PRÉFACE. XVII
principalement le règne de Louis XI, sou opiuiou sur Jacques Cœur, qu'il a dû connaître et qu'il était très-certainement capable de juger, importe beaucoup. Or, voici comment il s'exprime sur lui dans deux passages de son de Charles VII.
« La maison du roi était, à cette époque, administrée par un homme des plus industrieux et des plus ingénieux, Jacques Cœur, de Bourges, d'une famille plébéienne, mais doué à coup sûr d'un esprit aussi développé que persévérant, et d'une prudence rare. Argentier du roi, il se livrait en outre, et depuis longtemps, à de vastes opérations qui lui avaient rapporté de grandes richesses au moyen desquelles il s'était élevé et illustré. Le premier de son temps, il fit construire et armer des navires qui transportaient en Afrique, dans le Levant et jusqu'à Alexandrie d'Égypte, des draps, des laines et d'autres objets fabriqués dans le royaume. Comme marchandises de retour, ces navires rapportaient différents draps de soie et toutes sortes d'aromates qui étaient vendus soit dans les provinces riveraines du Rhône, soit en Catalogne et dans d'autres provinces voisines, ce qui était tout à fait insolite en France, car, auparavant et depuis fort longtemps, ce commerce se faisait par l'intermédiaire d'autres nations, notamment des Vénitiens, des Génois et des Barceloniens. Telle avait été la source des immenses richesses amassées par Jacques Cœur. Il donna d'ailleurs lui-même la preuve de son opulence en faisant construire en fort peu de temps à Bourges, sa ville natale, celte maison si richement ornée, si spacieuse et si magnifique en môme temps, que ni les princes du sang ni le roi n'en avaient qui lui fussent comparables. Mais en même temps qu'il possédait cette immense fortune, Jacques Cœur était tout dévoué au roi et aux intérêts de la France Il ne lui fit pas défaut dans la situation critique où elle se trouvait. Pendant que les grands seigneurs enrichis par les largesses du roi simulaient la misère et trouvaient mille prétextes faux et frivoles pour se dispenser de venir à son
1 « . . . Kuetque régit honoris, ac totitu regni reipublic* utilitatii f . . • . »
WiKFACE
aide, Jacques Cœur offrit de lui prêter une somme considérable et mit à sa disposition, pour l'accomplissement do celte œuvre sainte et si urgente (l'expulsion des Anglais de la Normandie), une somme de cent mille écus. Grâce à ce secours, les Français
mirent le siège devant Falaise, Domfront
« ...On soupçonna qu'Agnès Sorel était morte empoisonnée. Dénoncé par ses rivaux, Jacques Cœur, argentier du roi, fut présenté comme l'auteur de ce crime, bien que, à dire vrai, on l'en crût généralement innocent. Après la conquête de la Normandie, œuvre à laquelle ses conseils et ses richesses avaient, comme nous l'avons dit, puissamment contribué, il fut jeté en prison, où il resta fort longtemps, principalement dans le château de Lusignan en Poitou. Là, le roi convoqua, à l'occasion du procès de son argentier, un Conseil nombreux, ou, comme l'on dit vulgairement, un lit de justice. Le Conseil entendit les accusations formulées contre l'argentier ; elles consistaient dans le fait d'avoir transporté chez les inûdèles, au moyen de ses navires, des armes ainsi que des marchandises défendues, et d'avoir exigé illégalement et par ruse (illicite ac furtim) différentes sommes {nonnullas pecunias) dans les pays de la Languedoc, dont il avait eu l'administration. Pour ces griefs et quelques autres que beaucoup do personnes croyaient avoir été inventés par ses rivaux (conpecta ab ^mulis potius qoam vera), l'accusation d'empoisonnement ayant d'ailleurs été mise de coté, une sentence de condamnation fut rendue contre lui. Après être resté longtemps prisonnier au château de Lusignan, il corrompit ses gardiens, parvint à s'échapper, et se réfugia, en réclamant le droit d'asile, dans plusieurs églises de différentes parties du royaume. Il entra enfin, de la sorte, dans un couvent de frères Mineurs do Beaucaire sur le Rhône, et il y resta assez longtemps enchaîné et les fers aux pieds Un de ses plus anciens et de ses plus fidèles serviteurs, Guillaume Varye, de Bourges comme lui, le délivra*. Une nuit, il vint avec une ou deux de ces barques que l'on appelle vulgai-
» Il y a quelques légères inexactitude* dans ces détails. C'est dans un couvent de Cordeliers que Jacques Cœur aYait cherché un refuge, et il n'y fut pas enchaîné.
* Ce n'est pas à Guillaume de Varye, mais à Jean de Village que Jacques Cceur dut sa délivrance. Voir pièce n° 9.
PRÉFACE
rement galères subtiles ou pour la course. Aidé de quelques compagnons qui l'accompagnaient, il enleva Jacques Cœur du couvent des frères Mineurs, brisa ses chaînes, le transporta dans une barque et le rendit à la liberté. Depuis, le souverain pontife Nicolas le mit à la tète de quelques navires qu'il avait armés contre les infidèles. Après avoir, pendant quelque temps, fait preuve de courage dans le commandement naval, il y trouva la mort, et l>a$sa des agitations de ce monde dans une vie plus heureuse. C elait un homme sans lettres, mais d'un grand esprit naturel, et particulièrement ouvert et industrieux pour ce qui regardait les affaires. Qui aurait pu croire que le roi Charles, pour qui il avait administré si fidèlement et avec tant de soin, qui le traitait avec une familiarité que beaucoup de personnes prenaient pour de l'amitié, se serait ensuite montré si dur et si sévère à son égard? Mais sans nul doute on lui imputait quelque chose à crime, et sa condamnation fut seulement poursuivie avec les apparences de la justice. Ce qui parait avoir enflammé la colère du roi, c'est que d'infâmes délateurs lui avaient dit que Jacques Cœur avait empoisonné la belle Agnès. Or, on rapporte qu'au moment de mourir il protesta, par un serment solennel, en présence d'un grand nombre de personnes, qu'il était innocent de ce crime et de tous ceux dont on l'avait accusé. En même temps, il pardonna au roi, et il pria Dieu de pardonner à ses délateurs, comme il le faisait lui-même, pour le fait des crimes dont ils l'avaient méchamment chargé... »
Pendant que l'évêque de Lisieux parlait avec cette liberté, uq écrivain contemporain dont la réputation fut très-grande de son temps, Robert Gaguin, professeur de rhétorique à l'université de Paris en 1463, consacre à peine, dans son histoire des rois de France , quelques lignes à Jacques Cœur, sur la chute duquel il s'abstient môme d'émettre on avis, se bornant à dire qu'il fut dénoncé pour avoir fait passer chez les Turcs, malgré les défenses ecclésiastiques, des armes, et des ouvriers pour en fabriquer Robert
1 Roberti Gaguini, quas de Francorum regum getlit scriptit Annales ;
PRÉFACE
Gaguin laissa , dit-on , la réputation d'un homme des plus habiles et d'une prudence consommée. Employé successivement sous les trois rois Louis XI, Charles VIII et Louis XII, qui lui confièrent plusieurs ambassadesimportantes, il était, en outre, supérieur de Tordre des Mathurins, et mourut plein de jours et comblé d'honneurs. Mais on ne peut tout avoir, et le soin avec lequel il évita de se prononcer sur la moralité des événements qu'il avait à raconter, justifie de tous points la qualification qui lui a été donnée d'historien courtisan.
Les poètes contemporains se sont peu occupés de Jacques Cœur1. L'un d'eux, Martial d'Auvergne, qui a com-
Paris, 1528, lib. X, folio 247. Voici le passage sur Jacques Cœur : • Jacob us Currus, Caroli argentarius, cnm Turcis commercium habens, delalus est quia per omnis generis arma, contra ecclexiasticam prohibitionem, ad illos importasset, opi/icesque et fabros rjiumodi unis ad eoi dimisisset. Christianum insuper, e Turcornm servitnte forte elapsum domino suo captivum remisisset, et ingentem, per linguum Occilanam, pecuniam exegisset. Eas ob res, in carcerem , Caroli imperio, conjectus est; deinde, grandi ttre. mulctatus, in exilium deportatus. Pasnas qtueque falsse delationis luit fœmina insignis cui Mauritanientis {de Mortagne) nomen erat. »
1 Georges Chastelain, dont j'ai cité plus haut un extrait, revient ainsi qu'il suit sur Jacques Cœur dans un autre ouvrage intitulé : Recollection des merveilles advenues en nostre temps, (Voir, sur cet ouvrage, la notice de l'édition de ses Mémoires dans le Panthéon littéraire , p.
• Puis «y veu par mistère, Monter on argentier, Le plus hault de la terre, Marchand et financier, Que depuis par fortune Veis mourir en eiil, Après bonté mainte une Faite au Roy par ieil. •
EnOn, le fameux Villon, qui était né en 1431, a consacré à Jacques Cœur cette belle strophe de son Grand Testament :
m De pauvreté me guermentaut,
PREFACE
posé, sous ce titre : les Vigilles de Charles V//1, un panégyrique de la vie de ce roi en quinze à vingt mille vers, ne mentionne même pas la disgrâce et le procès du célèbre argentier, dont il vante d'ailleurs, dans plusieurs endroits, la magnificence. Il faut chercher dans des allusions la pensée de l'auteur à ce sujet; mais elle est, ce semble, assez transparente pour qu'on ne puisse s'y méprendre
Souventet fois me dît le cœur :
Homme ne te doulouse tant
Et ne demaine tel douleur,
Se tu n'as tant que Jacquet Coeur.
Myeui vault Tirre soubs gros bureaus.
Pauvre, qu'avoir esté seigneur,
Et pourrir soubs riche» tombeaux. •
i La première édition de ce poème, qui fut longtemps des plus populaires, parut en 1492.
* Indépendamment de la vie de Charles VU, qu'il raconte dans les plus grands détails, Martial d'Auvergne fait chanter tour à tour, dans des leçons ou chœurs qui coupent le récit, les louanges du feu roi par tous les corps d'états : clergé, gens d'armes, écoliers, laboureurs, marchands, etc., etc. Voici ce qu'on lit dans la Quatrième leçon chantée par Marchandise :
m Et s' aucuns d'eulx (les marchands) Sont enfiches, est-ce pourtant à dire
Qu'on les doit prendre, Soit tort ou droit, leurs biens piller ou vendre, Les confisquer et donner sans mespreudre!.... Las! quels dangier de faulx accusateurs, Meschan» garçons et mauvais amputeurs*.
Qui vont dire mensonges aux seigneurs,
Pour deffaire Mains bons marchons, leur argent subtraire, San* les oyr en justice, ne faire Droit ou raison ; et puis leur adversaire
Eslre au proucès, En prenant juges de leur bende et aces. O quel abus et quel horrible excez ! m
' Amj/uteur, amputer, t Accuser uu homme et une femme de débauche et de prostitution. • ( Glossaire français, de Carpentier.)
PRÉFACE
Les poètes faisant défaut, revenons aux historiens. Un secrétaire de Louis XII , Nicole Gilles , né au quinzième siècle et mort en 4503, se montra moins circonspect que le diplomate Robert Gaguin et que Martial d'Auvergne. Dans un livre intitulé : les Chroniques et Annales de France jusqu'au roy Charles huictiesme, le secrétaire de Louis XII parle comme il suit du procès de Jacques Cœur :
« En Tan H52\ Jacques Cueur, argentier de France, fut faict prisonnier par le commandement du Roy, pour certains cas touchant la foy catholique et crime de lèze- majesté. Il estoit accusé d'avoir administré aux Sarrazins armes el avoir envoyé armeuriers pour en faire en la forme des chrestiens; Item d'avoir rendu auxdits Sarrazins un chrestien prisonnier, qui estoit eschappé de leurs prisons, et oultre on dit qu'il avoit mal usé des deniers du Roy. Toutefois, aulcuns disoient qu'on lui imposoit ledict cas par envie, et pour avoir ses biens et sa finance. Pareillement fut arrestée et emprisonnée la damoiselle de Mortaigne, pour ce qu'elle avoit incoulpé Jacques Cueur d'aucunes choses dont il estoit innocent ». »>
Un autre écrivain de la môme époque, Claude de Seyssel, ambassadeur et maître des requêtes sous Louis XII, publia une vie abrégée de ce prince où le caractère de quelquesuns des rois ses prédécesseurs est apprécié avec indépendance, mais sans hostilité. Claude de Seyssel ne pouvait, en parlant de Charles VII, oublier Jacques Cœur. Le jugement qu'il en porte mérite d'être reproduit. On croit, en voyant la modération de son langage, entendre l'opinion des hommes sages et sensés du temps.
' On a vu plus haut, à l'occasion de Jean Ghartier, que cille indication est erronée.
* Us Chroniques et Annales, etc. Paris, édition de 1573, 1 vol. infolio, p. 385.