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d'enlever, lors de son précédent voyage. Les soupçons de Taignoagny sur l’ambitieux Agona s'étaient réalisés, car il est à peu près certain que son ancien ennemi avait rem-
* placé Donnacona, quoique Taignoagny n'ait pas eu la dou-
leur d'assister au triomphe de son rival. Agona reçut la nouvelle de la mort de Donnacona sans montrer aucun signe de déplaisir, car comme le dit Hakluyt, ‘‘ le dit Agona ne témoigna aucune colère à tous ces discours, et je crois qu’il le prit ainsi en bonne part, parcequ’il demeurait Seigneur et Gouverneur du pays, par la mort du dit Donnacona.” À la fin de l’entrevue, Agona voulut donner au capitaine une nouvelle preuve de son amitié. Il prit la couronne d’ésurgny qui ornait son front, et les bracelets qu'il portait aux poignets, et les rentit à Cartier, avec de grandes démonstrations d'affection, lesquelles, ajoute la chronique, ‘n'étaient au fond que dissimulation, comme la suite le montra.” |
Cependant, pour certaine raison que nous ignorons, peutêtre dans le but de s'éloigner des tristes souvenirs que lui suggérait le havre de Sainte-Croix, Cartier voulut aller chercher ailleurs un abri pour ses vaisseaux et s’y fortifier dans le but d’y passer l’hiver. Il remonta donc le fleuve avec ses barques à quelque distance au-delà de Stadaconé, et fixa son choix sur l'entrée d’une petite rivière, enviror quatre lieues au-dessus de Canada, laquelle lui parut plus commode et plus avantageuse que le havre de Sainte-Croix. L’endroit qu’il choisit est vraisemblablement le Cap-Rouge ; comme
Notre 65, —-Ces expressions ; ‘‘comme bien il nous apparut ensuite," et ‘comme la suite le montra,” semblent indiquer, d'une manière assez claire, ce qui se passa à Charleshourg-Royal, l'hiver suivant, La relation inédite de ces événements dort peut-être, couverte de poussière, dans quelque dépot de vieux manuscrits, en France, Puisse-t-elle un jour, comme la Relution Originale du Prenier Voyage, être tirée de l'oubli et livrée à la publicité.
d'habitude, Cartier a exagéré la distance qui le séparait de Stadaconé.
Le 23 août, il fit remonter tous les navires jusque vis-àvis cette petite rivière, à l’entrée de laquelle il en plaça trois, laissant les deux autres en plein courant, prêts à retourner en France pour y porter les lettres que Cartier adressait au roi, l’informant de tout ce qui s'était passé depuis le départ, et lui faisant savoir que le sieur de Roberval n'était point encore arrivé. Dès le 2 septembre, ils avaient débarqué leurs provisions, et érigé un petit fort, monté de canon, pour la protection des trois navires qui devaient hiverner au pays. Le même jour, les deux vaisseaux laissés en rade repartirent pour la France, l’un commandé par Macé Jalobert, b@u-frère de Cartier, et l’autre, par Etienne Noël, son neveu."
Cartier fit ensuite l’exploration du pays avoisinant, dont la fertilité lui plut grandement ; il trouva les arbres plus beaux que ceux qu’il avait vus partout ailleurs. Quant aux vignes dont le sol était couvert, elles ne produisaient pas un raisin “aussi agréable que celui de France, par la raison qu'elles ne sont pis cultivées, et parcequ'elles croissent naturellement sauvages.” ‘* En somme,” ajoute Cartier, ‘ce Pais est aussi propre au labourage et à la culture qu’on puisse trouver ou déiirer.” Il employa donc vingt hommes à préparer la terre, et dans une seule journée ils labourèrent un arpent et demi. Ils y semèrent des graines de choux, de
Note 66 — Nous voyons, par d'autres sources, que Jalobert et Noël apportèrent avec eux en France l2 nouvelle de la mort de Thomas Fromont, dit de la Bouille, qui cominandait « Grande Hermine, lois du deuxième voyage. Il nous parait avoir été l'homme de confiance de Cartier. On ignore en quelendroitet comment il mourut ; mais, comme il partit de Saint-Malo aveg le capitaine, en mai 1541, et que les navires qui portaient la nouvelle de son décès quittèrent Churlesbourg- LE 2 septembre, ilest tout probable qu'il mourut pendant la traversée au
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laitue, et des navets, qui sortirent de terre au bout de huit jours. Sur le sommet du promontoire qui dominait les navires, ils construisirent un autre fort, ‘ pour la garde du fort qui était au bas, aussi que des navires et de tout ce qui pouvoit passer, tant par le grand fleuve que par cette petite rivière.” Un chemin fut pratiqué dans le roc vif, conduisant au fort d’en haut, près duquel coulait une source d’eau limpide. Sur cette montagne, ils trouvèrent des cristaux de quartz qu’ils prirent pour des diamants ; des feuilles de mica, aussi épaisses que l’ongle, qu’ils ramassèrent sur le rivage, leur firent croire qu’ils avaient trouvé de l'or.
Lorsque les forts furent achevés, et que tout sembla bien aller à Charlesbourg-Royal, (car on avait ainsi nommé le nouvel établissement, en l'honneur de Æharles d'Orléans, fils du Roi de France), l’infatigable capitaine n'eut rien de plus pressé que de faire un voyage à Hochelaga, Encore profondément impressionné par les histoires de Donnacona, il désirait connaître davantage cette région mystérieuse qui s’étendait indéfiniment au nord et à l’ouest. Le souvenir de ces ‘sauts d’eau impétueux’”” qu'il avait observés, du. sommet du Mont-Royal,obsédait sa mémoire, au point qu'il ne pouvait se résigner à endurer l’inactivité de Charlesbourg- Royal. Son intention était de remonter le fleuve et de se rendre compte du pays, puis de revenir avant les grands froids, et de consacrer l’hiver à se préparer pour une exploration plus considérable qu’il entreprendrait l’été suivant. Après avoir soumis son projet à ses officiers 1éunis en conseil Cartier, accompagné de Martin de Painpoint et de queltes autres gentilshommes, partit le 7 septembre, avec deux
‘ques fournies d'hommes et de provisions, ‘‘ pour aller -::Yà Hochelaga, afin de voir et comprendre la façon des.
Saults d'eau qu'il y a à passer pour aller au Saguenay,” lais sant au vicomte de Beaupré le commandement de Charles: bourg-Royal.
Chemin faisant, il rendit visite à son vieil ami, le seigneur de Hochelay, qui lui avait fait don de la petite fille qui remplissait maintenant le rôle d'interprète. Il lui laissa deux jeunes Français pour qu’ils apprissent la langue du pays. Mais le présent, qui fut le plus apprécié du vieux chef, fut “un manteau de drap écarlate de Paris, lequel manteau était tout garni de boutons jaunes et blancs d’Etain et de petites clochettes, etc., de quoi le dit seigneur parût fort joyeux.”
Aidés par un vent favorable, ils arrivèrent, le rer jour du mois, au pied dus premier saut, à deux lieues duquel se trouvait la ville de Tutonaguy. C’est un fait assez curieux, qu'après son départ de Charlesbourg-Royal, Cartier ne mentionne aucunement le nom de Hochelaga, et il n’y a rien, dans la relation qu'il a laissée de ce troisième voyage. qui donne à entendre qu’il avait déjà visité les sauts en question.
Cependant, la description qu'il en fait s'applique assez bien aux rapides de Lachine, et la ville de ‘Futonaguy pourrait bien n'être qu’un autre nom pour Hochelaga. Rien ne saurait caractériser plus clairement la nature éphémère de ces villages sauvages, que ce fait de la ville fortifiée d'Hochelaga changeant de nom dans l’espace de six ans."
N'ayant pu réussir à remonter les rapides à force de rames, ils mirent pied à terre et suivirent un sentier battu qui condui-
Note 67.—Mons. Faillon nous dit, dans son Histoire de la Colonie Française, Vol.2, p.16, que Montréal s'appelle aujourd'hui, en dialecte iroquois, T'iotiaki, mot dontla consonnanee serapproche assez de celle du nom de Tutonaguy, que l'antrouve dans Cartier.
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sait, le long du fleuve, dans la direction du deuxième saut. Ils arrivèrent bientôt à un village sauvage, où ils furent bien reçus, et ayant fait connaître l'intention qu’ils avaient de pousser au delà des rapides, quatre jeunes gens s’'offrirent pour les guider, et les conduisirent à un autre village situé en face du deuxième saut, Ici, les sauvages leur apprirent que le troisième saut n'était pas bien éloigné. Après avoir obtenu ces renseignements que les naturels d'Hochelaga avaient déjà donnés à Cartier, quelques années auparavant, ils revinrent à leurs barques, auprès desquelles les sauvages s'étaient rassemblés, au nombre d'environ quatre cents. Ces derniers paraissaient bien disposés. “ Mais,” ajoute la chronique, avec beaucoup de raison, ‘il faut se garder dé toutes ces belles cérémonies et joieusetées, car ils auraient fait de leur mieux pour nous tuer, aznsi que nous l'avons appris par la suite."
A leur retour, les Français s’arrê èrent à Hochelay, mais le chef était absent; il n’y avait qu’un de ses fils qui apprit à Cartier que son père était parti, depuis deux jours, pour aller à Maisouna.* Lorsqu'il arriva à Charlesbourg-Royal, Cartier put se convaincre que ce n'était qu’une ruse, car le seigneur d'Hochelay était descendu à Stadaconé, pendant leur absence, pour s'entendre avec Agona sur les moyens de se débarasser des Français. Je vicomte de Beaupré leur apprit que les sauvages ne venaient plus au fort y vendre leur poisson, comme d'habitude, et que la plus grande excitation régnait parmi eux. Rempli d'inquiétude à
Note 68,— Voir note 65, page 122.
NoTE 69.—1I1 est impossible de préciser en quel endroit était située la bourgade de Maïisouna, mais de la manière dont il y est fait allusion, on peut soupçonner que la suite du récit, aujourd'hui perdue, aurait pu fournir de plus amples informations sur cette bourgade,
cette nouvelle, et voyant que le nombre des sauvages, dans son voisinage, augmentait tous les jours, (indice certain de quelque danger,) Cartier mit en ordre ses moyens de défense, qui étaient plus que suffisants pour résister à n'importe quelle attaque ses voisins pourraient tenter contre le fort, Et —— —— ————
Ici, malheureusement, se termine toutà-coup la relation contemporaine du troisième voyage de Cartier, et nous ne pouvons que conjecturer de quelle manière le capitaine et ses compagnons passèrent les longs mois de l'hiver suivant Nous voyons, par le commencement de la narration du voyage de Roberval, que Cartier fut beaucuup molesté par les sauvages, et tout nous porte à croire, d’après certaines indications, répandues, de-ci de-là, dans le récit inachevé que nous avons suivi jusqu'ici, que l'hiver ne se passa point sans que les étrangers eussent à subir des attaques répétées de la part de leurs traîtres voisins. Il ne paraît pas, cependant, qu'il y ait eu du sang de répandu." Il n’est pas, non plus, fait mention du scorbut, si ce n’est que, lorsqu'ils étaient occu] és à examiner leur domaine du Cap-Rouge, ils remanquèrent ‘une espèce d'arbre qui s'étend à plus de trois brasses, qui est appelé par les gens du pays Hanneda;'! lequel a la plus excellente vertu de tous les arbres du monde, don je ferai mention ci-après.” C'est évidement le même arbre qui opéra
Note 70.—Thévet dont l'autorité est plus ou moins suspecte, rapporte qu'un des matelots de Cartier, ayant insulté un sauvage, celui-ci, dans un moment de colère précipita son agresseur au bas d'un capet menaça de traiter de la même manière uñ Français qui était accouru au secours de son compagnon. - Ce procédé n'aurait pas été de nature à rendre plus agréables les rapportsentre les gens du fort et les habitants de Stadaconé.
Nore 71.—Le Brief Recit porte. Ameda. La version de Hakluyt, parlant dun deux ème voyage, donne : Ameda où Hanneoda, Les autres versions manuscrites ont Ameddu. +
les merveilleuses guérisons sur les bords de la Saint-Charles; et les derniers mots de la citation que nous venons de donner, laissent croire que la partie aujourd’hui perdue de la relation doit rapporter les circonstances qui les obligèrent à se servir encore, avec succès, du même remède, pendant l'hiver qu'ils passèrent au Cap-Rouge.
Il nous faut, maintenant, revenir à Roberval que nous avons laissé à Saint-Malo, sur le point de se rendre à Honfleur, dans le but d'y appareiller un navire pour allerrejoindre Cartier. Par suite de délais impr vus, ce ne fut que le 16 avril 1642, qu'il partit de la Rochelle, avec “trois grands navires,”” portant deux cents personnes, tant hommes, que femmes, y compris plusieurs personnes de qualité. Tout sembla conspirer contre le succès de l’entreprise ; à peine eurent-ils quitté le port, que des vents contraires les rejetèrent sur les côtes de France ; après une nouvelle tentative, ils furent tellement retardés par des tempêtes sur l'océan, qu'ils n’arrivèrent à l’île de Terreneuve que le 7 juin. Le lendemain, lorsqu'ils entrèrent dans la baie de Saint-Jean, ils y trouvèrent dix-sept navires qui faisaient la pêche, dont quelques-uns devaient être montés par des Portugais, car Hakluyt dit que Roberval fut détenu en cet endroit pendant tout le mois de juin, par suite d’une querelle survenue entre ses gens et certains “ Portugais.”
Un bon matin, quelque temps après leur arrivée au havre de Saint-Jean, leur attention fut attirée par trois navires qui entraient à toutes voiles ; à la grande surprise de Roberval, c'était l'expédition de Cartier qui retournait en France. Jamais pris au dépourvu, Cartier rendit ses devoirs à son supérieur, puis l’informa qu’étant incapable de résister aux sauvages, avec si peu de monde à sa disposi:-
tion, ‘l avait dû hâter son départ. Il vanta les avantages du pays, disant merveilles de sa richesse et de sa fertilité ; puis il lui montra une espèce de ‘ diamants” et de ‘la poudre d’or, dont ‘le Dimanche suivant on fit l'essai, et qui fut trouvée bonne.’
Satisfait du rapport favorable que Cartier faisait du pays, Roberval lui commanda de rebrousser chemin et de revenir avec lui au Canada. Mais ce dernier, fatigué de tous ces retards, s'esquiva secrètement pendant la nuit et fit voile pour la France. On peut expliquer de différentes manières la conduite de Cartier, si étrange qu’elle nous paraisse d’abord. En premier lieu, nous ne croyons pas qu'il ait eu une bien haute idée de la capacité de Roberval pour conduire une entreprise aussi importante, Les délais de toutes sortes, apportés par ce dernier, avaient été, tout d'abord, une cause d’insuccès, et Cartier ne se sentait pas disposé à jouer un rôle secondaire sous un homme aussi peu qualifié, dans une expédition dont la conduite exigeait une grande force de caractère et une volonté ferme, et où la moindre erreur de jugement pouvait avoir les conséquences les plus sérieuses. A part la raison du peu de compétence chez Roberval, nous pouvons comprendre la répugnance de Cartier à servir sous un autre, dans un pays où il avait si longtemps commandé en maître et dont l'existence n'avait été révélée au monde civilisé que par son courage et sa persévérance. Etait-ce là la récompense des fatigues et des privations qu'il avait endurées ? Ces considérations nous paraissent suffisantes pour expliquer la manière dont il agit envers Roberval. Ne voulant pas en venir à une rupture ouverte, il se décida en faveur du départ pus dont nous venons de parler.
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Nous avons, dans cette analyse, suivi la relation du voyage de Roberval! que nous a laissée Hakluyt, le seul compte rendu de cette expédition qui nous soit parvenu ; et encore, ce n’est qu’un fragment, Nous n’ignorons point que certains écrivains favorisent des vues différentes de celles que nous venons d'exposer. Mons. DeCosta, entre autres, dans une étude sur Cartier, à laquelle nous avons plus d’une fois fait allusion dans le cours de cet essai, prétend que Roberval partit de Honfleur, le 22 août 1541—exactement trois mois après le départ de Cartier—et que les navires qu’il rencontra dans le havre de Saint-Jean étaient ceux de Jalobert et de Noël, que Cartier avait envoyés de Charlesbourg-Royal en France, le 2 septembre de cette même année. N'ayant pu mettre la main sur les autorités qu'il cite à l'appui de cette théorie, nous croyons devoir dire que nous n'avons point une confiance illimitée dans l'exactitude des données historiques de Mons. DeCosta. D’après lui, Cartier et Roberval ont dû passer ensemble, au Canada, l'hiver de 1541-42. D'un autre côté, Champlain dit que Roberval força Cartier à retourner au Canada avec lui, et qu'ils bâtirent un fort sur l'ile d'Orléans tandis que Lescarbot prétend que Roberval et Cartier construisirent ce fort sur le C:p-Breton. Ces opinions ne sont, toutefois, que des suprositions gratuites, en contradiction flagrante avec la seule relation connue du voyage de Roberval, relation que Champlain et Lescarbot ignoraient probablement, mais dont l'authenticité est admise par Ferland et Faillon, en la compagnie desquels nous sommes satisfait de rester. Ilest d’ailleurs suffisamment établi que Roberval était encore en France, au commencement de 1542. Dans ses “ Votes sur la Nouvelle France,”
page 5, Harrisse dit explicitement :—‘ Roberval était encore en l'rance le 1 mars 1542, puisque à cette date il comparut devant le Parlement de Rouen afin de réclamer certains criminels qui devaient faire partie de son expédition.”?
Il est certain que Cartier était présent dans la cathédrale de Saint-Malo, le 21 octobre 1542, car il y tenait sur les fonts baptismaux Catherine, fille de René Moreau, Sieur de la Peraudière, et de Rose des Pallys. Ces deux avancés s'accordent parfaitement avec la version d'Hakluyt. Enfin, M. Joüon des Longrais, dans un travail sur Jacques Cartier, publié à Paris en 1888, affirme positivement que Roberval fit voile de la Rochelle, le 16 avril 1542.