‹ Jacques Cœur et Charles VII; l'administration, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres et les arts au XVe siècle; étude historique précédée d'une notice sur la valeur des anciennes monnaies françaisesChapitre 220 sur 327 · LES PARISIENS ET LA FAVORITE · texte numérisé non relu

LES PARISIENS ET LA FAVORITE

bonne Royne de France, sans ce quelle eust point honte de son peschié; dont la Royne avoit moult de douleur à son cueur; mais à souffrir lui convenoit pour lors. Et le Roy pour plus monstrer et manifester son graitf peschié et sa grant honte et d'elle aussy, lui donna le chastel de Beauté, le plus bel chastel et joli, et le mieux assis qui fust en toute l'Isle de France. Et se nommoit et faisoit nommer la belle Agnet ; et pour ce que le peuple de Paris ne luy fist une telle révérence comme son grant orgueil demandoit, que elle ne pot celler, elle dist au despartir que ce n'estoieot que villains, et que si eust cuidé que on ne luy eust faix plus grant honneur, elle n'y eust jà entré ne mis le pié. qui eust été dommaige; mais il eust esté- petit. Ainsi s'en alla la belle Agnez, le dixième jour de may ensuivant, à son peschié comme devant. Hélas 1 quelle pitié quand le chef du royaume donne si malle exemple à son peuple 1 ! »

Naturellement, les chroniqueurs français contemporains n'osaient pas aborder un pareil sujet *. Un d'entre eux, religieux de l'abbaye de Saint-Denis et historiographe de de Charles VII, se crut néanmoins obligé, à raison de ses fonctions, de démentir les bruits auxquels le luxe et les dépenses d'Agnès Sorel donnaient lieu. Dans sa bonhomie, il ouvrit une véritable enquête et interrogea, sous serment, les chevaliers, conseillers, écuyers, médecins et chirurgiens du roi, qui lui répondirent que ces bruits

* Journal d'un bourgeois de Pari*, Collection Petilot, p. 54*.

s NI Mathieu de Goucy, ni Jacques le Bouvier, dit Berry, héraut d'armes de Charles VII, ni Guillaume Grue!, ne parlent d'Agnès Sorel. Martial d'Auvergne, qui vivait vers la On quinxlème siècle, et qui mit en vers dans les Vigilles de Charles VU, la vie de ce prince, ne prononce pas non plus le nom de la célèbre favorite. Leur silence absolu sur ce point est la preuve irrécusable de la désapprobation éclatante qu'avait soulevée la conduite privée de Charles VU.

UN HISTORIOGRAPHE DAMS L'EMBARRAB. 239

calomnieux devaient être attribués à la méchanceté du peuple o plus enclin, dit-il, aujourd'huy à penser et dire mal que bien. » L'historiographe du roi reconnaissait d'ailleurs que, depuis qu'elle était au service de la reine, « Agnès Sorel avoit eu toutes sortes de plaisances mondaines et tous les passe-temps et joyes du monde, c'est à savoir de porter grands et excessifs atours de robes, fourrures, colliers d'or et de pierreries, et avoir eu tous ses autres plaisirs et désirs, comme estant jeune et jolie. Quant à Charles VU, pendant les cinq ans que ladite damoiselle demeura avec la Reyne, oneques ne délaissa de coucher avec sa femme, dont il a eu quantité de beaux enfans. Mesmes que c'estoit souvent contre sa volonté que la dite Agnès portoit si grand estât, mais pour ce que c'estoit le bon plaisir d'icelle Reyne, il temporisoit au mieux qu'il pouvoit, combien qu'il connoissoit et apercevoit bien que la chose luy redondoit et tournoit a opprobre. Et dirent en outre les interrogez sur cette matière, que quand le Roy alloit voir les dames et damoiselles, mesmementen l'absence de la Reyne, ou qu'icelle Agnès le venoit voir, il y avoit toujours grande quantité de gens présens qui oneques ne la vireut toucher par le Roy au dessous du menton, mais s'en retournent après les esbatements licites et honestes faits, comme à Roy appartient, chacun en son logis, par chacun soir, et pareillement ladite Agnès au sien; et que l'amour que le Roy avoit en son endroit, comme chacun disoit, estoit pour les folies de jeunesse, esbatemens, joyeusetés avec langage honneste et bien joly qui estoit en elle, et aussy qu'entre les belles, c'estoit la plus jeune et la plus belle du monde ; car pour telle estoit-elle tenue. »

Satisfait de ces explications, le bon religieux de Saint- Denis veut bien convenir qu'Agnès Sorel eut une fille

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qu'elle disoit être du roi, « comme du plus apparent. » Mais, selon lui, Charles Vil s'en était toujours défendu. II y avait à la cour de la reine, ajoutait-il, de bien grands seigneurs, et cette Agnès pouvoit bien avoir emprunté et gagné ladite fille d'ailleurs l.

En même temps qu'elle étalait un luxe de toilette et d'ameublement inconnu jusqu'alors, Agnès Sorel distribuait d'abondantes aumônes aux pauvres, aux meudiants, et faisait aux églises des donations considérables. L'église collégiale de Loches, non loin de laquelle elle avait une résidence nommée dans le pays la maison de la petite reine, profita principalement de ses largesses. D'autre part, Charles VII portait une dévotion particulière a cette église située dans l'enceinte du château royal qu'il avait fait reconstruire et où sa maîtresse avait, suivant l'expression d'un chroniqueur bourguignon, un quartier de maison qu'on appelle encore aujourd'hui le logis de la belle Agnes *. C'est à Loches que Charles VII et Agnès Sorel résidaient habituellement. En U44, la favorite faisait don au chapitre de l'église collégiale d'une croix d'or destinée à enchâsser un morceau de la vraie croix. Elle offrit de plus à la môme église une petite statue de sainte Marie-Madeleine, en argent doré. La statue, renfermant de si précieuses reliques, portait cette inscription : « En l'honneur et révérence de sainte Marie-Madeleine, noble damoiselle mademoiselle de Beaulté a donné cet image en cette église du château de Loches; auquel image est enfermée une coste et des cheveux de la dite sainte; et fust l'an mil cccc quarante et

» Jean Cliarlicr, Histoire de Charles VU, roy de France, dan* Godefroy, p. 190 et 191.

* M. A. de Pierre», Tablettes de Loches, citée* par M. Vallet de VIri ville, ubi supra.

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