‹ Jacques de BrancionChapitre 10 sur 20 · LE CHATEAU BALAYE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU BALAYE

Les deux cousins cheminèrent côte à côte pendant quelques instants sans prononcer une seule parole : l'un semblait absorbé dans sa joie, l'autre réfléchissait sur la manière dont il s'y prendrait ponr épancher sa mauvaise humeur.

Quand ils furent arrivés près de la partie du château où était située la demeure de Dorier, celui-ci, voyant que Vivant se disposait à prendre congé de lui, l'arrêta par un geste brusque et lui* dit :

— Tu as ma promesse, Vivant ; je ne la rétracterai pas , et ce soir je serai aussi dehors d'ici , peut-être même avant ceux dont tu as acheté si cher la complaisance; j'ai donc le droit de te dire que tu as mal agi envers moi, en me faisant céder gratis ce que tu as payé a un autre qui ne t'est rien du tout. Cependant le père Lorry a du bien, tandis que moi, ton parent, je ne suis qu'un pauvre diable.

— Tu as raison, mille fois raison, Dorier — répondit

Vivant d'un Ion affectueux, —aussi il faudra que le diable soit bien malin, s'il m'empêche de trouyer une occasion de te dédommager. Ce que tu me dis, je l'avais déjà pensé ; mais je n'ai pas pu faire autrement, parce qu'il fallait, de toute nécessité, que le château fût libre ce soir, je l'avais promis.

— Ah ! çà, tu attends donc le ci-devant comte demain matin, que tu es si pressé ?

— Je t'ai dit qu'il était mort ainsi que sa femme. Je n'attends donc personne, mais j'espère.

— Eh bien I qu'espères-tu ?

— Je n'en sais rien.

— Ma foi, tu es alors bien bon enfant, cousin, de te faire tant de mauvais sang et de donner ton bien à vil prixpour des imaginations comme ça ..Mais, après tout, cela te regarde, comme disait tout-à-1'heure ce vieux filou de père Lorry. En voilà un qui a du vice, et qui est bien sûr de se chauffer les doigts à son aise, si la République rétablit l'enfer avant sa mort.

Vivant ne put s'empêcher de rire de cette boutade , puis il reprit en tendant la main à Dorier :

— Voyons, cousin, touche-là de bon cœur, afin qu'il ne soit pas dit que nous nous quittons fâchés le jour où nous nous sommes revus. Je te dédommagerai plus tard,sois-en sûr,sans compter que tu te seras fait un ami de moi par la manière dont tuas agi.

Pour que nos lecteurs comprennent le sens de ces

bienveillantes paroles, il est nécessaire de leur rappeler

qu'après la courte scène de violence qui avait eu lieu

entre les deux cousins, Dorier s'était vraiment montré

honnête et sensible pendant le récit que Vivant lui avait fait de ses aventures en Allemagne.

— Je ne te garde pas de rancune, cousin, — dit le paysan d'un oir de bonne humeur, — et si tu ne me dédommages pas. ce sera tout de même. Seulement, tu comprends, j'aurais autant aimé que ce pré, qui vient de notre grand-père, ne fût pas donné à un autre pour un morceau de pain : c'est de la justice et rien déplus. Au revoir, cousin.

Dorier rentra chez lui pour procéder sans retard à son déménagement, et Vivant courut en toute hâte vers la tour du Commandeur.

Il n'eut pas de peine, cette fois, à se faire ouvrir la porte du quatrième étage ; la vieille femme de charge l'attendait debout sur le seuil.

— Victoire ! victoire ! madame Adrienne ! — cria Vivant d'une voix entrecoupée par son émotion et la rapidité de sa course.

— Qu'avez-vous donc obtenu?

— Ce que je vous avais dit.

— Quoi! ils consentent à s'en aller?

— Précisément: ça n'a pas demandé bien du temps, comme vous voyez.

— Et quand partent-ils?

— Dès ce soir.

— Comment avez-vous pu faire, mon Dieu? — reprit la vieille femme de charge, les mains jointes et les yeux levés au ciel.

— Je n'en sais rien, mais j'ai réussi.

— - Que la Vierge et les saints vous en récom-

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pensent. Vivant, dans ce monde et dans l'autre! car jamais homme ne le mérita mieux que vous ! Quoi ! demain je pourrai parcourir ces chères ruines en plein jour, sans avoir la crainte d'y rencontrer ces vilaines gens! Ah !je croyais mon cœur mort à la joie, mais je sens qu'il ne l'est pas tout à fait encore.

Et Vivant crut voir briller une larme au bord des paupières desséchées d'Adrienne.

— Vous êtes donc heureuse? —lui demanda-t-il avec un profond attendrissement.

— - Heureuse, mon enfant? non, mais je suis moins triste, parce qu'il me semble que ce n'est pas pour rien que le bon Dieu fait tout cela après tant d'années, pendant lesquellesj'avais pu croire qu'il les avait abandonnés.

-— Eh bien! si vous êtes un peu contente, madame Adrienne, si vous pensez aussi que tout espoir n'est pas perdu sans retour: si vous croyez que j'ai fait quelque chose pour vous, ce malin, faites à voire tour quelque chose pour moi

— Si c'est possible, mon garçon, je ne demande pas mieux. Voyons, de quoi s'agit-il?

— Consentez à voir Denis. Il a bien des torts, je le sais, et lui-même en convient; mais il peut nous être utile dans bien des choses, il est resté attaché à nos chers maitres,etdans leur intérêt qui doit ..

— Je le verrai, Vivant, je le verrai... mais je ne vous réponds pas de lui faire amitié tout de suite II a été bien lâche, bien intéressé, et s'ih n'étaient pas partis, ces chers bons maîtres, il aurait peut-être fini

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par les trahir aussi. Quand un homme manque décourage, il ne faut rien attendre de bon de lui.

— Je ne vous dis pas le contraire; mais il est bien revenu de tout cela, je vous en réponds.

— Il est riche, et Brulard n'est plus à craindre, --dit Adrienne avec amertume, — mais, enfin, je le verrai. Vivant; je n'ai rien à vous refuser; vous pouvez lui dire de venir quand il voudra; monsieur le comte et madame la comtesse l'aimaient tant !

— Je cours lui annoncer ça, madame Adrienne; puis je prendrai mes effets chez lui ; je me procurerai dans le pays tout ce qui me sera nécessaire pour m'établir ici, et un soldai n'a pas besoin de grand'chose; et ce soir, à Fa tombée de la nuit, nous nous réunirons pour ne plus nous quitter. Je vous avais bien dit que je balayerais le château.

— Oh ! vous êtes un brave jeune homme ! — dit la vieille femme de charge d'un ton pénétré. — Allons, parlez vite pour être plus tôt de retour... Et moi qui avais juré de vivre toujours seule comme les chouettes de ces murailles... mais aussi qui auraitjamais pu prévoir...

Adrienne murmura ces dernières paroles comme si elle se parlait à elle-même, et pendantque Vivant s'éloignait pour retourner au village,.

Lorsqu'il traversa les cours du château, le digne soldat eut la Satisfaction de voir que partout les promesses qu'on lui avait faites étaient envoie d'exécution. Une partie du mobilier de son cousin Dorier était déjà réunie au milieu de la chambre principale de son logis ; et plus

loin deux grands chariots stationnaient devant le bâtiment occupé par la famille Lorry.

Toutefois Vivant fut obligé de faire une halte dans cet endroit . pour calmer le père Lorry, qui , dans son ardeur de déménagement , enlevait les portes et les fenêtres de la maison qu'il abandonnait.

— Ah! dame, je ne savais pas, — répondit-il à l'observation que Vivant lui fit, que des portes et des fenêtres n'étaient pas des meubles. — C'est si vieux tout ça , — ajouta-t-il — mais je ne demande pas mieux que de le laisser. Vous entendez, garçons? qu'on ne touche ni aux volets ni aux portes. Quant aux serrures, c'est différent, comme je les ai fait mettre, j'ai le droit de les emporter.

Vivant acquiesça par un signe de tête à cette dernière déprédation ; puis il s'éloigna à grands pas : cette ténacité de rapine lui inspirait un profond dégoût.

Une demi-heure après, Vivant rentrait dans le cabaret du Grand-Saint-Hubert. En ce moment midi sonnait à l'église de Saint-Révérien.

— Tu es exact au rendez-vous comme un chasseur, mon garçon , — dit l'ex-piqueur. — Eh bien ! as-tu réussi à te faire ouvrir la porte de la mère Adrienne.

— Mieux que cela , papa Denis ! mieux que cela I je vais dès ce soir demeurer avec elle.

— Ah! bah!!!

— C'est comme je vous le dis : la paix est faite , faite pour moi et mes alliés, comme dit le premier Consul ; car la mère Adrienne consent à vous voir.

— Si tu t'y prends aussi bien avec les jeunes qu'avec

les vieilles, mon garçon , tu os dû avoir des bons moments dans ta vie, -- répondit le piqueur. — Allons, c'est affaire à toi. Il n'y a plus qu'une chose qui me tracasse à présent. Tu vas demeurer au château, — dis-tu, — alors prépare-toi à te disputer du matin au soir.

— Me disputer ! el avec qui ?

— Avec ton cousin Dorier, et le père Lorry qui est le plus grand sournois qu'on puisse trouver à vingt lieues à la ronde.

— Mais ils s'en vont ! à l'heure qu'il est, ils déménagent ! Ce soir, il n'y aura plus au château que la mère Adrienne et moi.

— Comment! les Lorry... les Dorier ..

— M'ont cédé le champ de bataille! ça a bien manqué chauffer dur ; mais ils ont fini par entendre raison, et à l'heure qu'il est , comme je vie::s de vous le dire , ils plient bagage sans tambours ni trompettes. Le dixhuitième dragon a triomphé sur toute la ligne, pour n'en pas perdre l'habitude même dans ses foyers.

Et Vivant se mit à faire tourner un bâton d'épine attaché à son poignet par une lanière de cuir.

— Tu vas me conter tout ça en long et en large pendant que nous mangerons la soupe , --- dit Denis.

— Avec plaisir: car je puis me flatter que si ça m'a d'abord donné un c Dup derevoir ce pauvre château dans l'état où il est aujourd'hui, j'ai eu bien de l'agrément ensuite. Et dire que j'y couderai cette nuit ...

— Quand Brulard va savo'r tous ces changements, et j'aurai soin qu'il n'attende pas trop, il va joliment

tirer les oreilles à son chien, la queue à son chai et mettre sa pauvre petite fille en pénitence.

— Comment cela ?

— C'est sa manie , sa consolation : depuis qu'il ne peut plus faire de mal aux hommes il en fait aux bêtes, et il tourmente sa fille , la plus douce , la plus jolie créature... et qu'il aime bien cependant...

— Ah! c'est vrai, — interrompit Vivant avec distraction , — il avait effectivement un enfant de cinq ou six ans quand je suis parti.

— C'est ça même... la petite Francine , la sœur de lait de M. Jacques : elle a quelques mois de plus que lui. Son père en a fait une demoiselle, avec un nom de la révolution ; il l'appelle maintenant Clématite... mai?, on ne peut pas dire le contraire, c'est un vrai bijou, un amour.

Denis raconta tout cela à bâtons rompus, allant et venant pour achever les préparatifs du dîner, qu'il finit par servir sur une petite table placée au coin du feu. Les deux amis s'y installèrent , et dès que leurs assistes furent garnies et leurs verres pleins , l'ex-piqueur rappela à l'ex-dragon la promesse qu'il lui avait faite de tout lui apprendre.

Aussitôt Vivant commença le récit des détails que nous avons rapportés dans les chapitres précédents; seulement il ne souffla mot du secret qu'Adrienne lui avait confié , et il glissa légèrement sur les conditions de son marché avec le père Lorry. Nos lecteurs comprendront, j'espère, que ce n'était pas la crainte d'avouer qu'il avait été dupe qui le rendait discret sur ce point.

— Ma foi , à ta santé! — s'écria Denis quand Vivant eut achevé la relation de sa petite campagne contre les usurpateurs du château. Très certainement c'est ce qui s'appelle mener les affaires à vous rendre mes devoirs.

— Maintenant, — continua Vivant, — il faut que je me procure un petit mobilier pour m'installer là-haut. Comment dois-je m'y prendre ?

— Ça ne sera pas difficile mon garçon. Sans sortir du village tu trouveras des meubles qui connaissent le chemin du château comme toi et moi.

— Toujours le pillage...

— Dame, que veux-tu? quand les idées sont à la débandade, les hommes ne font que des sottises. C'est comme une meute qui aurait volé le fouet du piqueur et qui chasserait toute seu'le.

— Eh bien ! papa Denis, chargez-vous de me trouver tout ce dont j'ai besoin : un ht, une table, deux ou trois chaises... ce que vous jugerez à propos. Si je cherchais cela moi-même, je me ferais encore des disputes, bien sûr, et il vaut mieux que cela ne soit pas.

— Tout ce que tu voudras, mon garçon. De plus je t'offre ma charrette pour mener tous tes effets au château. Je t'accompagnerai, je t'aiderai à t'organiser et je ferai, par la même occasion, ma paix avec la mère Adrienne. En voilà de la besogne dans un jour ! A ta santé encore.

Le reste de la journée fut employé con formémeni à ce qui venait d'être décidé entre les deux amis. Denis

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n'eut besoin que de se présenter dans deux ou trois maisons, avec quelques écus de six livres dans sa poche, pour se procurer tout ce dont pouvait avoir besoin son camarade Vivant. Quant à ce dernier, il alla faire part de ses succès aux deux braves paysans avec lesquels il éiait venu la veille au cabaret du grand Saint- Hubert, et qui lui avaient montré de si bons sentiments pour ses anciens maîtres, ainsi qu'on peut se le rappeler. Il fit aussi une visite à l'ancien curé de Saint-Révérien, réintégré dans ses fonctions depuis quelques mois. Il est inutile d'ajouter que là aussi il trouva de la sympathie pour ses vœux et des encouragements pour ses espérances. Le curé n'avait pas émigré,- mais par suite d'une dénonciation de Brulard il s'était vu traîné en prison, et jusqu'au 9 thermidor il avait eu l'échafaud en perspective. Il parla de ces temps d'épreuves sans aucune aigreur, et de Brulard sans la moindre rancune. — Sa fille est un ange quoiqu'il lui ait donné un nom païen, — disait-il : -• il faut pardonner au père en considération de l'enfant.

Vivant avait bien envie de protester contre cette indulgence, mais les paroles du comte de Brandon, lord de leur entrevue dans la chaumière de Biberach, lui revinrent à la mémoire, et il se rangea à l'opinion de son pasteur, qui lui promit d'aller le voir au châteaufiï

Quand Vivant revint chez Denis, celui-ci achevait /de charger sur sa charrette les acquisitions qu'il! »i.vuitl faites. Peu d'instants après tous deux, se jûireih eo roule pour se rendre au château. • ■ ■> . ■ imoa

Le jour baissait quand ils y arrivèrent, car IajîtoMtéo I 11*

praticable pour les voilures faisait un grand détour sur le revers opposé de la montagne. A mi-côte ils avaient rencontré Dorier qui s'était hâté de leur dire qu'il ne restait plus personne au château, Vivant lui sauta au cou.

L'entrevue de Pex-piqueur et de la vieille femme de charge se passa beaucoup mieux qu'il n'était permis de l'espérer. Denis avoua franchement ses torts, mais il se dépêcha d'ajouter, ce dont il fournit la preuve, qu'il avait, à diverses reprises, envoyé de l'argent à ses maîtres émigrés; puis il termina en disant qu'il ne se regardait que comme le dépositaire des biens achetés par lui : on lui rendrait ce qu'il avait payé pour les avoir, si les enfants revenaient et tout serait dit.

Adrienne accueillit froidement ces explications, parce que Pex-piqueur, en les donnant, ne se départit pas de ce ton goguenard qui lui était habituel. Cependant, quand il eut fini, la vieille femme de charge lui dit qu'elle était bien aise de le voir et qu'il serait toujours le bien-venu au château.

On s'occupa alors de l'installation de Vivant. Il fut décidé qu'il occuperait le premier étage de la tour du Commandeur, dont le rez-de-chaussée servirait de magasin pour les provisions du ménage et les outils que Vivant comptait se procurer dès le lendemain pour commencer des travaux qu'il méditait.

A sept heures tout était fini; Denis retournait au village, et Vivant répétait de nouveau, en pressant sur son cœur les mains delà vieille femme de charge. — Je vous avais bien dit, madame Advienne, que je balayerais h ch&tmu.

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