III. — Quelques clients et correspondants de COITIER
La plupart de ces lettres sont relatives à des malades: quelques-unes seulement traitent exclusivement d’affaires personnelles intéressant Coitier, ses parents ou ses amis. Ses principaux correspondants appartiennent au monde médical : ce sont des médecins du Roi tels que maître Enguerrand de Parenty, chanoine de Notre-Dame, et maître Pierre Etienne, ainsi qu'un certain « maître Nicolas », qualifié lui aussi de physicus regius. À ces praticiens il faut joindre quelques parents, alliés ou amis, qui s'adressent à Coitier pour solliciter sa protection ; enfin, un de ses compatriotes et cousins, Claude Bouvier, qui étudie la médecine à la Faculté de Montpellier.
Le premier malade dont il est question dans ces lettres
et à la santé de qui le Roi porte de l'intérêt est un certain
maître Nicolas, soigné à Compiègne par un collègue de Coitier, qui tient celui-ci au courant des diverses phases d2 la maladie. Un des symptômes de ce mal est le désir constant de changer de plac: : Maître Nicolas éprouve des angoisses qui résultent d'un violent ébranlem2nt nerveux : « racione fortis impressionis in ymaginativa ». Coitier envoie son avis sur l'opportunité d'un changement d'air, tout en se défendant poliment de donner un conseil : « in hoc, dit-il, nolo docere Minervam », et il assure son collègue de l'entière confiance de Louis XI. Dans une autre lettre, il lui recommande de ne modifier en rien le traitement : « debetis continuare incepta et nil innovare, nisi aliud superveniret, quod non credo ». Il faudra de plus prévenir le roi s'il survient quelques changements dans l’état du malade. Celui-ci prend des forces de jour en jour et deux lettres apprennent à Coitier les progrès de la convalescence et lui décrivent le régime réconfortant que l'on fait suivre à maître Nicolas. Toutefois, une rechute se produit, due à une imprudence du médecin; ainsi Coitier lui écrit de modifier le traitement, l'engageant, afin de parfaire la guérison, à conduire son malade dans une résidence de son choix, appropriée à son état de santé, ce qui, dit-il, exercera sur lui une heureuse influence : « quiæ continens mutat contentum ».
Un autre personnage célèbre, Malet de Granville, seigneur de Marcoussis et de Montaigu, fut soigné par les méde-
cins du roi, sous la direction de Coitier, Celui-ci, contraint
d'accompagner son maître dans le Nord de la France, où allait se négocier le traité de Picquigny, soignait son malade surtout par correspondance. C'est ainsi qu? maître Pierre Etienne et Enguerrand de Parenty, chargés de suivre la maladie du sire de Montaigu, reçoivent des lettres où Coitier lzur marque la satisfaction causée à Louis XI par les bonnes nouvelles qu’ils ont envoyées et où il approuve la décision qu'ils ont prise de faire changer d’air leur malade. Le sire de Montaigu était soigné à la conciergerie du bois de Vincennes; mais la proximité d2 Paris valait au malade une telle affluence de visiteurs et d'amis que maître Pierre Etienne finit par s'alarmer et réclama l'autorisation de l’éloigner, mesure d’autant plus prudente que la peste décimait alors les Parisiens. D'ailleurs, la guérison n’était pas proche, le malade souffrait toujours de troubles du côté des reins pour lesquels maître Pierre lui avait institué un traitement : lait d'ânesse, bains tièdes brusquement refroidis, nourriture abondante, vin rouge de France amplement mouillé d’eau, looch à la casse, sucre rosat, sirop de violettes, etc. Transporté dans ses terres, à Marcoussis-en-Hurepois, le malade alla mieux. Et maître Pierre ne cache pas sa joie d’avoir pu opérer ce déplacement, ce qui l'engags à demander une récompense : « N'oubliez pas, je vous en prie, écritil à Coitier, de me recommander aux bonnes grâces du roi notre sire et de lui dire que la guérison est commencée. »
Le sire de Montaigu acheva de guérir, puisqu'on le trouve
l’année suivante chargé d'instruire le procès de Jacques d'Armagnac. ;
Dans une autre lettre, il est question d’un haut dignitaire ecclésiastiqu®, l’évêque d'Amiens, qui souffre d’écrouelles. Son médecin particulier, ancien élève de Coitier, demande à son maître si, en présence de l’insuccès des remèdes essayés jusqu'ici, il ne pourrait pas soign2r le prélat. Pourtani, il redoute la saigné= : « Nonnulli quidem illam collandant, alii vero suspectam habent et nimium timorosam. » Sans tarder, et tout en déplorant le peu de détails qu'il lui donne, le médecin du roi écrit à son élève un: lettre curieuse où, s aidant de citations de Rhazès et d’Avicenne, il se garde prudemment de formuler un conseil précis, faute, dit-il, de connaître le processus d2 la maladie; il ne voudrait pas, ajoute-t-il malicieusement en finissant, s’exposer à contredire les hommes éminents que l’on a consultés avant lui, de peur d’outrepasser ses droits :t de semer ainsi Ja discorde entre ses confrères.
” La santé des malades n'était nas la seule chose qu'alimentait la corrèspondance entre Coitier et ses collègues. Le médecin Pierre Etienne était un père prévoyant qui, tout en rendant compte à son collègue du résultat de ses soins, trouvait moyen de prier son puissant ami d'obtenir pour son fils Robert une prébende vacante en la cathédrale d'Albi ou la commanderie de l'hôpital de Saint-André de Gaillac, égale-
ment disponible. Une certaine intimité devait d’ailleurs, dit
M. L. Gauthier, existe entre les deux corfrères, puisque Pierre Etienne fuyant la peste qui sévit en Berry, va s’installer dans une maison appartenant à Coitier, qui de son côté lui exprime sa satisfaction de le savoir chez lui, son regret de n2: pouvoir l'y rejoindre, et lui recommande en même temps de surveiller un sien pupille qu’il a dû trouver dans cette demeure où il poursuit sans grande ardeur ses études médicales. Ce jeune homme nommé Jean Guy, ne profita guère des leçons de maître Pierre, car dans une lettre on voit qu'il est à Montpellier où il semble travailler sous la direction d’un cousin 2t compatriote de Coitier, Claude Bouvier, étudiant à cette même Faculté. Maigré ja joie que lui causent les progrès de Jean Guy, l’archiatre conseille à son parent de tenir son élève les rennes s2rrées « strictis habenis », et de l'empêcher de se distraire en le gardant « semper in camera retrudatum »; il termin: en mettant à la disposition de Claude Bouvier et son influence et ses services.
L'’insigne faveur où Louis XI tenait son médecin donnait une grande valeur à un2 proposition de ce genre. Aussi, après Pierre Etienn: sollicitant pour son fils, voit-on le doyen “de la Faculté de Médecine de Paris, Enguerrard de Parenty, prier humblement « maître Jacquzs » de lui servir d'interprète auprès d'Olivier le Daim, de qui dépend le succès d’une affaire à laquelle il s'intéresse au plus haut point pour un
sien neveu. Non content d'écrire lui-mêm:, le doyen charge,
en outre, Pierre Etienne de rappeler sa requête au tout puissant médecin.
Enfin, une autre lettre curisuse est celle d'un collègue et ami de Coitier, père de cinq enfants. I] ne paraît pas avoir été heureux en ménage, car il traite le mariage de « jugum eravissimum penequ2 importabile cervicibus ». Son plus .jeune fils est de santé délicate et il le destine à l'Eglise. Il l’a nommé Jacques, du nom de Coitier, et il demande tout simplement au parrain malgré soi, dont il vient d'apprendre le prochain mariage, de se faire donner, tandis que son célibat le lui permet encore une des prébendes de la collégiale d2 Saint-Aignan, afin d'en gratifier ensuite son filleul. Mais il est essentiel, dit-il, d'agir promptement, car « unus aut duo canonici illius eccl:sie brevem minantur ruinam ». Et la lettre se termine, dit M. L. Gauthier par l'assurance des récompenses ét:rnelles si l’archiâtre peut obtenir à son protégé
ce bénéfice ecclésiastique.