre périrait infail'iblement de froid. Les Français accueillirent cette nouvelle avec des éclats de rire et dirent aux sauvages, tout confus, que Cudragny “n'était qu’un imbécile et un idiot,” qu'il ne savait ce qu'il disait, ajou ant, avec une certaine naiveté : ‘“que Jésus les garderait bien du froid s'ils lui vouloient croire.”

Voyant que c'était en vain qu’ils cherchaient À détourner Cartier de son projet, les sauvages cessèrent de s’y opposer ; toutefois, Donnacona lui fit savoir, par ses interprètes, qu’il ne permettrait à aucun de ses gens d’accompagner l’expédition, à moins que le capitaine ne laissât quelqu’un en Ôtage à Stadaconé ; ce qui lui fut refusé.

Le lendemain de cette mascarade, le 19 septembre, Cartier partit pour Hochelaga, sur /'Æmérillon qui était demeu ré en rade, comme nous l’avons déjà vu. Il emmenait avec lui: Macé Jalobert, capitaine de /a Petite Hermine, Guilaume le Breton-Bastille, capitaine de /’Æmérillon, Claude de Pontoriand, Charles de la Pommeraye, Jehan Poullet, Jehan Gouion (Guyon), les autres gentilshommes de sa

Nore 37,—Dans un article sur Ze Canon de Bronze qui fut trouvé dans le lit du Saint-Laurent, en face de la paroisse de Champlain, en 1826, M. Amable Berthelot prétend que, par cette pantomime, les sauvages voulaient faire allusion an prétendu naufrage de Verrazzano dans le Saint-Laurent. (Voir les comptes rendus de la Société Littéraire et Historique de Québec,pour l'année 1830.) Uette supposition n'a d'autre fondement que l'imagination trop vive de M. Berthelot, et n'estappruyée sur aucun document historique. Car on ne saurait raisonnablement mettre en doute le fait que Jacques Cartier était le premier Européen que les sauvages de Stadaconé eussent jamais vu,

suite, et cinquante mariniers. Avec l'aide de la marée, ils remontèrent aisément le fleuve, dont les rives offraient aux voyageurs le spectacle enchanteur de terres abondamment pourvues de tout ce que peut désirer le cœur de l’homme : une variété infinie d'arbres, de fleurs et de fruits. Ils mirent à terre en plusieurs endroits, et cueillirent des raisins sur les vignes qui croissaient en abondance tout le long du fleuve, faisant chaque fois une abondante provision. Ils s'arrêtèrent, quelques instants, à un endroit appelé Ochelay.* qu'il nous dit être situé à 25 lieues de Canada, ou de Stadaconé. Quoique la distance donnée par Cartier soit bien trop grande, la description qu’il fait d'Ochelay doit, en toute probabilité, s'appliquer à la Pointe-au-Plator. Le long Gu fleuve, ils remarquèrent des habitations, appartenant sans doute à des gens qui faisaient la pêche. A Ochelay commençait un royaume presque indépendant. Plusieurs canots vinrent du rivage à leur rencontre, l’un d’eux était monté par le chef du pays : ce personnage, après avoir débité le discoërs d'usage, en pareille circonstance, fit plusieurs démonstrations amicales, renseigna les voyageurs sur la route à suivre pour remonter ja rivière, èt les vria même d'accepter deux enfants : une petite fille de huit ans, et un petit garçon de deux à trois ans ; ce dernier fut refusé à cause de son extrême jeunnesse. Mais Cartier garda la petite fille, et ce fut elle qui lui servit d’interprète dans son troisième voyage.

Le 28 du mème mois, ils arrivèrent à un ‘ grand lac et

Notre 3$,—Ochelay, selon le Brief Recit ; Hochelay et Hochelai, dans Hakluyt ; Acheluivy et Achelayv dans les versions manuscrites et dans ia relation du second voyage ; Achelacy, dans Lesearb t et Champlain. Dans son livre intitulé ‘‘Picture of Quebec,” Hawkins place Ochelay à l'embochure du Richelieu, tandis que le Rév. M. DeCosta commet une erreur bien plus grande en confondant Ochelay avec Hochelaga, La Pointe-au-Platon est à trente milles n.rins de Quebec,

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plaine du dit fleuve.” A l'extrémité occidentale du lac, ils rencontrèrent, sur une petite île, cinq sauvages qui s’approchèrent sans manifester la moindre crainte ; l’un d’eux enleva même Cartier dans ses bras et le porta du navire au rivage. Les Français remarquèrent que ces sauvages avaient une grande quantité de ‘‘ rats sauvages qui vivent dans l’eau.”"

Les explorateurs, que rien ne pouvait arrêter dans leur course vers la réalisation de leurs rêves de mines d’or et d'argent, étaient bien loin de s'imaginer que ces ‘‘ratssauvages ” deviendraient un jour une source de richesse pour la Nouvelle-France.

Ne pouvant pas trouver le chenal principal entre les iles, nos voyageurs se virent bientôt dans un grand embarras, le peu de profondeur d’eau dans le lac ne leur permettant d'avancer qu'avec difficulté. Enfin, Cartier fut obligé de laisser /'Æmérillon près de l'embouchure de la rivière Richelieu, dont il n'avait pas même soupçonné l'existence. Ilfit donc approvisionner les barques et, accompagné des deux capitaines, des gentilshommes de sa suite et de vingt-huit mariniers, il continua à remonter le fleuve, à force de rames, jusqu’à une petite distance de Hochelaga, où ils arrivèrent le 2e jour d'octobre." On ne s'accorde point sur l'endroit

Nore 39,— Le lac Saint-Pierre, auquel Cartier ne paraît pas avoir donné de nom. Quelques années plus tar@ cependant, il recut le nom de lac d'Angoulême, et ce

changement doit s'être effectué bien peu de temps apiès l'époque des voyages de Cartier, car, Thévet dans sa Cosmographie Universelle, publiée en 1575, Vol, 2, p.

1011, en parle comme suit: ‘Ce lac porte le nom d'Angoulême à cause du lieu de

ma naissance ’—remarque d’une modestie douteuse qu'il répète au sujet de certain cap dé la Nouvelle-France qui avait reçu le même honneur, De plus, dans la version que Hakluyt nous donne des voyages de Cartier, publiée en 1669, une note en marge à cet endroit porte ; ‘The lake of Angoleñne.

Champlain prit connaissance de ce lac, pour la première fois, 1e 29 juin 1603, fête de Saint-Pierre et de Saint-Paul, C'est à cette circonstance, sans doute, qu'il faut attribuer le changement de nom qui remonte à cette date,

Notre 40,—Rats-musqués.

Notre 41,—Le Brief Récit porte ‘ Dixneufiesme " ce qui est évideminent une

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