LA BELLE YSEULT ET MADEMOISELLE PAULET
et molle. Les dois drois et réons sur coi reluist la biauté des ougles.. . . Et si est graisles en sa ceinture que l'on la porroit porprendre de ses mains. Mais je me tairai des autres parties desquelles li coraiges (le cœur) parole miex de (que) la langue *. »
Telle était la langue française au douzième siècle, telles
1 M. Paulin Paris, Romans, dans Le moyen âge et la renaissance, t. II. — M. Paulin Paris reproduit dans son intéressant travail un autre portrait, celui de Lancelot, beaucoup plus long et plus mani-^ré encore que celui d'Yseult. Entin, à côlé de tes portraits, M. Paris en place un autre tiré d'un roman de mademoiselle de Srudéry ; c'est celui de la célèbre mademoiselle Paulet. sous le nom d'Klise; j'en citerai >eulement quelques extraits comme point de comparaison: « La nature n':i jamais donné de plus beaux yeux que les siens : ils ne sont pas seulement grands el beaux ; ils sont encore tout à la (ois et fins et doux et brillans, mais brillans d'un feu si vif qu'on n'a jamais bien pu définir leur véritable couleur, tant ils esblouissenl ceux qui les regardent. Sa bouche n'est pa.* moins belle que ses yeu\; la blancheur de ses dents est digne de l'incarnat de ses lèvres, et son teint, où la jeunesse et la fraischeur parois.-^ent également, a un si grand esdat et un lustre si naturel et si surpienant, qu'on ne peut s'empescher de la louer tout haut, dès qu'on la voit. Il y a même une délicatesse en son teint, qu'on ne sçauroit exprimer; et pourtant une espaisseur de blanc admirable où un certain incarnat se mesie si agréablement, que celui qu'on voit à nos plus beaux jasmins ou au fond des plus belles roses n'en approche pas. Son nez, comme je l'ay desjà dit, est le mieux fait qu'on ail jamais veu; car sans s'élever ni trop haut ni trop peu, il a tout ce qu'il faut pour faire que de tant de si beaux traits ensemble il en résulte une beauté de bonne mine et une beauté parfaite. Eu eiTet, le tour de son visage n'étant ny tout-à fait rond, ny tout-à-fail ovale, quoiqu'il penelie un peu plus vers le dernier que vers l'autre, est un chef-d'œuvre delà nature, qui, rama^sant tant de merveilles ensemble, ne laisse rien à désirer. Au reste. Elise n'a pas la gorge moins belle que ce que je viens de dire, etc., etc. h
M. Paulin Paris fait observer avec raison que si l'on avait à prononcer entre la description du treizième et celle du dix-septième siècle, la plus ancienne soutiendrait facilement la comparaison. On trouverait enfin dans les œuvres d'un célèbre romancier contemporain (Balzac) une fonle de portraits inférieurs, pour la vérité et le naturel, à c«ix d'Yseult et de Lancelot.
ROMANS POPULAIRES. 20i
étaient les fictions que les Italiens et d'autres peuples de l'Europe imitaient à l'envi. Deux cents ans plus tard, l'imagination des trouvères fraoçais s'attiédit, et l'on se borna à traduire en prose les romans en vers les plus populaires de l'époque antérieure : Les quatre fils Aymon, Charlemagne, Fierabras ^ Gérard de Nevers, Mélusine, Robert le Diable, etc. Enfin, au quinzième siècle, le chroniqueur Georges Chastelain composa le Chevaleureiix comte d'Artois, Ferrond de Flandres, Beaudoum d'Avesne, Pierre de Rovenn. En même temps le roi René écrivait Y Abusé en courte et Antoine de La Salle laissait rouler de sa plume élégante et fine Jehan de Saintré, ce chef-d'œuvre de grâce, où l'on trouve cependant, en grand nombre, des pensées sévères, exprimées avec énergie et précision, comme celle-ci : « Quand le riche sera mort, lui et ses biens seront « partis (partagés), et premier, la chair sera donnée aux « vers; son or, sou argent et ses bagues et tout ce qu'il a, « à ses parents, et son âme aux dyables, se Dieu de sa grâce « n'en a mercy *. »
Ce style, de même que celui des Cent nouvelles nouvelles, qui datent du règne de Charles Vil, annonce une langue bien près d'être formée. Antoine de La Salle fut le digne précurseur du grand historien Commines, son contemporain, qu'il avait connu peut-être à la cour du duc de Bourgogne, pendant l'exil volontaire du dauphin. L'instrument ne manquait donc pas aux écrivains; mais le défaut général de culture et la rudesse des esprits retenaient captif le génie littéraire de la nation*. Deux auteurs célèbres, Chris-
* L'histoire et plaisante chronicque du petit Jehan de Sainiré ; édition de J. Marie Guicliard, p. 4 5.
* Cet élat de clioses s'explique par plusieurs motifs. La rareté des bons ouvrages était telle, et le prix des manuscrits li élevé que, en de-