DISGRACE D'OTTO CASTELLANI
qu'il était loin de chez lui, qu'il n'avait pas les deux mille écus, qu'au surplus, Jacques Cœur lui devait une somme bien supérieure. Le procureur général lui répondit qu'il avait des ordres formels, le déclara prisonnier et fit arrêter ses chevaux et bagages. Dans cette extrémité, Otto Castellani s'adressa à quelques amis et paya la somme de deux mille écus qu'il eut la douleur de voir aussitôt passer entre les mains d'un domestique de Guillaume Gouffier dont l'étoile était en ce moment dans tout sou éclat, et à qui le roi en avait fait présent ^
La disgrâce d'Otto Castellani eut lieu deux ans après. (1 455) Accusé d'avoir fait faire et de porter sur lui, dit un historien contemporain, « certaines images, au moyen desquelles, par art diabolique, il devoit avoir le gouvernement du Roy, » il fut arrêté à Lyon, pour crime de magie, en niême temps que Guillaume Gouifier, dont l'étoile avait aussi bientôt pâli, et qu'on lui donna pour complice. Leur procès traîna pendant plusieurs années. Transférés à leur tour de cachot en cachot, à la suite de leurs juges, ils purent réfléchir aux chances diverses de la vie des cours, et peut-être ce changement de fortune leur parut-il un juste châtiment de l'animosité dont ils avaient fait preuve à l'égard de Jacques Cœur. Après deux ans de prison, Guillaume Gouffier fut condamné à la perte de tous ses biens et au bannissement; mais Charles VII commua la peine et se borna à le priver de tous ses emplois. Il subit de plus une amende de mille écus pour les frais du procès , et eut ordre de se tenir à trente lieues de la personne du roi. Otto Castellani avait été conduit à Toulouse pour y être jugé par le parlement. L'historiographe
1 Arch. imp. Voir pièces justificatives, n» 1, extrait J.
LES, FAVORIS DE CHARLES Vil. 347
de Cbarles "VII constate qu'il fut ramené à Tours, en 1457, t( pour estre sententié, puis à Paris ès-prisons du palais, pour ce que plusieurs disoient qu'il avoit appelé en Parlement. » Quant à la conclusion du procès, « elle lui a esté inouye et inconnue, pour ce qu'il a esté de la sorte transporté de prison en prison ^. »
Ainsi succombaient successivement les favoris de Charles VIL Dans les premiers temps de son règne, il avait laissé assassiner à ses côtés, et sans les venger, Pierre de Giac et Lecamus de Beaulieu; les assassins eux-mêmes lui avaient désigné celui auquel ils entendaient qu'il accordât sa confiance, et il leur avait obéi. Les favoris des dernières années tombèrent d'une manière moins violente. Ceux qui entreprirent de les renverser n'eurent pas, au moins, de sang à répandre. Si grossière qu'elle fût, la délation suffisait. Comme on en voulait avant tout à leurs richesses, les commissions extraordinaires les dépouillaient par des arrêts en forme, et, sous ce rapport, il y avait progrès. L'accusation d'empoisonnement d'abord portée contre Jacques Cœur par une femme à laquelle il avait prêté de l'argent, cette accusation si ahsurde qu'il fallut l'abandonner au premier examen, donne l'idée des passions qui grondaient autour de lui, des haines et des jalousies que sa grande fortune, sa vanité peut-être, avaient excitées. Il était facile de voir, au début de l'affaire, qu'on voulait le perdre. Trop riche pour être absous, alors surtout que les plus influents de ses juges héritaient de ses domaines et de ses châteaux, il ne pouvait qu'être terrassé dans cette lutte inégale. On se souvient qu'avant lui un autre financier, Jean Xaincoins, avait été emprisonné, dé-
1 Jean Chartii -, Histoire de Charles VII, dans Godefroy, p. 286,