‹ Jacques Cartier, sa vie et ses voyages [microforme]Chapitre 27 sur 41 · LE TROISIEME VOYAGE · texte numérisé non relu

LE TROISIEME VOYAGE

Cartier fait rapport de son voyage au Roi.—Retard dans le renouvellement de sa commission.—Causes probables du délai.—Préparatifs d’un troisième voyage.—Dépaut de Cartier, — Arrivée à Stadaconé.—Entrevue avec Agona.— Choix du Cap-Rouge pour quartiers d'hiver.—Cartier .renvoie deux vaisseaux en France.—Charlesbourg-Royal. — Visite à Hochelaga.—Le Seigneur de Hochelay.—Les Sauts —Hypocrisie des sauvages.—Retour à Charlesbourg- Royal.—Préparatifs de défense.—Fin de la relation de Cartier.—Départ de Roberval de La Rochelle. —Il rencontre Cartier à Saint-Jean de Terreneuve.—Cartier retourne en France.—Prétendus motifs de sa conduite.-—-A quelle date Roberval fit-il son voyage ?

RANCÇOIS IER reçut Cartier avec beaucoup de bienveillance et voulut entendre, de la bouche même du capitaine, le récit de ses aventures, dont il lui de-

manda, plus tard, une relation par écrit. Le Roi témoigna aussi beaucoup d'intérêt aux sauvages captifs, avec lesquels il s’entretint des merveilles du Saguenay, et il prit soin

de recommander à Cartier de voir à leur instruction religieuse. °

Nore 60,—Voir appendice H.

NorTe 61 —Les registres des baptêmes à Saint-Malo prouvent, comme on peut le voir par l'extrait suivant, que Cartier remplit fidèlement la mission qui lui avait été confiée

“Ce jour, Notre Pame, 25e mars de l'an 1538*, furent baptizés trois sauvages hommes, des parties du Canada, prins au dit pays, par honneste homme Jacques Cartier, capitaine pour le Roy notre Sire, nour descouvrir les dites terres,” &e,

*Ou 1539, Voir note 7, page 26. En 1539, le jour de Pâques tomba le 6 avril.

Les autres sauvages furent aussi baptisés quelque temps après.

D'après Mons, Faillon, Jacques Cartier fut le parrain de l’un d'eux, tandisque Donnacona reçut le nom de Françnis,

Dans sa Cosmoyraphie Universelle, Vol. II, p. 1013, Thévet, parlant de Donnacona, qu'il dit avoir connu, ajoute :—** lequel est mort en France du temps du grand Roy Françoys, parlant assez bien nostre langue, & y ayant demeuré quatre ou cinq ans, deceda bon chrestien,”” &e

Le même auteur dit, en parlant de Cartier, (ibid. p. 1009) qu'il était ‘‘ l'vn de mes meilleurs amys,” et ailleurs, qu'il vécut cinq mois avec lui dans sa mais n, à Saint- Malo.

Il est certain que Cartier s'occupa aussitôt de faire reuouveler sa commission ; mais il était revenu en France à une époque bien peu favorable pour soumettre à la considération du Roi les projets qu’il avait formés pour l'avenir. La rivalité entre la France et l'Espagne, qui n'avait fait qu'augmenter pendant son absence, touchait maintenant à son point culminant ; et pendant l'été de 1536, la France, envahie de tous côtés par Charles-Quint, devint le champ de bataille des deux nations rivales. Les projets de colonisation furent nécessairement mis de côté, et Cartier ne put remplir la promesse qu'il avait faite à Donnacona (de bonne foi, tout nous porte à le croire), de le ramener au Canada dans douze lunes. Il ÿ avait encore une autre raison, qui était bien loin de stimuler le zèle de ceux qui étaient au pouvoir, en faveur de la Nouvelle-France. On n’y avait trouvé ni or ni argent, et, à cette époque, un pays nouvellement découvert, qui ne produisait point ces métaux précieux, n’excitait qu’un intérêt bien médiocre. De plus, l'amiral de Chabot, le patron et l'ami de Cartier, ne jouissait plus de la même influence à la Cour. Toutes ces causes réunies suffisent à expliquer le délai de cinq ans, qui s’écoula entre le deuxième et le troisième voyage de Cartier, sans qu’il y ait raison de reprocher au navigateur malouin d’avoir cherché à décourager de nouvelles expéditions au Canada, en insistant sur la misère qu'il avait éprouvée en ce pays. Cette supposition, inventée par Lescarbot, semble dénuée de tout fondement.

Enfin, la trève de 1538 permit à François rer de s’occuper des découvertes de Cartier et de prendre connaissance, pour la première fois peut-être, du récit détaillé que le capitaine lui avait remis de son dernier voyage. Le Roi et la Cour étaient bien loin de se faire une idée de l’im-

portance des découvertes de Cartier; néanmoins, favorable. ment impressionné par la relation, François rer résolut d’affirmer sa souveraineté sur ses nouveaux domaines et d’envoyer Jean François de la Roque, Sieur de Roberval, en qualité de vice roi dans le Nouveau-Monde. En vertu de lettres patentes, du quinze janvier 1540, Roberval fut déclaré seigneur de Norembègue, vice-roi et lieutenant-général en Canada, Hochelaga, Saguenay, ‘Terre-Neuve, Belle-Isle, Carpont, Labrador, la Grande Baie, et Baccalaos.*

Le Roi fournissait 45,000 livres pour les frais de l’exhédition et autorisait Roberval à se procurer un nombre de personnes suffisant pour mener l’entreprise à bonne fin. Roberval paraît avoir rencontré quelques difficultés à rempiir la dernière partie de cette commission ; car le 7 février suivant, le Roi émana de nouvelles lettres patentes l’autorisant à prendre, dans les prisons du ressort des parlements de Paris, T'oulouse, Bordeaux, Rouen et Dijon, tous les criminels condamnés à mort dont il aurait besoin pour remplir le cadre de ses équipages, pourvu cependant qu'ils ne fussent point prévenus du crime d’hérésie, de lèse-majesté, ou de fausse monnaic.

Ïl fallait, pour conduire une expédition de cette nature, un chef qui fût non-seulement renseigné sur le pays qu’on allait explorer, mais qui connût aussi les moyens de s'y rendre. Or, il n’y avait qu’un seul homme, en France, qui

Norr 62.--La Commission de Roberval était intitulée: ‘ Lettres Patentes nceorclées à Jehan Frangoys d2 la Roque Sr de Roberval.” Il y est tout simplement appelé ‘‘notre Lieutenant-General, Chef Ducteur et Cappitaine de la d. entrepi insu.” te Patentes et la Commission paraissent avoir été deux documents ditféreuts, e

Le royaume de Norembêgue, Norumbêgue ou Arambeu, comprenait, selor la carte de Ramusio, la Nouvelle-Ecosse, le sud du Nouveau-Brunswick et une partie du Maine.

Tout porte à croire que François ler considérait le Canada, Hochelaga et le Saguenay, comine formant trois pays ditférents.

anse esinransemnrenn oenes

réunît toutes ces qualités, et le choix du Roi tomba nécessairement sur Jacques Cartier. Par de nouvelles lettres patentes, en date du 17 octobre 1540, Francois 1‘, plein de confiance dans la loyauté, la sagesse et l'expérience de son fidèle et bien-aimé serviteur, nomma Jacques Cartier capitaine général et maître-pilote de tous les vaisseaux qu'il destinait à prendre part à cette expédition.

D'après la teneur de l2 commission, le but principal de l’entreprise était de faire connaître la religion catholique aux nations infidèles du Nouveau-Monde ; mais, par une étrange contradiction, ce document autorise en même temps Roberval à choisir le personnel de son équipage parmi les voleurs et les meurtriers qui remplissaient alors les prisons de l’état. Les pouvoirs accordés à Cartier et à Roberval, pour cette entreprise, étaient loin d’être définis, et furent, en conséquence, une cause de désagréments pour l’un et l’autre. Dès le début, il y aurait eu un conflit d'autorité. La commission de Cartier l’autorisait à équiper cinq navires pour le voyage. Sur la somme de 45,000 livres, fournie à Roberval pour les frais de l'expédition, Cartier en reçut d'abord 30,000, et Roberval lui aurait donné 1,300 livres, plus tard ; le roi mit aussi 7 Æmérillon à sa disposition pour le voyage. Il dut donc employer les 30,000 livres à acheter ou noliser quatre navires, puis il fallut les armer et les équiper, ainsi que celui qu’il avait obtenu en présent. Le roi désirait que le départ ne fut pas différé un instant ; en conséquence, il donna ordre à Roberval et à Cartier de mettre à la voile, pas plus tard que le 15 avril, si la chose était possible. Et il avait, en cela, grandement raison. Les retards avaient déjà compromis les chances de succès de l'expédition ; et la

Norte 63. - Voir appendice I.

mort de tous les sauvages conduits en France, sauf une petite fille, n'avait fait qu’augmenter la défiance et était regardée cemme un mauvais présage. Le changement avait été trop brusque pour ces enfants des bois ; et, fatigués d’attendre sonner l'heure du retour au pays de leurs ancêtres, ils étaient morts en exil, après avoir embrassé la religion catholique et reçu le sacrement de baptême.

Nous avons une preuve que cet incident malheureux ne manqua pas d’affecter singulièrement ceux qui pouvaient en apprécier les conséquences, dans les premières lignes du compte rendu, malheureusement inachevé, que Hakluyt nous a laissé—la seule relation du troisième voyage de Cartier qui soit parvenue jusqu’à nous.

** And albeit his Majestie was advertized by the sayd Cartier of the death and decease of all the people which were brought over by him (which were tenne in number) saving one little girle about tenne yeeres old, yet he resolved to send the sayd Cartier his Pilot thither againe.” &c.

Personne ne réalisa, mieux que le capitaine général, les conséquences que pourrait avoir la mort de ces pauvres sauvages.

De même que pour les expéditions précédentes, les préparatifs de celle-ci se firent à Saint-Malo. Il fut impossible de se rendre au désir du roi, et de mettre à la voile le 15 avril; mais, un mois plus tard, cinq navires se balançaient sur leurs ancres dans le port de Saint-Malo, n’attendant pour partir que l’artillerie et les munitions commandées par Roberval fussent arrivées. Ne pouvant pas le retarder davantage, Roberval se détermina à laisser Cartier prendre les devants, pendant que lui-même se rendrait à Honfleur, où il croyait que les munitions étaient déjà rendues, se proposant d'y faire équiper un ou deux navires pour le rejoindre, lorsque la saison serait plus avancée.

Ces apprêts de voyage avaient éveillé l'attention, non

2e ras aan ar nana rm pe

seulement dans les ports de Normandie, mais même au delà des frontières de la France. On se demandait, avec surprise, dans quel but on pouvait bien.dépenser une somme aussi forte pour equiper tant de navires, et mettre cette expédition sous les ordres d’un personnage aussi important que ‘ Petit roi de Vimeu," comme François Ier appelait Roberval. Ces rumeurs se répandirent jusqu’à Madrid, grossissant le long du chemin, comme on peut se l’imaginer, et la jalousie espagnole fut alarmée à l’idée de l'intervention des pouvoirs étrangers dans le monopole que ce royaume prétehdait posséder sur le Nouveau-Monde. La cour du roi Très-Catholique dépêcha un espion qui avait ordre de visiter les ports de France et de se renseigner exactement sur ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans les rumeurs qui circulaient ains L'envoyé rapporta que les Français se préparaient à partir pour Baccalaos; alors les Espagnols, voyant que leurs intérêts d'outre-mer n'étaient point menacés, respirèrent sans inquiétude.

Le 23 mai 1541,% Cartier partait du port de Saint-Mulc pour son troisième voyage au Nouveau-Monde. Il avait avec lui cinq navires bien équipés et approvisionnés pour deux ans ; de ce nombre était /’Æmérillon que le Roi lui avait fait donné pour le voyage. Nous voyons par l’audition de ses comptes, qu'un des navires s'appelait /’Æ/ermine, probablement /4 Grande Hermine, qui avait fait le deuxième voyage. Nous ne connaissons rien des autres, sinon que le,

NOtE 64.—La version de Hakluyt place la date du départ au 23 mai 1540; mais c'est évidemment une erreur, Outre les lettres patentes de Cartier, qui sont datées du 17 et du 20 octobre 1540, il y a encore des accusés de réception, signés à Saint- Malo par Roberval et Cartier, le 17 mai 1541. D'ailleurs l'on voit par les registres de la cathédrale de Saint-Malo que, le 11 avril 1541, Cartier tint sur les fonts baptismaux une fille de Charles Le Huchestel et de Denise des Granches, à laquelle fat donné le nom de Jacquette,

tonnage réuni des cinq vaisseaux se montait à 400 tonneaux. Comme /a Grande Hermine était de 120 tonneaux et /'Ærmnérillon de 40, les trois autres devaient être d'environ 80 tonneaux chacun. La traversée fut longue et orageuse, et ce ne fut que vers la fin de juin que les navires, qui avaient êté séparés par la tempête, arrivèrent à l’île de Carpont, sur la côte de Terreneuve. Le manque d’eau se fit sentir pendant la traversée et les bestiaux qu’ils apportaient avec eux pour les répandre dans le nouveau pays, souffrirent grandement.

Cartier paraît avoir attendu, pendant environ six se maines, l’arrivée de Roberval à Carpont, qu’on avait probablement choisi pour rendez-vous. Enfin, à bout de patience, il décida de se rendre, sans lui, au but de son voyage, et après une heureuse navigation, il jetait l'ancre dans le havre de Sainte-Croix, le 23 août, trois mois après son départ de Saint-Malo.

Suivant leur habitude, les sauvages, de tout âge et tout sexe, vinrent, dans leurs canots, rendre visite aux étrangers. Aprè: les souhaits de bienvenue, il fallut répondre à l'inévitable question : “ Où est Donnacona.” Cartier leur dit alors que Donnacona était ‘“ décédé en France, et que son corps était demeuré en terre ;” mais craignant que la vérité toute entière n’eût quelque fächeux effet sur ses interrogateurs, il ajouta que les autres s'étaient mariés, qu'ils vivaient en grands seigneurs et ne désiraient point revenir au Canada. U:ñ profond silence suivit cette réponse de Caruer, et tous, à l’exception d’Agona, qui depuis le dernier voyage, avait succédé à Donnacona, montrèrent beaucoup de chagrin à la nouvelle de la mort de leur seigneur. Agona, (ou Agouna) comme l’on s'en rappelle, était le nom de ce chef turbulent que Taignoagny avait conseillé à Cartier

M EE dE ee ET DT

Page 1