PREMIÈRE EXPÉDITION DE VIVANT
(Suite cl fin.)
Dorier, que Vivant venait de traiter avec tant de rudesse, n'était, au fond, ni un méchant, ni même un malhonnête homme. Le ciel l'avait tout simplement doué d'une de ces natures obtuses et cupides de paysan, qui restent volontiers dans le doute sur les notions du tien et du mien , afin de pouvoir, à l'occasion, dire en se grattant la tête d'un air niais : Dame , Monsieur le juge , je ne savais .pas que j'étais fautif. Il est dès-lors facile de comprendre que les sophismes révolutionnaires, trouvant un terrain si merveilleusement préparé à les recevoir, durent y pousser de profondes racines , et il n'avait fallu rien moins que les formidables dilemmes posés par l'ex-dragon de la république française , pour jeter tout-à-coup la lumière dans les ténèbres volontaires de cette conscience, qui ne voyait pas de primesaut la vérité, quand elle était en contradiction manifeste avec ses intérêts.
Toutefois j nous rendrons à Dorier cette justice, qu'il n'eutpas été plus tôt mis, par son expéditifparenî , au fait de la véritable situation des choses , qu'il témoigna sa satisfaction et môme sa reconnaissance qu'on eût bien voulu lui dire nettement ce qu'il devait faire pour rentrer dans les voies de la probité, peu fréquentées par lui jusqu'alors. Il fut aidé en cela par sa femme, douce et soumise créature , à qui il était arrrivé plus d'une fois de se demander si leur présence dans ce château, qui ne leur appartenait pas, était parfaitement régulière. Rappelée par son mari, comme on l'a vu à la fin du chapitre précédent, elle avait assisté à toutes les explications données par Vivant, et bien que ce dernier ne fût pas entré dans autant de détails qu'avec Denis et la vieille femme de charge , il en avait cependant dit assez pour toucher le cœur naturellement bon de la paysanne, déjà avertie par ses scrupules de conscience. Ello fit donc franchement cause commune avec le cousin Vivant, et Dorier, tout-à-fait convaincu qu'il n'était pas dans son droit en usant d'un bien qui ne lui appartenait pas , entra si complètement dans les inspirations loyales et courageuses de Vivant, qu'il s'offrit à lui prêter son concours dans sa campagne contre le père Lorry.
Celui-ci, autre pâte d'homme que Dorier, était le type parfait du paysan retors , chicaneur et de mauvaise foi. Envenants'établir au château il savait parfaitement qu'il faisait mal , mais il s'en inquiétait peu , et il se disait à part lui que cette petite iniquité passerait inaperçue au milieu de toutes les turpitudes que la révo-
164 JACQUES DE DRANCION.
lution avait provoquées et sanctionnées. Acquéreur d'une portion considérable des domaines du comte , lié avec Brulard, dont il s'exagérait l'influence fort amoindrie depuis que la république n'obéissait plus à des assassins et à des voleurs, le père Lorry joignait l'astuce et la rapacité du paysan déloyal à la vanité haineuse et à l'ambition tenace du bourgeois corrompu. Il fallait donc s'attendre à éprouver de sa part une résistance d'autant plus sérieuse et durable, qu'elle pourrait au besoin s'appuyer sur une nombreuse famille, en tête de laquelle marchaient derrière lui quatre garçons ou gendres: robustes gaillards de vingt-cinq à trente ans , tous mariés, fort avides, et, comme on dit vulgairement, assez mauvais coucheurs, quand on s'avisait de leur chercher noise.
— Ça n'ira pas tout seul chez les Lorry , — dit Dorier tout en quittant sa blouse de toile blanche pour prendre sa carmagnole des dimanches, ou plutôt des décadis. — Le vieux est un sournois, et les jeunes sont des cbiens finis. Si tu veux, cousin Vivant, je dirai au Jean, mon charretier, de venir avec nous. Il tape dur quand il faut .
— Ça aurait l'air de les craindre , de venir comme ça en troupe — répondit Vivant. — Le bon droit ne doit se fâcher que quand il ne peut pas faire autrement. Allons d'abord tranquillement tous les deux : nous verrons après.
Il fallait traverser plusieurs cours encombrées de ruines et de ronces , pour aller depuis le logis de Dorier jusqu'à la partie du château habitée parla famille Lorry.
Pendant le trajet Vivant eut deux rudes épreuves à soutenir. D'abord , dans un amas de murs croulants et noircis, il reconnut l'ancienne salle des archives où il avait mis le feu , et un peu plus loin il fut obligé de passer sur une petite esplanade qui lui rappela les touchantes paroles que le comte de Brancion lui avait adressées au moment où, sous le prétexte d'aller faire une promenade dans ses bois, il quittait la demeure de ses pères pour n'y jamais rentrer.
— Qu'est-ce qui te prend?— lui ditDorier. — Tuas l'air tout chose depuis un moment.
— J'ai, j'ai, que quand je vois ça il me semble qu'on m'enfonce des milliers de poignards dans le cœur — répondit Vivant avec un morne désespoir.
— Ah 1 dame, que veux-tu , cousin, c'était un temps où chacun avait le cerveau timbré?
— Des créatures du bon Dieu, qui n'avaient jamais fait que du bien au pauvre monde... les traiter comme ça I et dire que moi je suis ici bien portant, et qun lui, le cher homme , est mort dans l'exil comme un malfaiteur.
— C'est donc pas vrai ce que dit le citoyen Brulard : qu'il était un ci , un ça et encore autre chose.
— Est-ce que vous écoutez encore ce misérable coquin, qui est cause de tout le mal qui s'est fait dans le pays depuis douze ans?
— On l'écoute toujours un peu parce qu'il est riche et qu'il va maintenant habillé quasiment comme un bourgeois... et puis, dame, c'est l'autorité, il faut bien qu'on la respecte.
- -Respecter un brigand de cette espècel C'était bien la peine de mettre la France sans dessus dessous pour en arriver là. .
Il n'en put dire davantage, car, en ce moment, ils entraient dans une petite cour carrée qui renfermait dans son enceinte la portion de bâtiments que la famille Lorry avait trouvé bon de s'adjuger.
Ce n'était qu'une partie des anciens communs du château, mais comme elle était d'une construction beaucoup plus récente que tout le reste, et qu'elle n'avait pas été atteinte par l'incendie , elle se trouvait dans un excellent état de conservation , et paraissait presque neuve en comparaison des débris plus ou moins informes qu'il fallait traverser pour arriver jusqu'à elle.
Vivant, en voyant cet état de choses, se dit que ce serait peut-être là que devraient habiter les enfants , s'ils revenaient jamais : il est inutile d'ajouter que cette réflexion ne le disposa à aucun ménagement envers les Lorry
— Voilà justement tout notre monde — dit Dorier à son cousin en lui désignant de la main une grange dans laquelle les jeunes Lorry battaient du blé à tour de bras, tandis que le père les examinait, debout devantla porte et les mains derrière le dos.
Au bruit des pas des deux voyageurs , se mêlant à celui des quatre fléaux qui frappaient l'aire de la grange à coups redoublés , le père Lorry se retourna.
En voyant Dorier accompagné d'un inconnu, sa première pensée, comme toujours en semblable circonstance, fut que c'était le ci-devant comte qui revenait
au pays. On voit que le vieillard était moins engourdi dans son usurpation que son voisin.
La taille , la démarche et le costume de Pex-dragon le rassurèrent promptement, bien qu'il ne retrouvât pas d'abord en lui une ancienne connaissance.
— Voisin Lorry — lui dit Dorier avec cet air de considération rancunière que le paysan ne manque jamais de prendre vis-à-vis de son semblable plus riche que lui — je vous amène quelqu'un que vous ne serez peutêtre pas fftché de voir.
Ces dernières paroles renfermaient une de ces épi grammes sournoises que l'honnête habitant des champs ne se refuse jamais dans l'occasion.
— Et qui est celui-là, voisin? — demanda le père Lorry en toisant Pex-dragon de la tête aux pieds.
— C'est mon cousin Vivant Beaugey; vous savez bien , un de ceux qui sont partis dans les temps de la levée en masse ?
— Eh ! morguienne , je me le remets parfaitement . — repartit le vieillard d'un ton jovial , parce qu'd venait de reconnaître un ancien complice. — C'était un de nosbjns alors, — ajouta-t-il comme pour répondre à sa pensée secrète.
Et il tendit la main à Vivant.
Mais celui-ci, de même qu'il avait fait en entrant chez son cousin , ne répondit pas à cette démonstration amicale, et il se borna à exécuter un salut militaire avec toute la gravité imaginable.
Le père Lorry se méprenant sur le motif de celte réserve qu'il prenait pour du respect , continua :
— Oh! tu peux me toucher la main, mon garçon; nous sommes tous égaux à présent.
Le mâle visage du soldat s'empourpra à cette insolence de parvenu , mais il eut la force d>.* se contenir en réfléchissant au motif sérieux qui l'amenait.
— Père Lorry, — fit-il, — en portant de nouveau la main à son front , le cousin Dorier et moi nous voudrions vous dire deux mots en particulier. C'est pour un ? affaire.
— Ça va tout seul , mes enfants. Allons près du poêle , je tirerai un pot de vin blanc, et nous causerons tout à notre aise.
Pour expliquer cet empressement du vieillard , il est utile d'ajouter qu'il faisait l'usure depuis qu'il était devenu riche , et que le vin blanc était son associé dans cet honnête métier.
— Vous n'avez pas besoin de vous déranger, vous autres , — dit-il à ses fils.
Et il se dirigea vers un petit perron de quelques marches qui conduisait dans le logis qu'il habitait.
Il congédia par un geste brusque quatre ou cinq femmes réunies autour d'un poêle de fonlc , rouge à force d'être chaud , et après avoir présenté des sièges à ses hôtes , il les quitta pour aller à la cave.
— Il ne se doute de rien, — dit Dorier à voix basse; — sans ça il ne nous offrirait pas à boire.
Vivant ne répondit pas : son attention était pour le moment absorbée dans la contemplation de cinq ou six portraits delà famille de Brancion, suspendus à la muraille de la pièce où le père Lorry les avait introduits.
Le vieillard revint, son pot de vin blanc à la main: il le posa sur une table, rangea des verres à Pentour 3l invita ses convives à se rapprocher de lui.
Quand ils furent tous les trois assis et accoudés , Vivant prit la parole.
— Père Lorry , — dit-il , — il me semble que vous Stes plus cos$u qu'autrefois. Vous avez donc fait un héritage ?
— J'ai acheté des terres et des prés, et je les ai payés en beaux assignats , ma foi , — répondit le vieillard en clignant de l'œil.
— Et avez-vous acheté aussi cette maison? — demanda Vivant qui avait hâte d'en venir au fait.
— Je l'achèterais bien tout de même, mais elle n'est pas à vendre.
— Ah ! et pourquoi n'est-elle pas à vendre?
— La nation a pensé qu'elle n'en valait^as la peine, alors, ma foi, chacun en a pris sa part.
— Et vous la plus grosse ?
*— Comme tu dis, mon garçon. A ta santé.
— Ce qui fait , — reprit Vivant, que vous êtes le plus gros voleur du village.
Le vieillard posa son verre à moitié vide , et arrêta un regard scrutateur sur le dragon , comme s'il voulait lire dans sa pensée.
— Que veux-tu dire ? — lui demanda-t-il après quelques secondes de silence.
— Comment 1 vous ne comprenez pas ?
— Ma foi , non.
— C'est cependant bien clair.
I lu
— Explique-toi mieux.
— Oh ! qu'à cela ne tienne ! Puisque ce château n'a pas été vendu et que vous l'habitez , vous jouissez du bien d'autrui, ce qui n'est pas le fait d'un honnête homme.
— Mais, monsieur le maire m'en a donné la permission par écrit, ainsi...
— Encore une fameuse canaille que voire maire , — interrompit Vivant.
— Alors ton cousin Dorieren est une aussi.
— Mon cousin Doriera reconnu qu'il était dans son tort, et il déménage aujourd'hui.
— Et tu viens me dire d'en faire autant.
— Vous y êtes tout droit.
— Eh bien! tu peux t'en retourner : je n'en ferai rien.
— C'est ce que nous verrons.
— C'est tout vu.
— Père Lorry, je ne voudrais pas molester un homme de votre âge ; je respecte vos cheveux blancs ; mais mille millions de bombes ! vous vous en irez d'ici.
— Je me moque de toi et de tes bombes.
— Père Lorry, ménagez vos termes... ou sinon...
— Ah ! ça, tu as donc envie de brûler le château une seconde fois, que tu veux en renvoyer tout le monde?
— Oh ! je savais bien que vous me jeteriez cette lâche action au visage, mais puisque j'ai vécu dix ans avec mes remords, je peux bien supporter vos reproches pendant cinq minutes, car je me disque le brûleur repentant vaut mieux que le voleur incorrigible.
— Si mes g.ireons étaient là, tu ne me parlerais pas ainsi.
— Allez les chercher, si vous voulez , je ne vous en empêche pas : le bras qui a croisé le fer avec les Prussiens , les Russes , les mamelucks et autres kinserlicks, n'aura pas peur de vos quatre fils , tant braves soientils.
Le vieillard fit le geste de se lever, Dorier lui posa la main sur le bras et l'obligea à se rasseoir.
— Voyons, père Lorry, — dit-il, — tâchons de nous entendre sans nous fâcher, si c'est possible.
— Mais d'abord qu'il ne vienne pas m'insolenter chez moi.
— C'est vrai qu'il a été un peu vif en commençant. Tu as été un peu vif, cousin — reprit Dorier. — Donne-lui tes raisons, comme tu me les as données, il les comprendra peut-être. Le père Lorry est un ancien qui connaît les affaires.
— ■ Ici, il n'y a qu'une chose à connaître, c'est l'honnêteté,-—interrompit Vivant. — Ce château n'a pas été vendu : les anciens propriétaires peuvent revenir d'un moment à l'autre...
— Eh bien! s'ils reviennent, on s'arrangera avec eux, — interrompit le père Lorry, à son tour ; — mais jusque-là je ne me dérangerai pas.
— Et s'ils ne viennent jamais?
— Alors, je resterai toujours.
— Et vous pourrez mourir tranquille ?
— Tiens, pourquoi pas? Puisque les corbeaux et les chouettes font leurs nids dans ces pierres, je peux bien
y faire le mien aussi... mais, j'y songe... en vertu de quel titre viens-tu ici me faire la loi? As-tu une procuration, une lettre, un papier quelconque !
— Je n'ai rien de tout cela, père Lorry : mais j'ai pensé qu'en venant vous dire qu'aujourd'hui, demain, un jour ou l'autre enfin, je ne sais pas quand, deux pauvres enfants sans pain, sans asile, pourraient revenir pour essayer de vivre où leurs parents ont vécu, vous comprendriez que le peu qu'ils possèdent encore ne doit pas être dans des mains étrangères... J'aurais peut-être mieux fait de commencer par là.... Mais, que voulez-vous? Quand j'ai vu ces portraits qui leur appartiennent encore plus que tout le reste ; ces portraits, que je regarde comme des reliques aujourd'hui, et qui ne sont pour vous qu'une décoration pour la muraille: quand j'ai reconnu ces meubles qui leur ont servi pendant tant d'années; ces chers meubles qu'ils considéraient comme de vieux amis, et dont vous usez avec indifférence.... Quand je vous ai entendu parler de cette maison comme si elle était le patrimoine de vos pères, l'héritage de vos enfants, votre chose enfin... ma foi, le sang m'a monté à la figure, la patience que je m'étais promis d'avoir m'a échappé, et au lieu de chercher à vous faire entendre raison , au lieu de vous expliquer tranquillement les choses, je vous ai dit des sottises. Ça pouvait être franc, mais ça n'était pas politique. Excusez-moi, mon ancien, car je ne suis qu'un soldai, qui trouve toujours plus court de se servir de ses mains nues, que de perdre son temps à mettre des mitaines.
Cette rude et fière justification de sa conduite, prononcée par Vivant avec une sorte de bonhomie résolue, parut faire un peu d'impression sur le père Lorry, non qu'elle l'eut convaincu, mais elle lui avait donné le temps de réfléchir sur les inconvénients de sa situation illégale.
— C'est bon, c'est bon, — grommela-t-il entre ses dents. Il n'y a que les enfants et les ivrognes qui se fâchent pour des mots ; mais nous qui sommes des hommes, nous devons agir d'une autre manière. Tu m'as appelé voleur, à ce que je crois; moi, je t'ai riposté en t'appelant incendiaire, ou quelque chose comme cela: nous sommes donc à peu près quilles. Eli bien ! jouons la belle à présent.
— Qu'entendez-vous par là?
— Tu veux que je m'en aille d'ici, n est-ce pas?
— C'est la vérité.
— Et moi, je ne veux pas m'en aller.
— C'est du moins ce que vous m'avez dit, mais ce ne sera pas votre dernier mol.
— Il ne tier.t qu'à toi que j'en dise un autre à la minute même.
— Que faut-il que je fasse pour cela ?
— Tu as un pré qui me joint et qui est amodié à Émiland Bérard, moyennant cinquante écus par an.
— C'est toute ma fortune, avec quelques louis d'or que j'ai rapportés de l'armée. Mais, père Lorry, je ne vois pas quel rapport il peut y avoir....
— Céde-moi ton pré à bon compte., et je quitterai' le château dès ce soir.
— Bien vrai !
— C'te bêtise! puisque je t'en fais la proposition. C'est aussi vrai que voilà un pot de vin blanc à moitié vide, et que je m'appelle Jean-François-Guillaume- Urbain Lorry.
— Alors touchez là, morbleu ! — reprit Vivant dont le visage rayonnait de joie — c'est une affaire conclue.
—Pas encore, pas encore, — répondit le vieux paysan. — Tu ne m'as pas dit ton prix : jusque-là il n'y aura rien de fait, quand nous en parlerions huit jours.
— Mais le prix m'est indifférent, père Lorry.
— Ta, ta, ta,... je ne me laisse pas prendre à ces beaux semblants. Quand je fais une affaire, je veux la voir jusqu'au fond et de tous les côtés.
— Je cherche si peu à vous surprendre — riposta Vivant avec un léger mouvement d'impatience, — que votre prix sera le mien. Fixez-le vous-même.
— Voilà qui est parler clair.
— Seulement dépêchez-vous, — reprit Vivant qui avait l'air d'être sur des charbons ardents.
Le père Lorry se mit à réfléchir, ou du moins il voulut s'en donner l'apparence. 11 connaissait à un écu près la valeur de l'immeuble dont il convoitait la possession ; mais il voyait l'impatience de Vivant ; il savait par une longue expérience à laquelle il devait une foule de marchés avantageux, que la vivacité est toujours dupe de la lenteur, et il se conduisait en conséquence. Sur ce point il existe bon nombre de paysans réputés honnêtes qui en remontreraient à l'agent d'affaires de Paris le plus fripon.
Une chose le gênait cependant, c'était la présence de Dorier, qui, voyant que son cousin allait être joué sous jambe, faisait tout ce qu'il pouvait pour le mettre sur ses gardes. Il toussait, s'agitait sur sa chaise, remuait son verre, allongeait ses jambes sous la table, dans l'espoir de rencontrer ie pied de Vivant ; enfin il se conduisait en ami ou en envieux: ces deux sentiments se combinent quelquefois dans le désir de rendre un service.
Mais Vivant ne voyait rien, n'entendait rien: il n'avait qu'une pensée, c'était d'en finir, n'importe à quelle condition : il aurait volontiers donné encore du retour.
— Si vous ne voulez pas parler, père Lorry; nous allons consulter le cousin Dorier.
L'effet de ce mot fut magique, car le vieux paysan reprit aussitôt.
— Ton pré... ton pré... Voyons qu'est-ce qu'il peut bien valoir par le temps qui court ? Il y en a deux fauchées et demie: le sol est un peu fatigué, il est sujet aux inondations; le regain n'y pousse pas bien dru... mettons cent pistoles pour l'acheter à prix d'argent.
C'était à peu près la moitié de sa valeur en l'estimant très peu consciencieusement.
— Va pour cent pistoles fit le soldat avec une insouciance magnifique.
— Ça n'est pas cher, — murmura Dorier, en étendant de nouveau, mais toujours infructueusement, ses deux jambes sous la table.
— Oui, mais tu comprends, — reprit le père Lorry. — que, consentant à quitter le château pour te faire plaisir, je dois te demander une petite diminution....
les temps sont durs, l'argent est rare.... et puis je te paierai comptant, ce qui ne se trouve pas tous les jours. Ma foi tu auras le fin fond de mon sac.
— Eh bien ! voulez-vous que ce soit cinquante pistoles au lieu de cent? — dit Vivant. — Vous voyez, père Lorry, que je n'y vas pas par quatre chemins, et que si vous êtes coulant, je le suis aussi.
Si le vieux paysan eut hésité seulement une seconde, il avait le pré pour rien; mais Dorier, qu'il examinait du coin de l'œil, ne se contenait qu'avec peine; il pouvait s'échapper tout-à-fait : Lorry prit son parti résolument.
— Allons, va pour cinquante pistoles — répondit-il. — Mes enfants me jureront un peu; mais, après tout, je suis le maître, et entre pays, il ne faut pas non plus se montrer trop regardant. Dorier, je te prends à témoin que c'est une affaire faite. Capon qui s'en dédit! Buvons un coup là-dessus.
Les verres furent remplis, choqués, vidés. Vivant se serait plutôt fait couper en morceaux que de retirer sa parole ainsi engagée.
- Maintenant, - reprit Lorry, — nous allons écrire ça en quatre lignes en attendant l'acte par-devant notaire, que nous ferons plus à loisir; et la journée ne sera pas finie, que nous aurons déménagé d'ici. En toutes choses il ne s'agit que de s'entendre. Tu n'as pas de regret, Vivant?
— Fi donc! du regret, père Lorry! me prenez-vous pour un enfant? On m'offrirait maintenant mille pistoles au lieu de cinquante, qu'il n'en serait ni plus ni inoins.
Quand j'ai dit un mot, c'est comme si le notaire y avait passé
Le vieux paysan, rassuré par ces paroles, et surtout par le ton de franchise avec lequel Vivant les avait prononcées, se leva alors avec empressement pour aller chercher dans une pièce voisine tous les objets nécessaires à la rédaction d'un sous-seing privé.
— Mais, tu es donc sourd? mais tu es donc aveugle? — dit Dorier à voix basse, aussitôt que le père Lorry fut hors de la chambre.
— Pourquoi cela?
— Parce que tu n'as pas vu que je te faisais des signes : parce que tu n'as pas entendu que je me remuais sur ma chaise comme un écureuil dans sa cage; parce que tu ne t'es pas douté finalement que je voulais te marcher sur les pieds.
— Et dans quel but faisais-tu toutes ces évolutions?
— Pour t'avertir qu'on te prenait une puce sur le nez, comme dit M. Larue, le notaire de Saint-Révérien.
— Puisque ça me convenait.
— D'accord: mais tu es volé comme dans un bois.
— Qu'est-ce que ça me fait? J'ai ce que je voulais.
— En jouant un peu plus serré, lu l'aurais eu tout de même, c'était facile à voir; il ne fallait que regarder.
— Eh bien! si j'ai un regret, c'est que mon pré n'ait pas été plus grand, il serait à lui tout de même. Quand j'ai le cœur content je ne marchande pas mon plaisir ; ça ne m'arrive pas si souvent.
Dorier fit une grimace dont l'expression aurait pu se traduire ainsi : Je crois, le diable m'emporte, que le
pauvre garçon est fou ! Ah! si je m'en étais douté , son pré ne serait pas sorti de la famille.
En ce moment le père Lorry rentra, ce qui mit naturellement fin à cette conversation et à cette pantomime. 11 apporta et déposa sur la table une feuille de papier timbré , dont la teinte jaune annonçait qu'elle attendait depuis longtemps son tour de service, un vieil encrier, une vieille plume, et enfin un vieux sac à moitié rempli de vieux écus.
L'acte provisoire fut promptement libellé. Le bonhomme , tout en causant sur un ton d'indifférence, trouva encore moyen d'y faire insérer deux ou trois stipulations tout à son avantage , contre lesquelles Vivant protesta d'autant moins, que l'habile acquéreur eût le soin de ne les mettre sur le tapis qu'après l'insertion de la clause qui l'obligeait à quitter le château le jour même : lui, sa famille, ses bestiaux et son mobilier. A dater de ce moment, le digne soldat ne s'inquiéta plus d'autre chose , et il aurait donné son -dernier sou et sa moustache, si on les lui eût demandés. Il était, à la lettre, ivre de joie, fou de bonheur; en un mot, aveugle et sourd, comme l'avait dit l'instant d'auparavant son cousin Dorier.
— Voilà qui est fait , — grommela le père Lorry en ôtant ses lunettes après avoir signé. — Je n'aurai pas peur des voleurs cette nuit, — ajouta-t-il avec un soupir, et en jetant un regard douloureux sur son sac d'argent.
— Je compte venir coucher ici ce soir — reprit Vivant en signant à son tour les deux doubles du sous-
seing privé. — Je pense que la journée vous suffira pour faire votre déménagement. Si vous avez besoin d'un coup-de-main , je vous le donnerai par-dessus le marché.
— Ah! ah! c'est donc pour toi que tu as travaillé? — fit le vieux paysan d'un ton goguenard. — J'aurais dû m'en douter à ton empressement. Après tout, cela te regarde. Mon affaire, à moi, est de te laisser la place nette, et tu peux compter qu'elle le sera. Merci de tes offres de service, mon garçon. Avec tout mon monde nous aurons de belle heure fini.
Vivant, qui avait perdu jusqu'à sa rancune dans son marché; Vivant, dont tous les sentiments haineux étaient concentrés sur Brulard , serra la main du père Lorry avec une franche cordialité; puis il sortit accompagné de son cousin Dorier, dont le visage assombri annonçait un sourd mécontentement.