‹ Jacques Cartier, sa vie et ses voyages [microforme]Chapitre 9 sur 41 · CP TL · texte numérisé non relu

CP TL

plus sublime manifestation, il n’en est pas moins vrai que cette noble ambition de convertir les sauvages au christianisme, qui fut la passion dominante de toute leur vie, remplissait aussi les cœurs, animait et guidait la conduite d’un bon nombre de ces vaillants soldats et marins de la France qui foulèrent le sol canadien aux débuts de notre histoire ; et parmi ces derniers, il n’en est peut-être pas un chez qui cet esprit se manifesta d’une façon plus remarquable que chez lintrépide aventurier qui fut le premier à explorer notre majestueux Saint-Laurent et ouvrit ainsi la porte du Canada au monde européen. Inutile de dire que nous voulons parler du célèbre navigateur de Saint-Malo, dont nous allons esquisser la vie et les voyages.

Quand et par qui l'Amérique a-telle été révélée aux Européens ? voilà une question qu'il est encore permis de discuter, quoique de fait, les historiens reconnaissent unanimement que ce fut par Christophe Colomb, en 1492, toute opinion contraire étant purement hypothétique. Car il est admis aujourd’hui qu’antérieurement à cette date, on ignorait l'existence d’un vaste continent situé par delà la mer de l’ouest, s'étendant d'un pôle à l’autre, abondamment pourvu de richesses naturelles, jouissant d’une grande variété de climats et capable de subvenir aux besoins de millions d'habitants. Il y avait, sans doute, de vagues traditions de voyages entrepris par des Européens vers des terres inconnues situées à l’ouest, traditions plus ou moins dignes de foi et dont l’enchaînement nous reporte aux légendes fabuleuses de l'antiquité. Parmi ces traditions, il

RE

s’en trouve cependant quelques-unes qui semblent appuyées sur des documents respectables.

C'es. un fait admis aujourd’hui que, plusieurs siècles avant Christophe Colomb, les Scandinaves fondèrent des colonies en Islande et au Groënland, et il ne nous semble pas improbable que quelques-uns de ces hardis explorateurs aient poussé plus loin leurs courses aventureuses et reconnu certaines parties du continent américain. Il est même prouvé que l’un d’eux nomrr ” Biarne, étant parti de l'Islande pour se rendre au Groënland, fut poussé vers le sud par des vents contraires et qu'il découvrit des terres jusqu'alors inconnues. Après de nombreuses péripéties, il revint heureusement dans son pays où il étonna ses concitoyens par le récit de ses aventures. Parmi ses auditeurs se trouvait Leif, fils d'Eric le Rouge qui avait découvert le Groënland quatorze ans auparavant. Ce récit fit une telle impres sion sur Leif qu’il acheta le vaisseau de Biarne, sur lequel il réunit un équipage de trente-cinq hommes, et partit, vers l'an 1ooo, pour continuer les découvertes de ce dernier.

Après avoir navigué pendant un certain temps, ils arrivèrent en vue du pays reconnu par Biarne et, contrairement à ce dernier qui n’y avait jamais mis les pieds, ils débarquèrent sur une terre déserte et inhospitalière à laquelle ils donnèrent le nom de ÆZelluland (c’est-à-dire, terre de roches). Ils remirent ensuite à la voile et visitèrent une autre région, offrant un terrain plat et couvert de forêts ; ils l’appelèrent Markland (pays à bois). Continuant leur course et poussés par un vent du nord-est, ils atteignirent, au bout de deux jours, un pays beaucoup plus agréable, où le maïs et jes vignes sauvages croissaient en abondance, c’est pourquoi ils

le nommèrent Vin/and (terre des vignes). Ils y passèrent l'hiver et y établirent une colonie.

Plusieurs historiens sont d'opinion que ZZl/uland pourrait se rapporter à Terreneuve, Aarkland à la Nouvelle-Ecosse et Winland au voisinage du Rhode- Island. D'autres ne croient pas pouvoir adopter cetce conclusion et prétendent que ces Vikings n'ont jamais poussé leurs courses au delà du détroit de Belle-Isle, La solution de ce problème historique dépend en grande partie de l'interprétation de deux mots islandais. Dans la Saga d’Eric-le-Rouge, traduite par Rafn, il est fait mention que, pendant le jour le plus court de l’année, à Vinland, le soleil demeurait au dessus de l'horizon depuis sept heures et demie du matin jusqu’à quatre heures et demie de l'après midi. Le mot ‘ eykfarstad, que l’on a traduit par quatre heures et demie ne voudrait dire que trois heures et demie dans le vieux dialecte norse, selon l'interprétation de certains philologues. Quant à la traduction du mot dagmala-stad par sept heures et demie, elle ne nous paraît pas généralement acceptée ; certains auteurs prétendent que ce mot est souvenemployé pour neuf heures a.m., mais les calculs astronomiques établissent que si le coucher du soleil au solstice d'hiver avait lieu à 3.30 p.m., le lever devait avoir lieu non pas à sept heures et demie mais bien à 8.30 am. Ceci ne donnerait que sept heures pour le jour le plus court et nous obligerait de placer Vinland dans le voisinage du 56° degré de latitude ou dans la partie nord de la côte du Labrador, ce qui nous parait bien plus vraisemblable qu’en aucun autre endroit aux environs du Rhode Island.

NOTE 1,—Mr. E, N. Horsford a traité au long ce point important, dans une lecture intitulée ‘Discovery of Atrerica by Northimnen,” publiée en 1889. On peut aussi consulter un article de Mr. Thomas Wentworth Higginson, paru dans le ‘Harper's Magazine’ de septembre 1882, sous le titre de ‘The visit of the Vikings.”

A une époque plus rapprochée, nous trouvons que les pêcheurs basques, normands et bretons fréquentaient les bancs de Terreneuve bien avant la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Et il est aujourd’hui reconnu que quelques années après cet événement, ils étaient en grand nombre, non-seulement sur les bancs de Terreneuve, mais aussi dans le détroit de Belle-Isle et, en remontant le Saint-Laurent, jusqu'au Saguenay ; quant à leurs premières explorations, il est difficile d’en établir la date précise.

Après les voyages de Colomb, dont la mention n'entre dans le cadre de ce travail que pour établir une ligne de séparation entre la tradition et l’histoire, nous arrivons à Jean Cabot, le premier Européen qui ait visité les côtes de l'Amérique du Nord.

Cabot était un marchand vénitien et demeurait à Bristol, en 1494. Les merveilleuses histoires de la découverte d’un monde nouveau qui étaient déjà dans toutes les bouches, fascinèrent singulièrement son esprit; lui aussi, il allait s'élancer à la recherche de terres nouvelles. Sans plus tarder, il soumit son projet à Henri VII, roi d'Angleterre, qui lui accorda ainsi qu'à ses trois fils, Louis, Sébastien et Sancius, des Lettres Patentes,?’ en date du $ Mars 1496» par lesquelles il était autorisé à s'emparer, occuper et prendre possession de toutes les terres nouvelles qu'il découvrirait, à ses frais et dépens ; néanmoins, le Roi se réservait un cinquième des profits de l'expédition.

Munis de ces pouvoirs, Jean Cabot et son fils Sébastien

Norte 2.—Le texte de la Commission de Henri VII à Jean Cabot et à ses fils se trouve dans le troisième volume de la collection de voyages de Hakluyÿt. Elle commence ainsi: ‘‘Dilectis nobis Ioanni Caboto ciui Venetiarum, Lodouico, Sebastiano, & Sancio, filiis dicti Ioannis, & eorum ce cuiuslibet eorum hæredibus

& deputatis. " Elleest datée: ‘‘ Apud Westmonasterium quinto die Martii anno regni nostri vndecimo,"”

EEE

D Ye 2 Dr

DE eee

LES ro is

PR ATÉRT 1

br.

partirent de Bristol dans le “ Matthew,” au printemps de 1497, en quête de pays inconnus. Quant aux frères de Sébastien, l’histoire se tait sur leur compte. Dirigeant leur course au nord de celle suivie par Christophe Colomb, ils arrivèrent, le 24 Juin 1497, en vue d'une terre qu'ils nommèrent Prima Vista. Les historiens contemporains de Cabot placent cette ferra primum visa sur la côte du Labrador ; mais si la carte de 1544, que l’on attribue à Sébastien Cabot, est authentique, la première terre découverte par les explorateurs fut l'extrémité nord-est du Cap-Breton.’

Dans le voisinage, ils reconnurent une île assez étendue, (probablement quelque partie de Terreneuve que Cabot représente sur sa carte comme un amas d'îles). Ils la nommèrent Saint-Jean, en l'honneur du saint dont on faisait la fête ce jour-là Les habitants de l'ile étaient vêtus de peaux de bêtes, “ lesquelles,” dit Cabot, “ils estiment autant que nos plus beaux habillements.” Ils étaient aussi bien pourvus d'armes grossières. Le poisson se trouvait en abondance, surtout une espèce que les sauvages appelaient Baccalaos, et certains oiseaux carnivores. Ou prétend que ce mot Baccalaos veut dire morue, dans le vieil idiome basque, et le fait que Cabot l'aurait trouvé en usage parmi les naturels de Terreneuve prouverait que la tradition de découvertes antérieures par les Basques ne serait pas sans fondement.‘

NoTe 3.--Dans une lettre intitulée ‘Join Cabot's Landfall,” qu'il adressait en 1885, au juge eu chef Daly, Président de la Societé de Géographie Américaine, Mr. Eben Norton Horsford examine cette question, et il arrive à la conclusion que l'endroit où Jean Cabot mit pied à terre, en 1497, ne peut être que Salem Neck dans le Massachusetts, sous la latitude 42° 32, D'après Mr. Horsford, la première terre découverte par Cabot serait le cap Anne ou les monts Agamenticus.

NorTe4.—L'extrait suivant de Don Quichotte—1ère partie, chapitre 2—n'est pas sans intérêt, puisqu'il sert à montrer que le mot Baccalaos était employé, en Es- Pagne, pendant le 16e siécle.

‘ Par fortune ce jour était un vendredi, et il n’y avait dans toute l’hotellerle

Il est cependant permis de douter de l’assertion de Hak. luyt, qu'il répète par deux fois dans son récit des voyages de Cabot, que le mot Baccalaos était employé à cette époque par les sauvages de Terreneuve. Certains historiens prétendent que les indigènes de l'Amérique du Nord se servaient du mot Apegé pour dé:igner une morue; d'un autre coté, Cartier nous apprend que dans le pays qu'il venait de découvrir, le mot Gadagoursere était employé par les sauvages dans le même sens.

Le retour de Cabot en Angleterre se fit heureusement ; le roi le créa chevalier, et lui accorda une nouvelle com. mission avec des pouvoirs plus amples que ceux contenus dans la première. Il mourut, cependant, sur ces entrefaites, et son fils Sébastien reçut l’ordre de prendre le commandement de cette expédition. Ce dernier fit plusieurs autres voyages à la recherche du fameux passage à la Chine, ou au Cathay, comme on l’appelait alors ; au retour d’un de ces voyages, il ramena avec lui trois hommes vêtus de peaux, qu'il avait ‘pris dans l'île nouvellement découverte, lesquels mangeaient de la chair crue et parlaient un langage que personne ne pouvait comprendre.” Il paraîtrait que ces sauvages s’adaptèrent assez facilement à leur nouvelle manière de vivre, car après avoir décrit leurs mœurs brutales et leur apparence grossière, l’auteur ajoute que, les ayant rencontrés deux ans plus tard, habillés à l’européenne, il eut grand peine à les reconnaître. Il n’est nulle part affirmé d’une manière positive que Jean ou Sébastien Cabot ait mis pied à terre sur ies côtes du Nouveau-Monde, quoique d’après

que quelques morceaux d’un poisson que l'on nomme Abadejo en Castille, et Saccalao en Andalousie, eto., lequel était mal dessalé et plus mal cuit,” comme il est dit plus loiu.

la suite du récit il semble probable que Sébastien débarqua quelque part, lors de son second voyage.

A peu près vers le même temps (en 1500), Gaspar de Corte-Real, gentilhomme portugais, visita les côtes du Labrador, d’où il ramena en Portugal une cargaison de naturels du pays, destinés à être vendus en esclavage. Cette transaction paraîtrait avoir été le principal but de son voyage et on prétend même que le nom de ‘ Zérra da Laborador' aurait été donné par les marchands d'esclaves portugais, sous l'impression que le peuple qu'ils avaient ainsi découvert était spécialement adapté aux travaux manuels. Ce commerce ne prit cependant aucune extension. Corte-Real périt en mer l’année suivante, et les Portugais, séduits par les merveilleuses descriptions des richesses des Indes, selon le terme de l’époque, abandonnèrent leurs droits sur une région aussi inhospitalière que le Labrador, laissant le chemin libre à des successeurs plus généreux et plus humains. On prétend que Corte-Real découvrit le golfe Saint-Laurent ; selon nous, cet honneur reviendrait également à Sébastien Cabot, et mieux encore à Jean Denys, de Honfleur, qui publia en 1506 une carte de Terreneuve et de ses environs.

En 1508, Thomas Aubert, pilote de Dieppe, visita aussi le golfe ; et, s’il faut en croire les annales de cette ville, il aurait remonté le fleuve Saint-Laurent jusqu’à quatrevingt lieues de son embouchure. Quelques années plus tard, nous voyons le baron de Léry tenter un essai infructueux de colonisation sur l’île de Sable.

Jusqu'ici les rois de France avaient témoigné pour ces explorations une apathie qui contraste singulièrement avec le zèle que déployèrent leurs successeurs pour tout ce qui se rattachait au Nouveau-Monde. Les guerres qu’ils eurent à

soutenir à cette époque contre les puissances étrangères, et qui ne leur laissèrent guère de loisirs pour des occupations plus paisibles, expliquent naturellement cette indifférence plus apparente que réelle,

En 1515, François Ier monta sur le trône laissé vacant par la mort de Louis XII. Quelques années plus tard, le bruit des exploits de Cortez retentissait par toute l'Europe, et l'Espagne s’enrichissait des précieuses dépouilles du Mexique que devaient bientôt suivre les trésors du Pérou. L'histoire nous apprend, qu’enflammé d’une noble émulation par le bruit des conquêtes espagnoles, François Ier voulut tenir tête à son rival dans les découvertes maritimes, comme ailleurs, et que, dans ce but, il fit équiper quatre navires qu’il plaça sous le commandement d’un nommé Giovanni da Verrazzano. Ce navigateur florentin avait, parait-il, accompagné Aubert dans un de ses voyages en Amérique, en 1508.

Verrazzano partit de Dieppe, vers la fin de 1523, avec les navires que lui avait confiés le roi. En face des côtes de Bretagne, il fut attaqué par une violente tempête qui le força à se refugier dans un port voisin pour y réparer les donimages causés à deux de ses vaisseaux ; le sort des deux autres n’est pas :onnu. Il entreprit ensuite une croisière sur les côtes d'Espagne, où il fit des prises considérables. Peu de temps après, ayant renvoyé un de ses navires en France, probablement pour y porter son butin, il mit à la voile pour le Nouveau-Monde sur celui qui lui restait. La chronique rapporte qu'après une longue navigation, il arriva en . vue ‘“ d’une terre nouvelle, qu'aucun homme soit ancien ou moderne n'avait encore jamais vue.” On croit devoir placer cette terre sous le 34° degré de latitude, ce qui

correspond à la hauteur du cap Fear, dans la Caroline du Nord. Il remonta vers le nord, longeant la côte, sur une étendue assez considérable, jusqu'à ce qu'il reconuût ‘la terre que les Bretons avaient découverte dans les temps passés.” Ce pays se trouverait sous le 50° degré de latitude. Après avoir ravitaillé son navire, il conclut qu’il était temps de retourner en France.

La seule relation que nous possédons de ce voyage se trouve dans une lettre que Verrazzano aurait adressée, de Dieppe, au r' de France, le 8 juillet 1524 Ona dernièrement mis en doute l'authenticité de ce document: longtemps reconnu comme digne de foi. L'examen de cette question étant hors du cadre de notre travail, il nous suffira de dire qu’une étude attentive de cette lettre, telle que nous la trouvons dans Hakluyt et ailleurs, aussi bien que sa comparaison avec les relations de Jacques Cartier et celles d’autres explorateurs contemporains, sont loin de confirmer notre croyance en son authenticité Toute cette question est remplie d’obscurité. Il n’y a rien dans l’histoire de France qui confirme que François ler ait jamais confié une mission de cette nature à Verrazzano, qu'il ait pris connaissance d’une telle découverte, ni qu’il ait cherché à en tirer profit par la suite. Bien plus, les causes qui empêchèrent les souverains de France de prendre une part active à ces entreprises se faisaient surtout sentir à l'époque du voyage de Verrazzano. Notre . appréciation de ce fait, différant de celle généralement admise, c’est avec beaucoup de réserve que nous émettons l’opinion que ce fut seulement après son retour de Pavie que François Ier commença à s'occuper de découvertes maritimes. Il aurait

été grandement encouragé dans cette voie par son ancien ami et compagnon d'armes, Philippe de Chabot, sieur de Brion, qu’il avait fait amiral de France, à son retour d'Espagne, en 1526. Ce dernier obéissait ensuite aux pressantes sollicitations de Jacques Cartier, alors reconnu pour un des plus habiles navigateurs des mers du nord et une des célébrités de la ville de Saint-Malo.

Page 1