‹ Jacques Cœur et Charles VII; l'administration, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres et les arts au 15e siecleChapitre 2 sur 359 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

ses contemporains appelaient le Bien Servi, le rencontre, en fait l'intendant de sa maison , sous le titre d'argentier, l'admet dans son intimité, dans son conseil, et lui confie plusieurs ambassades importantes. Que manque-t-il à l'heureux négociant? Il a des établissements à Marseille, à Montpellier, à Lyon, à Tours, à Bruges, et la maison qu'il fait construire à Bourges n'a pas son égale en France pour l'élégance de son architecture. En même temps, il possède des terres, des châteaux, des seigneuries dans vingt-deux paroisses. Enfin, il prête au roi environ quatre cent mille livres, douze à seize millions de nos jours, et, grâce aux levées que cet argent a permis de faire, la France, par un dernier effort, expulse les Anglais de son territoire.

Tout à coup, au plus haut de tant de crédit, sans transition aucune, cette fortune s'écroule, et Jacques Cœur est arrêté comme coupable d'avoir empoisonné Agnès Sorel. Cette accusation tombe aussitôt par son absurdité. Une autre, vingt autres la remplacent. Le puissant de la veille est à bas; les dénonciateurs arrivent en foule. Ceux-ci l'accusent de concussion ; ceux-là, d'avoir appauvri le royaume en exportant de la monnaie ; d'autres, d'avoir vendu des armes aux infidèles; d'autres encore, de leur avoir renvoyé un esclave qui s'était réfugié sur un de ses navires. Une seule de ces accusations aurait suffi pour des juges auxquels le roi avait d'abord octroyé une partie des bien.>< de l'accusé. Naturellement, ces biens furent confisqués. Quant à leur propriétaire, l'arrêt porta qu'il serait exilé ; mais Charles VII préféra (Louis XIV en fit autant deux siècles après à l'égard de Fouquet) le garder en prison. Au bout de trois ans, il parvint à s'échapper, passa en Italie, alla à Rome où le pape Nicolas V, qui l'avait toujours protégé, l'accueillit avec une grande faveur. Son successeur le

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traita de même et le nomma capitaine général d'une expédition contre les infidèles. Constantinople venait de tomber entre les mains des Turcs, et tout espoir de leur ravii cette riche proie n'était pas encore éteint. Jacques Cœur fit voile vers l'archipel grec, où il trouva la mort. Le merveilleux d'une telle existence aurait dû suffire aux historiens; il n'en fut point ainsi. Un chroniqueur contemporain rapporte bien qu'il mourut très-peu de temps après le départ de l'expédition, dans une île grecque où il fut enterré, et c'était la vérité; mais ce récit était trop simple, et un autre, beaucoup plus romanesque, prévalut longtemps. On raconta donc que a Jacques Cœur s'était retiré dans l'Ile de Chypre où il avait fait une nouvelle fortune ; qu'il y avait eu d'une dame du pays nommée Théodora, avec laquelle il s'était remarié , deux filles à chacune desquelles il donna cinquante mille écus de dot ; que l'aînée de ces filles fut mariée dans la ville de Famagouste, et l'autre à une personne de considération du royaume de Chypre ; qu'il bâtit un hôpital pour les pèlerins de la Palestine, et, enfin, qu'il fonda magnifiquement l'église des Carmes de Famagouste, où il fut enterré avec pompe ^, »

Un membre distingué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Bonamy, démontra en 1745, dans deux savants mémoires^ la fausseté de ces fables, dont, par suite de ses recherches, la plupart des historiens ont cessé de se faire les échos. Quant au caractère de Jacques Cœur, des

> Histoire du roy Charles VU, par Jean Chantier, Berry, Mathieu de Coucy et autres historiens, mise en lumière par Denis Godefroy ; Paris, 1671, in-folio, p. 191. Dissertation sur Jacques Cœur.

^ Je les ai reproduits i» extenso dans l'appendice du tome II de la première édition. Voir aussi les Mémoires de l'Académie des inscription* et belles-lettres, t. XX, p. 509 à 547.

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