XXXII PRÉFACE
Si extraordinaires que soient les événements dont la vie de Jacques Cœur a été remplie, son histoire ne serait pas complète si elle ne comprenait celle du mouvement artistique et littéraire de l'époque où il a vécu. A plus forte raison, l'administration publique, les finances, les impôts, l'état social et économique méritaient d'y être passés en revue; enfin, comme il s'est trouvé mêlé, pendant de longues anuées, aux plus grandes affaires de son temps, il fallait bien le montrer au milieu de ses contemporains les plus célèbres. La figure de Charles VII devait notamment tenir, et elle tient en effet dans cette étude une large place. Comme Jacques Cœur, Charles VII est encore, de la part des historiens, l'objet des jugements les plus opposés. Tout en persistant dans les réserves déjà faites en ce qui touche son caractère, je crois, avec les annalistes contemporains, que ce fut un prince vraiment populaire, non pas à son avènement,
quière, conseiller du duc de Bourgogne au quinzième siècle, a porté sur Jacques Cœur le jugeinenl suivant, cité par miss Costello {Appendice, p. 425) :
« Jacques Cœur was anextraordinary character, and a striking instance of ingratitude or monarchs. Although of low origin, lie raised himself by his abilllies to high honours, and acquired by his activity immense riches. He was one of the most celebrated mrrehauts that ever existai ; and, had il not been for his superior management of the finances, the gênerais, able as they were, of Charles VU, would never bave expelled English from France. »
Enflu, je eiterai encore au nombre des travaux sur Jacques Cœur :
1° Une consciencieuse élude publiée dans la Revue des Provinces, n°» de mai et de juin 1 8C4, par M. Vallet de Viriville, auleur de 17//*toire de Charles VU et de son époque ;
2* Un article de M. Mennechet, inséré dans le Plutarque français, article de douze à quinze pages dans lequel l'auteur apprécie le rôle de Jacques Cœur comme l'ont fait presque tous les historiens ;
3° Un volume in- 12 intitulé: Jacques Cœur, par M. Cordelier-Delanoue. Malheureusement, les faits y sont présentés à un point de vue tout à fait romanesque.
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mais vers la fia de sa vie, après un règne de quarante ans ; et Ton conviendra que partout, surtout en France, ce fait a sa signification.
Un grand nombre des documents que j'ai consultés ont été imprimés et remontent, les uns à la fiu du quinzième siècle, les autres au seizième et au dix-septième. D'autres documents, surtout ceux relatifs à Jacques Cœur, sont manuscrits. Quelques-uns de ceux-ci ont été explorés par Bonamy, au point de vue spécial des dernières années et des suites du procès de l'argentier. Malheureusement Bonamy s'est abstenu, on ne sait pourquoi, de donner la moindre indication pouvant mettre sur la trace des pièces originales. Ces sources n'ayant été, même après lui, que très-vaguement signalées, il importe d'en dire quelques mots, afin que le lecteur sache le degré de confiance qu'elles méritent.
L'un des manuscrits dont je parle porte ce titre : S'ensuivent les in formations faictes contre Jacques Cueur^ en récitant tant seulement le fait en substance de ce que les témoins ont déposé. A la suite de ces informations, viennent l'arrêt de condamnation, un mémoire à consulter soumis par les héritiers de Jacques Cœur aux principaux avocats de Paris, la consultation de ces avocats, et diverses lettres patentes émanées tant de Charles Vil que de Louis XI en faveur des enfants du condamné et de quelques-uns de ses anciens serviteurs.
Il existe de ce manuscrit un assez grand nombre de copies de différentes époques; elles se ressemblent généralement, sauf en ce qui touche la classification des pièces. La Bibliothèque impériale en possède au moins trois1; celle de
« Collection Dupuy, n" 551 à 553.— Fonds de Me une s, n° 8431, A. — Fondt Saint-Germain, n* 572.
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l'Arsenal en a deux 1. Le manuscrit des Informations, que je désignerai sous le titre de Procès de Jacques Cœur, contient des renseignements précieux sur son commerce, sur la nature de quelques-unes de ses opérations, sur l'importance de ses biens immobiliers. On y trouve, en outre, une liste assez longue, quoique incomplète, de ses débiteurs. D'autres pièces appartenant à la Bibliothèque impériale (Cabinet des titres) font aussi connaître beaucoup de ces nobles débiteurs, ainsi que les objets qu'ils daignaient lui acheter, sans payer *.
Les Archives de l'Empire comptent parmi leurs richesses deux manuscrits relatifs à Jacques Cœur. L'un, fort peu consulté jusqu'à présent, est intitulé : Vente des biens de Jacques Cœur 8. C'est le procès-verbal de cette vente opérée par les soins du procureur général Jean Dauvet, qui se transporta pour cet objet à Poitiers, Bourges, Tours, Montpellier, Marseille, partout enfin où la confiscation de ces biens immenses suscitait des difficultés. Il faut lire le détail de la vente des marchandises de Jacques Cœur pour se faire une idée de son activité et de l'étendue de son commerce. Outre les brillantes étoffes de l'Orient et d'Italie, il vendait des armes, des joyaux, des diamants, des toiles, des pelleteries. On pourrait, avec ce curieux document, recons-
1 Ces manuscrits sont catalogués au Fonds de jurisprudence; l'un, sous le n° 1 42, provient de la bibl. de MgrTurgot, évêque de Séez ; l'autre» portant le n° 143, appartenait aux Minimes de la place Royale.
• Voir pièces justificatives, n° 2.
* Regbtre K, n° 328. — On trouve quelques extraits de ce manuscrit dans les pièces de la Collection Dupuy, à la Bibliothèque impériale. On voit aussi par V Histoire du Berry, de La Thaumassièrc, qu'il en a eu connaissance. Enfin, M. Louis Ravnal y a fait quelques emprunt*, dans 1 î cîiapilrc de son Histoire du Berry qu'il a consacré à Jacques Ca;ur.
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tituer l'hôtel de Bourges, tel qu'il était en 4451 . Sa publication jetterait certainement sur la vie intérieure, les modes, les coutumes du quinzième siècle, une vive lumière1.
L'autre manuscrit des Archives n'a encore, que je sache, été cité ni indiqué nulle part. C'est un registre sur parchemin, renfermant le compte des mines de Jacques Cœur a, après leur confiscation et pendant qu'elles furent affermées au nom du roi. Situées dans les environs de Lyon, ces mines fournissaient de l'argent, du cuivre et du plomb ; elles paraissent avoir été peu lucratives. On trouverait, au besoin, dans ces comptes, des détails spéciaux sur l'exploitation de quelques établissements minéralogiques datant des Romains, et qui, rendus par Charles VII lui-même aux enfants de Jacques Cœur, ont été abandonnés depuis plusieurs siècles comme improductifs.
Je publie enfin, soit dans le texte, soit à l'appendice, des lettres inédites de Jacques Cœur, d'Agnès Sorel, de Dunois, de Xaintrailles, de Talbot, et divers actes également inédits concernant le procès et la restitution aux enfants et aux facteurs de Pargentier des biens dont ils avaient d'abord été dépouillés.
Il doit exister, et on les trouvera peut-être un jour, des particularités nouvelles sur le commerce et la vie de Jacques Cœur, dans les archives de Poitiers, de Montpellier, de Barcelone, de Marseille, de Gènes, de Florence et de Rome. C'est à Poitiers, en effet, qu'il a fait, après sa condamnation, amende honorable, à genoux, un cierge de dix livres à la main ; c'est de Marseille et de Montpellier que partaient ses navires pour le Levant, la Catalogne ,
1 Espérons qu'il fera un jour partie de la grande collection des Documents inédits sur /' histoire de France. • Resistre K, 829.
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l'Angleterre et les Flandres. On a aussi la preuve qu'il a correspondu avec Janus de Campo Fregoso, chef de parti à Gênes, vers le milieu du quinzième siècle ; enfin, il serait extraordinaire que Jacques Cœur n'eût pas entretenu des relations avec ces Médicis qu'il avait en quelque sorte pris pour modèles, et dont le succès et la puissance l'enivrèrent, le perdirent peut-être. Quant aux relations qu'il eut avec les papes Eugène IV, Nicolas V et Calixte III, on en a déjà quelques traces écrites; n'en trouvera-t-on pas d'autres à la Bibliothèque Vaticane? Les grandes archives de l'Europe commencent à peine à être connues; quelques-unes même ferment encore obstinément leurs portes aux historiens; mais le jour viendra où leurs trésors seront libéralement ouverts à tous les écrivains sérieux, et qui sait les bonnes fortunes qu'elles réservent à ceux qui nous suivront?
Quelques explications sont nécessaires au sujet du portrait de Jacques Cœur. On en possède deux, mais ni l'un ni l'autre ne sont originaux et contemporains. L'un, gravé pour un volume in-folio, en 4653, par Grignon, précède la notice que Denis Godefroy a consacrée à l'argentier. La figure a une grande et belle expression. Par malheur, Godefroy ne donne pas le nom de l'artiste qui avait peint l'original dont il s'est servi, et peut-être l'ignorait-il luiraôme. Dans tous les cas, il n'a pas dû entreprendre une gravure aussi importante sans s'assurer qu'il n'existait pas de meilleur portrait. Jacques Cœur y est représenté à micorps, avec une robe à dessins et une calotte de velours. Vigoureusement traité et d'une très-belle facture, ce portrait est une des bonnes œuvres de Grignon, qui s'y est montré le digne précurseur des Nanteuil, des Edelinck, des Drevet et des autres maîtres qui ont porté à un si haut point l'art de la gravure sous Louis XIV. On voit le même portrait à
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l'huile, de grandeur naturelle, au musée de Bourges, mais il parait moderne, et tout porte à croire qu'il a été fait d'après la gravure de Grignon.
Peint aussi à mi-corps, de la même grandeur, l'autre portrait figurait, il y a quelques années, dans une des salles de l'hôtel de Jacques Cœur ; c'est évidemment une copie, et elle ne parait pas avoir deux siècles. Il se distingue du premier par une de ces coiffures du temps appelées chaperons, dont les bouts flottent sur les épaules; le cou est entièrement découvert. Ce costume imprime à la physionomie un air résolu, hardi. La comparaison que j'en ai faite a?ec le portrait dont Godefroy a donné la gravure me fait préférer ce dernier. On découvre, au surplus, en les examinant attentivement, une grande ressemblance dans les traits principaux, et ils sont tous deux peints aux trois quarts. On peut conclure de là que l'un des deux a dû être fait d'après l'autre avec un costume différent, et que celui d'après lequel Grignon a exécuté sa gravure a servi de modèle. Plusieurs statuettes, ainsi que des médaillons en bronze et en plâtre, représentant Jacques Cœur, mais d'une date plus récente encore que les portraits , se voient également au musée de Bourges.
Le dessin au trait qui nous le montre faisant amende honorable devant les gens du roi, à Poitiers, a été copié fidèlement sur un manuscrit à miniatures du quinzième siècle1. Ce manuscrit, contenant les chroniques de Monstrelet, a fait partie de la magnifique collection que Colbert avait formée. Quelles tristes réflexions le spectacle de cette humiliation ne dut-il pas éveiller dans l'esprit de l'illustre ministre qui
1 Bibl. imp., Mss. n* 8299-6; t. H, p. 277. — Ce deasin et le portrait de Jacques Cu?ur ne figurent, à cause de leur dimension, que dut l'édition in-S du présent ouvrage.
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fit du développement du commerce le principal objet de ses méditations et de ses travaux? Singuliers et douloureux rapprochements ! Dans la première partie du quinzième siècle, une jeune femme, profondément frappée des malheurs de la patrie, croit à une mission divine, se bat comme un héros, est abandonnée par le roi qu'elic a fait sacrer, et meurt sur un bûcher, victime du fanatisme de quelques docteurs français, autant que de la haine et des rancunes de l'Angleterre. Vingt ans après, un homme, que de grandes spéculations commerciales ont fait puissamment riche, a cet insigne bonheur, au milieu de la lassitude générale, dans le sommeil du sentiment national , de prêter au roi Pargent nécessaire pour hâter l'affranchissement du royaume. Presque aussitôt après, des essaims de courtisans, la plupart ses débiteurs , lui attribuent des crimes absurdes, se font remettre leurs dettes, se partagent ses biens, le jugent euxmêmes, se contentant d'ailleurs, grâce à l'intervention du pape, de le jeter au fond d'un cachot.
Deux siècles plus tard, un grand ministre, je l'ai nommé tout à l'heure, meurt, à la veille peut-être d'une disgrâce, après avoir, par un labeur de vingt ans, restauré les finances, créé la marine, attaché son nom à cent réformes et animé de son souffle puissant toutes les parties de l'administration. Le plus profond chagrin qu'il eût ressenti fut d'avoir été traversé dans ses vues par les idées belliqueuses de Louis XIV et de n'avoir pu donner au peuple, qu'il aimait sincèrement, le bien-être rêvé pour lui. Voyez pourtant les obsèques de ce ministre, dont, malgré les passions déchaînées, le nom grandira d'âge en âge. Une populace en démence, celle de Paris dans ses mauvais jours, lance des pierres sur le cercueil de Colbert, et elle le mettrait en pièces, si des mousquetaires aux rangs pressés ne la tenaient à distance.
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Tels sont les enseignements que l'histoire donne aux peuples comme aux rois.
Exempt de toute idée systématique, cherchant uniquement la vérité, mon but a été de présenter l'image fidèle du temps où vécurent les personnages que j'avais à mettre en scène. Ce temps, on le verra, fut plein de misères et de violences. Les générations modernes sont sans contredit travaillées par des désirs, des ambitions, des exigences que ne connaissaient pas celles du quinzième siècle. Mais qui regretterait, au prix des difficultés actuelles et de nos agitations sans cesse renaissantes, le milieu où s'écoulait la vie de nos pères? On parle souvent de la moralité et des habitudes patriarcales des siècles passés. Et pourtant, que d'exemples contraires ! Je n'en citerai qu'un seul en finissant. Le savant auteur des Etudes sur la condition de la classe agricole et fétat de f agriculture en Normandie au moyen âge, M. Léopold Delisle, a constaté que les plus scandaleux débordements régnaient dans la plupart des ménages, « De tous côtés, dit-il, le concubinage et l'adultère appellent une répression qui, presque toujours, reste impuissante. Le mariage ne conserve plus la moindre dignité: nos malheureux paysans n'y voient guère qu'un marché, peu différent de ceux qu'ils concluent journellement. Rieu n'est plus ordinaire que de voir les futurs époux plaidant l'un contre l'autre à la cour de l'Official1, qui tantôt renvoie les parties libres de contracter ou non le mariage, et tantôt, par une sentence appuyée
par les anathèmes de l'Eglise, les force à s'unir, et, suivant son expression, les adjuge l'un à l'autre, comme mari et femme... Aussi, en lisant le registre de l'Official et les
1 Juge d'Église, qui exerçait la juridiction ordinaire, à la place de 'évéque ou de l'archevêque.
XL PRÉFACE
registres de la Chancellerie, on ne peut se défendre de tristes pensées ; mais, du moins, on se rendra le témoignage que, pour la régularité et la douceur des mœurs, nous sommes loin d'avoir quelque chose à envier à nos pères » i C'est pour conserver à la dernière période du moyen âge sa physionomie propre et pour rendre la comparaison des deux époques plus facile que j'ai, autant que cela m'a été possible, laissé la parole aux textes contemporains. J'ai voulu, en un mot, faire vivre le lecteur pendant quelques heures en plein quinzième siècle. Trop heureux si j'avais atteint ce but ; satisfait si j'en ai seulement approché !
* Études, etc., p. 188.
VALEUR
Dit