LETTRE DE JACQUES CŒUR
« Mes très honorez Seigneurs, je me recommande très « humblement à vous. Par les lettres que monseigneur de « Reims escript sçavoir en quel point est le fait de Jennes, « je ne puis croire que Janus nous trahisse ainsi. Toutefois « on ne peut se garder d'un traistre.Sile Roy veult appro- « cher jusqu'à Lyon et qu'on face passer présentement les « gens d'armes par deçà, je ne fais nulle doute que n'ayons « ce que demandons à l'onneur du Roy, et plus seurement « que n'eussions eu par aultre manière ; et y veuillez tenir « la main. Je sçais bien que la conqueste du Saint Graal ne « se peut faire sans moy^. Plust à Dieu que les lettres de tt Xaincoins^ ne fussent jamais venues ! Pourquoy m'a fallu (( aller devers le Roy, c'est il me semble que la chose fust « aultrement^. Je suis passé par cy pour avancer les estats*, « car ils ne vouloient ne besoigner ny en ce avancer. Mais « je les feray expédier et m'en vais jour et nuit devers mes c seigneurs à Nice. Il est de nécessité que le Roy s'approche « et que les gens d'armes passent bref; car les nobles et la « plus part du pays n'attendent que ayde et ils se mettront « sus contre les traistres ; et vous promets qu'ils veulent la « seigneurie du Roy tout oultre. Et pour ce, s'il vous plait, « faites faire diligence que les gens d'armes passent.
«Messieurs, j'ay passé par cy, et estoit nécessaire; et
rique, n" d'août 1866, d'après une ancienne copie, par M. Vallel de Viriville, qui l'a accompagnée de notes que nous Uii empruntons.
' La conquête du Saint-Graal était alors l'idéal et le nom figuré de toute grande œuvre à accomplir. Jacques Cœur fait en même temps allusion à son concours de financier, à l'argent.
8 Trésorier de France, subordonné de Jacques Cœur.
' Phrase évidemment défectueuse.
* Les étals de Languedoc qui se tenaient à Montpellier, et que Jacques Cœur présida souvent. Les registres de ses séances se trouvent aux Archives de la préfecture de l'Hérault.
RELATIONS AVEC CAMPOFREGOSO. 135
« aura le Roy ce qu'il demandoit; et avant mon partir sera (( tout apointé, et j'en suis seur, et m'en vais et feray que « le Roy et vous serez contens de moy. — Escript en baste « ce 15 février à Montpellier. Vostre fidèle serviteur^.
« De 9 . »
Mais ces espérances ne se réalisèrent pas, et la mission près de la république de Gênes échoua. Les ambassadeurs revinrent à Marseille, et de là à Bourges, où se trouvait Charles VIP. Cependant Jacques Cœur était entré et continua de rester en relation avec .lanus de Campofregoso. On en a la preuve par une lettre que celui-ci lui adressa de Gênes le 25 septembre 1447, et où, répondant à une dépêche qu'il avait reçue de l'argentier, il le remerciait des longs détails qu'elle contenait sur les affaires du moment. D'après cette réponse, Jacques Cœur avait eu pour but, en lui écrivant, de l'amener à livrer Gênes à la France, conformément aux engagements pris en 1444. Tout en protestant de son dévouement absolu à Charles VII, Campofregoso s'abstint de traiter cette question. Il terminait en priant Jacques Cœur de lui écrire fréquemment et longuement^.
Une mission plus délicate fut confiée l'année suivante (1447) à Jacques Cœur. Un schisme profond divisait alors l'Eglise. Deux papes avaient été nommés. L'un était cet Amédée , ancien duc de Savoie , qui , ayant abdiqué en faveur de ses fils, s'était retiré, avec six seigneurs de sa
* La lettre se trouve , en copie, à la Bibl. imp. Mss. Collection Legrand, t. Vil, p. 7 23.
* Histoire chronologique, etc., lac. cit., p. 429.
* « Remque rtobis graiissimam efficietis, si saspe litteras, et quidpro~ « lixas, ad nos dederiiis. » Bibl. imp. Mss, Français, n" 5,414, A, p. 78. — Cette lettre, qui se trouve au milieu d'un certain nombre de pièces reproduites dans le Spicilegium de doni Luc d'Achery, ne fait pas partie de cette précieuse collection et paraît être inédite.
i36 ASSEMBLÉE DE BOURGES.
cour, sur les bords du lac de Genève, à Ripaille, où ils formèrent comme une communauté d'ermites. Cette résolutiou donna lieu, on le sait, à beaucoup de commentaires vraisemblablement mal fondés^ Cinq ans après, Amédée fut élu pape par le concile de Bàle, malgré la désapprobation de la France, qui tenait pour Eugène IV. Cependant, tout en lui conservant son appui et en continuant d'employer tous ses efforts pour faire cesser les difficultés qui s'étaient élevées dans les affaires de l'Eglise, Charles VII poursuivait avec une habileté profonde l'exécution d'un projet qu'il avait à cœur. Au mois de mai 1438, une assemblée à laquelle assistèrent, indépendamment des membres ordinaires du conseil du roi tant ecclésiastiques que laïques, cinq archevêques , vingt-cinq évêques , des jurisconsultes, des députés des universités et des chapitres, et qui fut présidée par le roi lui-même, avait eu lieu à Bourges, Cette assemblée, où le concile de Bàle, en hostilité ouverte avec Eugène IV, envoya, ainsi que ce pape, plusieurs députés, adopta, après deux mois de délibérations , diverses résolutions d'une grande importance qui furent consacrées dans l'édit célèbre du 7 juillet 1438, connu sous le nom de pragmatique sanction. Le but de cet édit était de réformer plusieurs abus qui s'étaient introduits dans l'Eglise, d'empêcher que les papes ne pussent nommer aux bénéfices des étrangers ennemis du roi, comme cela avait eu lieu plusieurs fois, d'abolir ce qu'on appelait les expectatives ^ les annates et les appels au pape medio
* Le P. Daniel, Histoire de France. — La version de Monsirelet est,
à la vérité, loiile différente, o Et se faisoient, dil-il, lui et ses gens, « servir, au lieu de racines et d'eau de fontaine, du meilleur vin et « des meilleures viandes qu'on pouvoit rencontrer. » D'où est venue la locution : Faire ripaille.