PRÉFACE. XXIII
« Pour occasion de la belle Agnès, dit-il , dont Charles VU fut longuement abusé, fist maintes choses mal séantes à un si grand roy et si renommé. Et, entre autres, tï persécuta de corps et de biens Jacques Cueur, l'un des plus sages hommes et des plus riches qui fut en France de son estât, qui lui avoit aidé de conseil et d'argent à recouvrer son royaume et chasser ses ennemis, autant et plus que nul autre. Et ce par suspicion qu'il eut contre luy d'avoir empoisonné ladicte Agnès, luy mettant sus toutefois plusieurs autres crimes qui n'étoient pas suffi saris et assez justifiez pour traiter vn tel homme si rigoureusement. Aussi recogneut ledict Roy assez mal les services que plusieurs priucest seigneurs, barons et capitaines lui avoient faits en ses guerres, et au recouvrement de son royaume, tellement qu'aucuns d'eux et mesme de ceux qui lui avoient fait les plus grands services, et des plus renommez il persécuta, et autres laissa mourir en grand pauvreté »
L'auteur des Annales d'Aquitaine, publiées pour la première fois en 1524, Jean Bouchot, né à Poitiers en 1476 et mort en 1550, confirme l'opinion des autres écrivains contemporains, d'après laquelle 1rs grands biens de Jacques Cœur auraient été « la cause de sa ruine2. » En 1561, un annaliste flamand très-estimé, Jacques Meycr, faisait remarquer, à propos de la condamnation de Jacques Cœur, combien il était dangereux d'être employé au service des mauvais rois. «Non-seulement, dit-il, ils ne se servent que des méchants, mais ils n'ajoutent foi qu'aux paroles perfides des flatteurs 8. »
» Histoire du Roy Loyt douxiexme, père du peuple, par Mewire Claude
«Je Scvs*el. Paris, l 587 , in- 1 2, p. 25, v°. — Claude de Seysscl fui, sans contredit, le meilleur écrivain de «on temps. Sa phrase est beaucoup plot, himplc et plus naturelle que celle de tous les prosateurs du aeixieme siècle. I.e président Hénault indique sa mort à l'année I5?0. Il aurait donc viVii à la cour avec des hommes avant connu Jacques f.irtr.
* Les Anua'rs d'Aquitaine, par Jean Wouchel, IVe partie, p. 56?.
* Commentant *ire annales remm Flandriearum ; Anvers, lôftl,
PRKFACE.
Écoutons maintenant un compatriote de Jacques Cœur, Jean Chaumeau, auteur d'une Histoire du Berryy publiée à Lyon vers le milieu du seizième siècle :
« Auquel temps un enfant de Bourges, venu d'assez petit lieu, nommé Jacques Cueur, avoit, par son bon esprit et jugement, tellement prospéré en biens et en authorité , que non-seulement il surmontoit les marchands de France, mais voulut le Roy se servir de luy et le fit son argentier, office qui emportoit beaucoup d'autres d'aujourd'hui et luy avoit fait grands services à la conqueste de Normandie, pour laquelle il fina grand argent. Pour cela néantmoins il ne s'eslevoit en rien; ains s'estudioit à acquérir d'amis et (amiliarisoil jusques aux plus petilz, prestant aux princes de grandes sommes de deniers, vivres et marchandises. Et fut en telle authorité envers le Roy qu'il fist un de ses fils archevesque de Bourges, son frère évesque de Luxon, et ses autres parents en autres estais : et, quant à luy, il acquéroit villes et chasteaux , et faisoit édifices nompareils , comme son hostel superbe qui esta Bourges; ce que l'envie ne pouvoit faillir de courir sur luy, car il y avoit bien à mordre ». »
En ce qui concernait les motifs de la disgrâce de Jacques Cœur, Jean Gbaumeau, se lançant dans le champ des conjectures, prétendit qu'Agnès Sorel, jalouse de la faveur dont jouissait Jacques Cœur, l'avait dénoncé au roi pour des propos malveillants tenus sur elle et sur lui. Jean Chaumeau avait pu voir à Bourges des personnes ayant connu les enfants de Jacques Cœur, et Ton est d'abord porté à prendre ses conjectures pour l'expression d'une tradition locale; un instant de réflexion prouve le contraire. En
p. 3Î6. Voici le pacage: « Exemplum, quod periculositm si L ver sari in Ktqum aulit malorum, qui non nisi malt» utuntur hominibus, credunt» que adutatoribus et perfidis. •
1 Hiitoiredu Berru, par Jean Chaumeau, t vol. in-folio, Lyon. 1566, p. 146.
PREFACE
effet, Agnès Sorel avait, dans le cours de la maladie à laquelle elle succomba, désigné les exécuteurs de ses volontés, et Jacques Cœur était au nombre des trois personnes chargées de ce soin. Eût-elle agi de la sorte si l'assertion de Jean Chaumeau n'était pas une pure supposition ?
Deux ans après la publication de Y Histoire du Berry, paraissait V Histoire des neuf rois Charles de France, par Belle-Forest, qui consacra les lignes suivantes à l'épisode de Jacques Cœur :
« En ce temps vivoit en France ce riche Jacques Cueur, natif de Bourges, lequel fut tant affligé pour, comme l'on soupçonnoit, avoir eu intelligence avec les Turcs et tour avoir despéché harnoi6 et autres munitions de guerre. Mais je crains que sa richesse et deniers contens Ivy feirent plus de tort que les crimes que l'on luy moit mis sus1. »
Belle-Forest était historiographe de Charles IX. Sa protestation n'en est donc que plus significative. Il est curieux d'ailleurs de voir que le jugement le plus libre et le plus indépendant sur Jacques Cœur ait été porté (1584) par un historien, du Haillau, qui remplissait les mêmes fonctions auprès de Henri III. L'extrait suivant de son histoire, trop peu connue peut-être, donnera une idée de son talent et de la nature élevée de son esprit * :
• Jacques Cueur, natif de la ville de Bourges, argentier du Roy et hardi marchant, trafiquant avec toutes les nations de l'Europe et de l'Asie, fut le premier marchant françois qui descou-
1 Histoire, etc., 1 vol. in-folio, Paris, 1508. Llv. XIII, p. 331.
' Hiuoire de France, par Bernard de Girard du Haillan, historiographe du Roy. 1 vol. In-folio, Paris, 1576. — On ne lira pas sans intérêt ce passage de YÉpiitre au Roy Henri lll, qui ouvre le volume «n forme de dédicace : * Mon seul but est la vérité qui est l'œil de
PRÉFACE
vrantles mers par avant incognitos à nos François, alla au Levant et eut commerce avec les Turcs. Il estoit si habile homme et avoit tant de vaisseaux sur mer, tant d'intelligences avec les est rang ers et une si bonne réputation d'estre loyal marchant, qu'en peu de temps il devint extremment riche, acheta plusieurs belles terres, fit bastir plusieurs belles maisons, et, à ses despens, décorer la ville de Bourges de plusieurs bastiments publics et de rues nouvelles. Mais comme en France un homme ne peut devenir riche par sa grande industrie qu'incontinent il ne soit envié, soupçonné et accusé d'user de moyens illicites , il fut(soubs umbre qu'il avoit commercé avecques les Turcs) accusé d'avoir intelligence secrette avecques eux, au préjudice et détriment des chrestiens, de leur envoyer contre l'ordonnance ecclésiastique des armes et des armuriers pour leur en faire à la façon de celles des ch restions, de sentir mal de la foy pour avoir practiqué avec eux, d'avoir envoyé à un Turc un chrestien esclave qui s'estoit eschappé de son maistre, d'avoir communiqué les secrets du Roy à ses ennemis, d'avoir mal administré ses deniers et avoir fait plusieurs grandes exactions en Languedoc. Voilà ce de quoi on Vaccusoit , mais la source de son accusation procédoit de la jalousie qu'on portoit à ses grandes richesses et à son industrie. Four ces causes, il fut par le commandement de Charles mis en prison, et quelque temps après condamné en grosses amendes, et banny à perpétuité de la France. C'était un homme d'esprit et d'intelligence, mais trop entreprenant, qui se mettant trop en avant à la maison des princes et grands seigneurs, s'embarquant en fermes, receptes et pretz, donna du nez en terre, ne pouvant su {lire à tous, s'obligeant à trop et se rendant odieux à beaucoup1... »
Quelques années après, André Thevet expliquait de la
l'Histoire, et «ans laquelle l'Histoire est borgne, m'estanl proposé de blasiner, en la vie des Roy», de leurs ministres et de leurs peuples, ce qui sera digne de blasrue et de répréhension.... Je n'ay voulu. Sire, flatter nos Roys, ny ma nation, ny faire du blanc le noir, pour faire mon Histoire estropiée d'un membre et ma réputation diffamée du nom d'un ignorant et mauvais historien, et de menteur. » • Histoire de France, etc., p. 1287.
PRÉFACE
même manière que Thomas Basin, que Belle-Forest, que du Haillan, la disgrâce de Jacques Cœur.
* Ce personnage estant en tel crédit envers le Roy, remarque Thevet, avoit aussi les plus grands seigneurs du royaume pour ses amys. Mais Vettvie (domestique de la court des princes) prenant pied au cœur dfaucuns, ne le permit jouir longtemps de ces faveurs.,. Quant à moi , je croy que les richesses par luy acquises ont esté plutôt cause de son malheur que nulle autre chose »
Nous arrivons aux historiens du dix-septième siècle.
La violence de Mézeray à l'égard des financiers, traitants et partisans est bien connue. Jacques Cœur ayant, en réalité, participé à des opérations de finances, on pouvait croire que, fidèle à ses habitudes, Mézeray le jugerait sévèrement. Cependant, il n'en fut rien.
m Les uns pensent, dit-il au sujet de l'argentier de Charles VII, que le Roy estoit animé contre luy, pour ce qu'il prestoit de l'argent au Dauphin; les autres qu'il n'estoit rien de cela, mais que les calomnies des courtisaîis luy jouèrent ce tour pour se gcrrger de ses biens 1 . »
1 Les vrais pourtraits et vies dts hommes illustres, recueillis par André Thevet, Angoumoysln, premier cosmographe du Roy. Paris, ISS 4, 1 vol. in-folio, p. 150.
* Histoire de France, par Mézeray ; Paris, 1646, in-folio, t. II, p. 70. Je n'ai pu découvrir quel est, antérieurement à Mézeray, l'historien ayant exprimé l'opinion que Jacques Cœur avait prêté de l'argent au dauphin, fait sur lequel s'est fondé M. Michelet pour l'appeler conspirateur. — Voici comment s'exprime Mézeray dans la même page, au tajel d'un trésorier de France, Jean Xaincoins, à qui la cour avait fait faire son procès en 14 49, pour avoir, disent quelques historiens, celle chose formidable que, dans la langue administrative, on nomme un précédent. Xaincoins, dont les biens avaient été distribué* à quelques courtisans, et qui avait, en outre, élé condamné au gibet, ayant obtenu la vie sauve, moyennant cent vingt mille écus, Mézeray entre à ce sujet dans une de ses colères ordinaires, a Pourquoi, s'éerle-t-il,
PRÉFACE
En 4661, on voit apparaître pour la première fois cette fable dont j'ai parlé, d'après laquelle Jacques Cœur aurait fait, à Famagouste, dans l'Ile de Chypre, où il se serait remarié, une nouvelle fortune non moins grande que la première. A quelle source Godefroy avait-il puisé ces détails? On l'ignore. La Thaumassière, dont Y Histoire du Berry 1 contient des particularités précieuses sur les biens et les enfants de l'argentier, adopta cette version que suivirent aussi, environ quarante ans après, dom Bernard de Montfaucon* et le Père Daniel. Les mémoires de Bonamy à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, rectifièrent cette erreur. Un auteur très-peu estimé, Villaret, se prononça formellement contre Jacques Cœur, et admit comme vraies les relations avec le dauphin, relations dont Mézeray semble avoir le premier parlé, sans preuve aucune, deux siècles après le procès. Villaret ajouta que ces « liaisons ne « pouvoient manquer de déplaire au roi, et qu'aucun des « historiens contemporains ne s'étoit récrié contre l'injustice « de la condamnation s. » Or, on a pu voir, par les extraits qui précèdent, que la plupart des chroniqueurs l'avaient, au contraire, taxée d'injustice. Quelques années après, le Père Griffe t émettait une opinion diamétralement contraire à celle de Villaret dans une dissertation sur Jacques Cœur. « Ses grandes richesses , dit-il , et le crédit
permettre ù ces voleurs de se racheter de la mort ? N'est-ce pas folie de composer avec eux d'une partie, puisque l'on peut avoir le tout ? o
1 Histoire du Berry , par Gaspard Thaumas de la Thaumassière , 1 vol. in-folio; Paris, 1689; passim.
* Les monuments de ta monarchie francoise, qui comprennent l'histoire de France, avec les figures de chaque régne, que l'injure des lemp% a épargnées; 4 vol. in-folio, Paris, 1731. — T. III, p. 246.
8 Histoire de France, depuis l'établissement de la monarchie jusqu'à Louis XIV, par Villaret, année 1450.
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qu'elles lui donnaient , lui attirèrent l'envie des seigneurs de la Cour dont plusieurs se réunirent pour le perdre1. » Anquetil ne se prononça pas. Il aurait fallu lire, examiner, comparer. Suivant lui, l'intégrité du célèbre financier était encore un problème. Il reproduisit d'ailleurs, avec sa légèreté habituelle, au sujet des années qui avaient suivi l'évasion de Jacques Cœur, et de son prétendu mariage avec la dame Tbéodora, la fable dont Bonamy avait fait justice en *74o, et que Villaret et le Père Griffet avaient également réfutée
Un consciencieux historien, Sismondi, attribuait, il y a une vingtaine d'années, la disgrâce de Jacques Cœur à ses ennemis, et qualifiait le procès d'iniquité révoltante. Sismondi comparait l'influence que Jacques Cœur avait exercée sur le commerce de la France à celle de son célèbre contemporain, Cosme de Médicis3. Presque en même temps, M. Ternaux-Compans publiait à Gœttingue une dissertation latine sur Jacques Cœur, dissertation dans laquelle il preuait pour unique guide les deux mémoires de Bonamy 4. Enfin, un des savants les plus illustres de notre temps, l'auteur de la Collection des lois maritimes antérieures au dix-huitième siècle, M. Pardessus, a eu l'occasion d'apprécier, dans le remarquable Tableau du commerce maritime antérieurement à la découverte de l'Amérique, qui sert d'introduction à cet ouvrage, le rôle et l'influence de Jac-
1 Voir dans YHiitoire de France, du P. Daniel, t. VII, p. 354, édition de 1755.
» Anquetil avait commencé son Histoire de France à quatre-vingts ans, et il l'acheva en quelques années.
* Histoire de France, I. XIII, p. .r»36 et suiv.
* Dissertatio de Jacques Cœur, prsefecto redditorum publicorum supremo Francise, régnante Carolo VII. Gœltingue, 1826; brochure in-4.
XXX PRÉPAOE.
ques Coeur. Le jugement qu'il en u porté mérite d'être reproduit1.
« Le nom de Montpellier, le commerce de Languedoc oe me permettent pas de garder )e silence sur l'illustre et malheureux Jacques Cœur, que la France a droit de mettre en parallèle avec tout ce que Gènes et Venise ont de commerçants habiles et opulents.
« Doué de ce discernement qui fait apprécier les hommes et les événements, de ce coup d'oeil sûr et rapide qui voit et juge les chances du commerco dans les différentes places, de cette force de volonté qui marche à son but sans se détourner, de cette heureuse assurance qui saisit le moment où il faut commencer, celui où il faut s'arrêter à propos dans les entreprises et les spéculations, Jacques Cœur avait vu le ralentissement qu'éprouvait le commerce dans le port de Marseille, par suite des guerres malheureuses de la maison d'Anjou pour recouvrer le royaume de Naples.
« Le moment lui parut favorable pour augmenter l'importance de Montpellier; il en fit le centre de ses opérations. Elles furent calculées et exécutées avec tant de prudence et de sagesse, que toutes furent couronnées de succès; les profits qui résultèrent des premières expéditions lui procurèrent le moyen d'en augmenter le nombre; en peu de temps, il fut en état d'armer et d'entretenir dix ou douze navires* qui trafiquaient sans discontinuation en Égypte et au Levant. On assure que sa fortune commerciale fut portée à un point tel que , seul , il fit , pendant vingt ans, plus d'affaires que les plus célèbres commerçants d'Italie, dont il excita la jalousie... » '
J'ai dit plus haut comment MM. Michelet et Henri Martin avaient jugé Jacques Cœur. Un autre historien moderne, M. Théophile Lavallée, dit que Charles VII témoigna l'in-
1 Collection des lois maritimes; introduction, 3e partie, p. en. * Des pièces officielles do son procès constatent que Jacques Cœur n'avait jamais eu plus de sept navires.