PRÉFACE. XI
vant avoit esté pris des gens du souldan de Babylone, estoit eschappé des mains des infidèles sous ledit souldan, lequel s'estoit allé rendre en une des galées * dudit Jacques, qui lors estoit es marches des Sarrasins sous iceluy souldan. Or, quand iceluy souldan en fut averti, il demanda audit Jacques Cuer, ou à ses facteurs, que si on ne luy rendoit ce chrestien qui s'estoit ainsi eschappé, toutes ses autres galées et marchandises dont il avoit grand nombre en Sarraziname (quelque sauf conduit qu'ils eussent de luy), il les feroit tous noyer et périr, et n'en auroit jamais rien ; et que, pour le doute de perdre sesdites marchandises, iceluy Jacques fit rendre ledit chrestien à ce souldan. De laquelle chose le Roy fut très mal content.
'« Encore luy fut dit une autre raison, pour le plus enflamber contre Jacques Cuer, car, en ce temps, le Roy estoit fort énamouré d'une gente et belle Damoiselle, qu'on nommoillors communément par le royaume la belle Agnès, à laquelle le Roy fit donner depuis le nom de la Damoiselle de Beauté, et luy fut dit que Jacques Cuer avoit empoisonné ou fait empoisonner ladite Damoiselle, duquel empoisonnement (s'il estoit vray) elle alla de vie à trespas.
« Quand le Roy eust ouy tels rapports, qui esioient grandement à sa déplaisance, il ordonna qu'on prist et arrestât ledit Jacques Cuer prisonnier, et que tous ses biens généralement fussent mis en sa main, ce qui fut faist assez tôt et en peu de jours après. De plus, le Roy ordonna qu'on luy fist son procès, et il fut mené dans un chasteau en Poitou qui se nomme le chasteau de Luzignan, où là il fut par long espace de temps. Si furent ordonnez des seigneurs du Parlement pour luy faire son procès, et maistre Jean Dauvet lors procureur général du royaume de France. Or, après qu'on luy eust exposé lesdits cas, et encore un autre qui fust tel qu'il devoit avoir envoyé audit souldan de Babylone, au deceu du Roy, un harnois complet, à la façon des parties de deçà, duquel harnois ledit souldan auroit eu grand désir
* Galées ou galères. Il y en avait un grand nombre de variétés. Voici le nom des principales: Galère bâtarde, galère subtile, galère à deux ou à cinq rames (par banc), galère de Flandre, de Venise, galère capitane, galéasse ou grosse galère, etc. (M. A. Jal, Glossaire nautique^ p. 733 et suiv.)
Xn PREFACE.
afin d'en faire de pareils en son pays, car, en leurs marches, ils ne s'armoient pas ainsi comme on fait de par ça. Mais quand ledit Jacques eust ouy les articles dont on le chargeoit, il y fit ses réponses et excuses le plus doucement, et le plus selon son entendement qu'il pouvoit, disant:
« Au premier poinct, qu'il avoit toute sa vie servi le Roy Charles de tout son pouvoir, prudemment et loyalement, sans luy avoir fait aucune faute d'avoir pris larrecineusement aucuns de ses deniers; mais très bien par les grands biens que le Roy lui avoil faits, il s'estoit advancé dans le négoce et mis dans la marchandise, en laquelle il avoit gagné son vaillant.
« Quant au second poinct, touchant le chrestien qui avoit esté rendu, il ne savoit ni avoit sceu i i( n de son eschappaloire, ny de sa reddition, et aussi on le pouvoit connoistre, parce que ses gens et ses gâtées, qui estoientès dits pays, ne retournoient pas devers luy telle fois en deux ans, par qsioy ceux qui les gouvernoient pouvoient, en son absence, faire plusieurs choses qui n'estoient pas à sa connoissance, et, qu'à la vérité, il n'en avoit oncques esté adverly.
« Et en tant que touchoit l'empoisonnement de ladite belle Agnès, aussi pareillement il n'en avoit jamais esté coupable, ny consentant, et se soubmettoil à toutes informations.
« Et au regard d'avoir envoyé un harnois au souldan, dit qu'il se trouva une fois en un lieu secret, où n'y avoit que le Roy et luy, où ils besongnoient de choses plaisantes au Roy ; auquel lieu ledit Jacques dit au Roy : <i Sire, sous ombre de vous je cognois que j'ai de grands biens, profits et honneurs, et mesme dans le pays des inlidèles; car, pour vostre honneur, le souldan a donné sauf conduit à mes galées et facteurs estans sur la marine de pouvoir aller seureraent et retourner en ces pays quérir et lever des marchandises, en payant trevage assez compétent, parquoy j'y trouve de grands profits ; disant ces mots : « Sire, ce que j'ai est vostre. » Et à cette heure, le Roy luy fit requeste de lui prester argent pour entrer en Normandie : à laquelle requeste il accorda de prester au Roy deux cens mille escus, ce quil fit.
« Et voyant que le Roy luy monstroit grand signe d'amour, alors il s'enhardit et luy demanda congé de pouvoir envoyer