‹ Jacques Cœur et Charles VII; l'administration, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres et les arts au XVe siècle; étude historique précédée d'une notice sur la valeur des anciennes monnaies françaisesChapitre 7 sur 327 · PÀRTICULIÈBEMENT AU QUINZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

PÀRTICULIÈBEMENT AU QUINZIÈME SIÈCLE

L'appréciation de la valeur de l'argent à des époques différentes est depuis longtemps et à juste titre l'objet des recherches des économistes et des savants. La première pensée qui vient à l'esprit, en lisant, par exemple, que les gages d'un précepteur de Charles le Bel étaient de 500 livres par an, ou que la rançon du roi Jean fut de trois millions d'écus d'or, est de chercher ce que ces 500 livres ou ces trois millions d'écus d'or représenteraient en monnaie d'aujourd'hui. On avait cru longtemps qu'il suffisait de connaître la différence entre la valeur du marc (8 onces) d'or ou d'argent, à deux époques données, pour déterminer la valeur relative des espèces monnayées aux mêmes époques. Ainsi, de ce que le marc d'argent, qui valait 5 livres en 1326 >, vaut actuellement, d'après le tarif du 1" juillet 1835 »,

1 Tabla du prix du marc d'or et d'argent depuis 1144 jusqu'en 1889, à la fin du Traité historique des monnoyes de France, avec leurs figures, depuis te commencement de la monarchie jusqu'à présent, par Le Blanc; 1 vol. in-4, Paris, 1690. — Très-esllmé en ce qui concerne l'appréciation du titre et de la valeur intrinsèque des anciennes monnaies françaises, l'ouvrage de Le Blanc ne contient aucun éclaircissement sur la question complexe qui nous occupe. Il en est de même de V Essai sur lesmonnoies, par Dupré de Saint-Maur.

» Annuaire du bureau des longitudes, année 1846, p. 74.

XLIt

VALEUR

55 francs, c'est-à-dire onze fois de plus, on concluait généralement, d'après ce système, qu'une valeur énoncée dans une ordonnance ou un acto quelconque se rapportant à Tannée 1326 devait être exactement représentée aujourd'hui par une somme onze fois plus considérable. Une étude plus approfondie de la question a démontré depuis qu'elle était bien autrement compliquée, et plus on l'examine attentivement, plus on y trouve de difficultés.

Il ne suffit pas, en effet, pour la décider, d'avoir égard :

1° A la diminution progressive, depuis Charlemagne, du poids de monnaies qui ont conservé la même dénomination;

2° A l'altération que les monnaies ont subie à de certaines époques, et à la différence do l'alliage qui est entré dans leur composition.

Il faut encore tenir compte :

D'une part, de la dépréciation de l'or et de l'argent, notamment depuis la découverte du nouveau inonde ;

D'autre part, des progrès de l'industrie, progrès par suite desquels un grand nombre d'objets, soit de première nécessité, soit de luxe, ont pu, à une époque donnée, être achetés avec une quantité moins considérable d'or ou d'argent que dans les siècles antérieurs.

Un savant justement estimé, M. Léopold Delisle, a posé le problème do la valeur relative des monnaies en termes très-clairs, très-précis.

« A telle date, dit-il, dans tel pays, combien telle espèce de monnaie pesait-elle, et dans quelle proportion y entrait l'argent ?

« Pour résoudre le problème, il faut trouver combien de pièces do celte monnaie on taillait alors dans un marc d'argent. Lo nombre obtenu se prend pour diviseur du prix actuel du marc d'argent, et le quotient de la division donne la valeur intrinsèque de l'espèce de monnaie proposée.

« La valeur intrinsèque d'une certaine somme à une certaine époque étant connue, reste à savoir quelle en est la valeur extrinsèque ou relative. On peut poser le problème dans les termes suivants :

« A telle date, dans tel pays, dans telles circonstances, que valait une certaine quantité d'argent fin, comparée à la même quantité d'argent fin de nos jours?

u Ou autrement .

• Quelle quantité d'argent fin faudrait-il aujourd'hui pour faire ce qui, a une époque donnée, se faisait avec une telle quantité d'argent fin?

• Ce rapport de la valeur de l'or ou de l'argent fin d'une époque à la valeur de l'or ou de l'argent fin d'une autre époque, prise pour terme de comparaison, est ce qu'on appelle le pouvoir de l'argent. Pour le déterminer, il faut comparer l'emploi do l'argent aux deux époques données. Mais sur quels pointe portera cette comparaison? S'en tiendra-t-on aux objets de première nécessité ? Fcra-t-on entrer en ligne de compte toute espèce de valeur, et notamment les objets de luxe? Si l'on adopte le premier système, il faudra, pour rechercher le pouvoir de l'argent à une époque donnée, exprimer en monnaie moderne la valeur intrinsèque des sommes que coûtaient, à cette époque, les denrées de première nécessité, et diviser par le nombre qui exprimera cette valeur le prix actuel des mêmes denrées : le quotient indiquera le pouvoir de l'argent.

« Suivant l'autre système, on doit comparer de la môme manière le prix des denrées de première nécessité et des objets de luxe, le loyer des terres et des maisons, le produit des capitaux, les salaires, les traitements. On comprend aisément toutes les incertitudes et les difficultés que présentent ces comparaisons ; il est à peu près inutile d'observer que, suivant la différence des éléments employés dans ces calculs, on arrive trop souvent à des résultats contradictoires et absurdes »

Des économistes et des savants éminents, Quesnay , Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Rossi, Guérard, Leber, ont traité la question des monnaies au point de vue qui vient d'être indiqué. Personne ne s'étonnera, en songeant combien elle est ardue et complexe, que les résultats auxquels ils sont arrivés présentent de graves différences. Je n'ai pas la prétention do répandre, après eux, des lumières nouvelles sur ce sujet. Le seul but que je me propose

1 Études sur la condition de la classe agricole et l'état de l'agriculture en Normandie au mouen âge, p. 373. — M. Léopold Delisle s'est borné, et c'art vraiment dommage, à poser le problème sans chercher à le résoudre.

VALEUR

est d'exposer succinctement leurs idées, saur à indiquer, parmi les appréciations qu'ils ont données, celle qui me parait se rapprocher le plus de la réalité, en ce qui concerne le quinzième siècle. Le lecteur pourra, au moyen de ces notions préliminaires, se figurer, du moins approximativement, l'importance des sommes qu'il rencontrera, à chaque instant, dans les pages de ce livre.

La question de la valeur comparative des monnaies parait avoir été soulevée pour la première fois, il y a environ deux siècles et demi. En 4620, un secrétaire de la chambre du roi, Scipion de Gramont, la traita incidemment avec beaucoup de sagacité. A cette époque, l'impôt s'élevait à trente millions de livres, et» comme d'ordinaire, on le trouvait excessif. Scipion de Gramont entreprit de démontrer, à cette occasion, que le peuple n'avait jamais été moins chargé depuis trois siècles, et prouva que Charles V, par exemple, bien qu'il ne retirât de l'impôt, y compris le revenu du domaine, qu'un million de livres par an, était aussi riche que Louis XIII avec ses trente-deux millions. Yoici sa démonstration :

a En premier lieu, dit-il, la livre de ce temps-là en valoit 4 des nostres, estant le marc d'argent à 5 livres 5 soûls, et celuy d'or à 62 livres; et maintenant, le marc d'argent vaut 20 livres 3 soûls 4 deniers, et celuy d'or 240 livres 10 soûls. Voilà donc quatre millions de livres en force de monnoye, dont jouissoit le roy Charles V, c'est-à-dire que ce million en valoit quatre des nostres. Mais ce n'est pas tout, car avec ces quatre millions on faisoit autant ou plus que l'on fait maintenant avec trente : ce que je prouve par le prix du bled, du vin, de la chair, du drap (qui sont les choses les plus nécessaires à la vie), le conférant avec celuy d'à présent. Il faut maintenant huict fois plus d'argent pour mesme quantité de bled qu'il ne falloit alors. Pour le regard du vin, nous l'avons veu cy-dessus au Coustumier d'Anjou à 24 soûls le muy au temps où ces 24 soûls ne sauroient valoir plus de 40 soûls de nostre monnoye, qui reviendroient à 10 soûls du temps de Charles cinquiesme. Il vaut maintenant, dans le mesme pays, 16 et 18 livres; on ne donnoit donc pas plus d'argent alors pour huict mu y s que nous en donnons maintenant pour un seul. Le mouton gras vaut huict fois plus d'argent qu'il ne coustoit. L'aulne enfin du meilleur drap de Paris ne val loi t que 1 5 soûls en ce mesme temps, qui peuvent revenir à 24 des nostres et à 6 du roy Charles V ; elle se vend maintenant 9 francs et

demy, c'est-à-dire huict fois davantage. Qu'infére-je donc de ceci? c'est que les quatre militons du roy Charles revenoient à trente-deux millions, et valloient huict fois plus que ne font quatre millions d'à présent, et que le roy ne faktpas plus avec les trente-deux millions qu'il tire que faisoit ce roy-là avec son million équivalent à quatre millions en force de monnaye i. »

Dans des observations publiées en 4755 sur Y Histoire de France du père Daniel, le père Griffet calcula que les 400,000 écus d'amende auxquels Jacques Cœur avait été condamné équivalaient à 4,228,360 livres au milieu du dix-huitième siècle. Or, le marc d'argent, qui valait environ 8 livres l'année de la condamnation de Jacques Cœur, était, en 1755, de 54 livres. D'autre part, l'écu représentait, vers 1453, environ 28 sous;400,000 écus faisaient donc 560,000 livres qui, en ayant égard à la seule différence de la valeur du marc d'argent aux deux époques, auraient égalé, en poids, 3,780,000 livres. Le père Griffet n'indique pas, d'ailleurs, d'après quelles données il a fait ses calculs, dont les résultats sont, on le verra mieux encore plus loin, de beaucoup au-dessous de la réalité.

Trois années après, en 1758, le docteur Quesnay signalait, dans son Tableau économique , la différence de l'argent à deux époques données. Ayant à se rendre compte du loyer réel des terres, il constatait, au sujet d'une terre située en Bourgogne, qu'à la fin du quinzième siècle, le marc d'argent, qui valait 12 livres, payait 12 setiers de blé. v Or, ajoutait Quesnay, cette quantité de blé vaudrait aujourd'hui, sur le pied de 18 livres le selier, 216 livres au lieu de 12 ; le sou d'alors était donc à celui d'aujourd'hui comme un est à dix-huit s. »

Cette évaluation, tout incomplète qu'elle était, fut comme un trait de lumière, car l'appréciation, cependant plus exacte, de Scipion de Gramont avait, à ce qu'il parait, été totalement perdue de vue. C'est de ce moment, en effet, c'est-à-dire de la publication du Tableau économique, que date une série, non interrompue depuis, de recherches ayant pour objet d'établir, à un point

1 Le dtnier royal, traiclé curieux de Vor et de Purgent, par Scipion de Gramont, sieur de Sainct-Germain, secrétaire ordinaire de la chambre du Roy. Paris, 1620, ln-12 de 299 pageé.

* OEuvree de F. Quesnay, édition Gulllaumin, les Physiocratei , I" partie, p. 121, note.

VALEUR

de vue général, la valeur comparative des monnaies. Le célèbre économiste avait indiqué la voie ; ses disciples ne tardèrent pas à l'y suivre, et l'un d'eux publia, deux ans après, dans le Journal (Economique, un travail substantiel qu'il importe de reproduire en entier *.

Page 1