‹ Jacques de BrancionChapitre 12 sur 20 · LES PREMIÈRES HIRONDELLES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES HIRONDELLES

i Suite et fin.\

Le spectacle imprévu et bizarre dont l'apparition avait mis brusquement fin au débat de Vivant et d'Adrienne consistait dans l'arrivée d'un petit cortège, qui eut fourni à un peintre de genre le sujet du plus ra vissa n tableau.

Un cheval moucheté de fauve sur un fond blanc de lait, dont la taille n'excédait pas quatre pieds et quelques pouces, mais dont tous les membres, admirablement proportionnés dans leur exiguité, annonçaient l'agilité unie à la vigueur, s'avançait d'un pas à la fois vif et prudent, chargé d'un de ces immensespaniers doubles qui sont d'un si fréquent usage dans les pays montagneux, où les bêles de somme sont plus souvent employées que les animaux de trait

Le panier de droite contenait quelques bagages rangés avec ordre et intelligence; dans celui de gauche, se tenait assise une petite fille de huit à dix ans, dont

on ne voyait que la tête, à moitié cachée par un vaste chapeau de paille, et les épaules, sur lesquelles ruisselait une longue chevelure blonde et bouclée, que le zéphyr agitait et que le soleil faisait scintiller. Immédiatement derrière le petit cheval moucheté, et touchant presque sa croupe, marchait d'un air délibéré un jeune et beau garçon, dont toute la personne élégante et robuste respirait la grâce séduisante de l'adolescence à son aurore.

Il était grand , élancé, souple et nerveux. Son œil noir, largement fendu, avait de la fierté et de la douceur: sa bouche résolue et spirituelle annonçait de la franchise et de la bienveillance. La vie circulait active et puissante dans ses veines fortement accusées, et déjà un léger duvet châtain-brun projetait une ombre presque mâle sur sa lèvre supérieure et sur ses joues, brillantes du coloris de la jeunesse et de la santé sous le hâle qui les couvrait. Tout son extérieur avait une simplicité majestueuse qui attirait à elle; ses moindres mouvements étaient empreints d'une sorte de noblesse inculte, dans laquelle l'instinct se révélait bien plus que l'éducation. Quant à son âge, il était impossible de le déterminer au premier abord, car le jeune inconnu était à la fois gracieux comme un enfant, et imposant comme un homme.

Le costume qu'il portait faisait merveilleusement valoir tous ces brillants avantages. Il consistaiten une espèce de tunique en drap bleu barbeau, ouverte sur la poitrine et serrée au niveau des hanches par une ceinture de soie blanche et rouge. Cette tunique, qui s'ar- I ' 12

rêtait un peu au-dessus du genou, laissait voir un pantalon de peau de daim gris-perle, que terminaient de solides brodequins en cuir rougeâtre de Hongrie. Le chapeau était de forme haute et conique, et à bords légèrement relevés, ce qui ajoutait à l'air déterminé de l'inconnu, dont l'épaule droite supportait une carabine, et sur le flanc gauche duquel descendait, suspendue par un cordon vert, une poire à poudre en corne transparente.

Quant au costume de la petite fille assise dans le panier, on n'en voyait rien de plus que son large chapeau de paille, sur lequel s'épanouissaient fraîches, coquettes et toutes brillantes encore de la rosée du matin, deux grosses touffes de fleurs sauvages, cueillies peutêtre dans les fentes des âpres rochers de Saint-Révérien.

Quand le petit cheval fut à quelques pas de l'esplanade, le jeune garçon qui le suivait se dirigea vivement vers sa tête et l'arrêta par la bride.

Puis il s'appuya contre le panier dans lequel la petite fille était assise, el après avoir contemplé en silence la tour pendant quelques secondes, il dit à l'enfant dont il semblait le protecteur.

— Hélène, je crois que nous sommes arrivés.

— Ah ! quel bonheur I — s'écria la petite fille en se dressant dans son panier et en frappant l'une contre l'autre ses mains mignonnes, soigneusement gantées

— Maintenant que faire? — reprit le jeune garçon. — Ces ouvriers que nous avons rencontrés tout à l'heure m'ont dit que nous trouverions du monde près de la

JACQUES DE BKANCION. 207

tour, et je ne vois personne à qui je puisse m/adresser.

Mais en ce moment le jeune garçon , qui jusqu'alors n'avait porté son attention que sur la tour, tourna ses regards vers lapetite esplanade, etaperçut, quittant leur place pour venir à sa rencontre , Vivant et la vieille femme de charge.

Ceux-ci, chose bizarre et presqu'incompréhensible ont avoué depuis , que. malgré la conversation qu'ils venaient de soutenir sur le plus ou le moins de prohabilités du retour de leurs anciens maîtres, c'est-à-dire des enfants, ils n'avaient eu cependant aucun soupçon en voyant le petit groupe qui stationnait à quelques ras d'eux.

Mais leur indifférence ou leur incertitude à cet égard ne fut pas de longue durée , car le jeune garçon , franchissant résolument la moitié de la distance qui les séparait les uns des autres, souleva son chapeau avec grâce et noblesse . et dit , d'une voix dans laquelle la fermeté s'alliait à la douceur.

— Les enfants des exilés seront-ils les bienvenus parmi vous, mes amis?

— Les enfants des exilés ! — balbutia Adrienne avec une sorte d'égarement. La vérité lui apparaissait confuse, mais son esprit troublé n'osait ou ne pouvait la définir.

— Au nom du ciel, qui êtes-vous? — s'écria Vivant d'une voix à faire tressaillir dans leurs couches de pierre tous les Brancion morts depuis les croisades.

— Je suis Jacques de Brancion, — répondit le jeune garçon avec une noble confiance; puis, se retournant

et désignant la petite fille debout dans son panier, il ajouta : — Et voilà ma sœur Hélène.

— Monsieur Jacques!!! mon Dieu, soyez béni et faites-moi la grâce de ne pas mourir de joie...

Et la pauvre Adrienne , qui avait prononcé ces paroles avec un accent intraduisible . tomba à genoux et leva les mains vers le ciel.

— C'est ma bonne Adrienne , j'en suis sûr ! — s'écria Jacques d'une voix émue.

Et s'inclinant vers la fidèle femme de charge, il la prit dans ses bras, la releva et la pressa avec une mâle tendresse sur son cœur.

— Monsieur Jacqut s embrassez aussi ce brave homme,— dit Adrienne en désignant au milieu de son ivresse , Vivant qui se tenait à l'écart recueilli dans son bonheur.

— De tout mon cœur ! — fit le jeune de Brandon en tendant les bras à Vivant.

Puis quand il le tint contre sa poitrine il ajouta :

— Je n'ai pas besoin de savoir votre nom puisque vous êtes son ami.

Et il montra Adrienne, qui accourait près d'eux , apportant la petite Hélène qu'elle venait d'aller chercher dans son panier.

Alors il se passa une scène dont nous n'essayerons pas de faire la description , aimant mieux la laisser deviner à nos lecteurs que de leur en donner une idée imparfaite. Qu'ils se reportent à tout ce qu'ils savent des longs etpoignants désespoirs d'Adrienne, et des douloureux remords de Vivant; qu'ils se retracent l'existence

de ces deux êtres depuis dix années ; qu'ils se rappellent la discussion qu'ils viennent d'avoir et ils comprendront peut-être par quelles explosions de joie , de tendresse et de gratitude envers Dieu , les deux fidèles serviteurs durent manifester le délire de leurs âmes , soudainement comblées dans le plus cher de leurs vœux

Quant à nous, nous userons d'un des nombreux privilèges de notre profession de romancier, et supposant que quelques moments se sont écoulés depuis le retour des jeunes exilés, nous les rejoindrons dans l'intérieur de la tour du Commandeur, où ils sont réunis à Vivant àAdrienne, dans la chambre de cette dernière.

Là , le bonheur de se revoir, auquel se joint bientôt et comme toujours ce cortège de douloureux souvenirs qui suit toutes les longues absences, est devenu plus calme , ou du moins plus recueilli. Les larmes se confondent avec les sourires, et les regrets du passé jettent pour la dernière fois, hélas ! leur ombre sur les espérances de l'avenir. Jacques . tout en causant, arrête de temps en temps un regard mélancolique sur le mafique portrait de celui auquel il vientde succéder après tant d'années d'épreuves; et la petite Hélène qui n'a jamais connu sa mère , contemple avec une admiration naïve le beau visage delà comtesse, dont les yeux semblent s'arrêter avec amour sur cet enfant de l'exil et de la douleur. La gravité a donc succédé à l'ivresse: réaction naturelle du cœur humain, qui ne peut jamais être heureux sans qu'un peu d'étonnement et d'inquiétude ne se mêle à son bonheur.

— Mes amis, — dit Jacques, — je ne vous remercie pas de votre accueil , car je m'y attendais. N'est-ce pas. Hélène, que je vous ai toujours assuré que nous serions bien reçus? ajoula-t-il en se tournant vers sa sœur.

— Oh ! c'est bien vrai , mon frère , — répondit la petite fille avec un sourire rayonnant.

Adrienne qui tenait la main du jeune Brandon . s'inclina et l'appuya contre ses lèvres en sanglotant.

— Je sais ce qui vous afflige, — reprit Jacques. — Vous nous retrouvez orphelins et pauvres... mais j'ai revu mon pays , mon cher pays ! cette belle France que mon père aimait tant! Adrienne . ne pleurez plus.

— Vous serez mal ici, mes pauvres enfants !

— Mal, ma vieille amie ! — s'écria Jacques : — mais regardez donc ce beau ciel bleu! ces montagnes verdoyantes que je parcourais dans mes rêves et que je revois de mes yeux ! toute cette contrée . à l'aspect de laquelle je me suis agenouillé tout à l'heure quand elle a reparu à mes regards , belle et souriante comme le jour où je l'ai quittée ! Je devrais gagner ici mon pain et celui de ma sœur à la sueur de mon front , ou le demander à la charité fraternelle de mes compatriotes , qu'il faudrait encore se réjouir avec moi de mon retour! Ah! vous n'avez jamais été exilée, vous...! vous n'avez jamais eu l'oreille déchirée par les accents de l'étranger, ni le cœur meurtri par sa pitié dédaigneuse ! Vous n'avez jamais essuyé, sur le visage désolé d'un père, les larmes a mères et brûlantes de la proscription ! Mal ici, mal ici,ma bonne Adrienne ! quand j'ai été élevé dans la

sainte croyance qu'une tombe de gazon dans un coin obscur du cimetière de mon village valait mieux qu'un palais de marbre hors de mon pays !

Et Jacques, se levant brusquement de la place qu'il occupait entre Vivant et Adnenne , courut auprès de la fenêtre qui éta-t toute grande ouverte, et tendit les bras dans la direction de Saint-Révérien.

— Voilà qui est parler ! — s'écria avec enthousiasme Vivant en se levant à son tour pujir se rapprocher du jeune gentilhomme. —El Quandjé pense que c'est cette race qu'on a chassée, dépouillée, tuée, maudite.... il me prend des rages ! ! ! Eh bien 1 Monsieur Jacques. — continua-t-il avec moins d'exaltation, — moi, je pense comme vous : République ou autre chose, qu'on ait le gousset vide ou garni, c'est toujours bien beau la France, et vous avez raison de l'aimer comme vous faites... mais, excusez-moi si je vous interroge, comment se peut-il que vous ne soyez pas revenu plus toi '

— On m'a écrit qu'on nous recevrait mal; que nous ne serions pas en sûreté ici ; et, ma foi, à cause de ma petite sœur, j'ai toujours différé jusqu'à ce que j'aie deviné ou compris que celui qui me disait que la terre natale repousserait de son sein deux orphelins ne pouvait être qu'un calomniateur, et alors nous nous sommes mis en route.

— A qui donc vous étiez-vous adressé? — demanda Vivant dans l'esprit duquel venait de se glisser an soupçon.

— Au magistrat du pays, au maire, comme on dit maintenant, je crois?

— Quoi I vous ne saviez pas qu'il existait à Saint-Révérien des gens dont vous deviez vous défier?

— Non, mon ami.

— Le comte votre père ne vous a jamais parlé d'un nommé Brulard?

— Jamais; mais la lettre que j'ai reçue était signée de ce nom.

— Ainsi, c'est ce misérable qui vous a empêché de suivre le mouvement.de votre cœur.

— Lors de la dernière lettre que je lui ai adressée, et c'est la seule à laquelle il ait répondu, j'en avais ajouté deux, l'une pour ma bonne Adrienne, l'autre pour Denis, l'ancien piqueur démon père; eh bien f ce monsieur Brulard m'a assuré que c'était après les avoir consultés qu'il m'engageait à ne pas revenir... mais je vous conterai tout cela, mes bons amis, quand j'aurai parcouru ce cher château que je n'ai fait qu'entrevoir. Pendant que je ferai cette tournée avec vous, Vivant, Adrienne nous préparera à déjeuner. — Ma bonne amie, — ajouta Jacques en revenant près delà femme de charge, — je vous confie Hélène pour quelques instants.

Et il sortit suivi de Vivant dont le visage était radieux : tousses rêves d'ambition et de bonheur se trouvaient enfin et tout à coup réalisés.

Ce ne lut. pas sans de nouvelles et bien vives émotions que le jeune châtelain revit, si différents de ce qu'ils étaient autrefois, les lieux où il avail pa<sé les quatre premières années de son enfance. Le souvenir qu'il conservait de cette heureuse époque était assez

confus dans sa mémoire,, mais il s'y réveillait avec puissance et lucidité à mesure qu'il se retrouvait en présence des objets qu'il croyait se rappeler. C'est ainsi qu'ayant voulu s'assurer par ses propres yeux de l'état dans lequel était son cheval Farfadet, il se dirigea tout droit vers l'ancienne écurie dû château. Plus loin, et dans un monceau de ruines, il reconnut la chapelle où il avait murmuré sa première prière. Plus loin encore, il s'arrêta avec attendrissement sous un gros châtaignier, dont l'ombrage séculaire avait plus d'une fois abrité sa mère, assise un livre à la main, pendant qu'il s'ébattait aux environs. Il retrouva arbres, se balançant gracieusement au souffle de la brise du matin, des branches de peuplier qu'il avait, en jouant, enfoncées dans le gazon. A chaque pas une nouvelle clarté jaillissait dans son cerveau, un vague détail s'épanouissait en fait distinct dans sa pensée, une émotion douce ou triste faisait battre ou serrait son cœur. Hâtons-nous d'ajouter que cette revue des infortunes imméritées de sa famille ne soulevait dans son âme aucune sensation d'amertume contre les hommes ni contre les événements. S'il nommait les uns et s'il rappelait les autres, le blâme ne se mêlait jamais à ses paroles, le feu sombre de la rancune ne remplaçait pas, même pour une seconde, l'éclat serein de son franc regard : le sort qui l'avait déshérité de la presque totalité du patrimoine de son père, l'en avait dédommagé en lui donnant une large part de ses vertus.

Vivant se souvint de la chaumière de Biberach, et il ne s'étonna de rien.

— Maintenant que j'ai vu ce qui me reste de notre

château, — dit Jacques à son guide, en regagnant la tour du Commandeur, — j'ai hâte aussi de revoir le village. Vous m'y conduirez ce soir ou demain, mon ami.

— Et je me flatte que vous y serez joliment reçu, — répondit Vivant.

— Je veux d'abord aller chez Denis, dont mon pauvre père m'a si souvent parlé.

— Nous commencerons par lui.

— Ensuite, — reprit Jacques, — nous irons voir la petite Francine, ma sœur de lait; la fille de ce pauvre Champagne, qui, je l'espère, est encore

— Si vous voulez aller là, Monsieur Jacques, ce ne sera pas moi qui vous montrerai le chemin, — interrompit Vivant.

Le visage du jeune Brancion s'empourpra légèrement, mais il réprima aussitôt ce mouvement d'impatience, et il dit avec une gravité douce :

— Et pourquoi me refusez -vous de m'accompagner. mon ami?

— Parce que ce Champagne n'est autre que ce misérable Brulard qui vous a écrit de ne pas revenir en France et cela parce qu'il est l'acquéreur de presque tous vos biens, et qu'il a fait mille coquineries dans le pays. Je vous le ferai connaître, Monsieur Jacques, continua Vivant.

— Eh bien ! nous attendrons, — répondit Jacques avec une affectueuse dignité.

Et ils entrèrent tous les deux dans la tour du Commandeur, où le déjeuner des orphelins était préparé. Hélène attendait son frère avec impatience.

TRÈS-SIMPLE HISTOIRE

Tous les habitants de la tour avaient épuisé les premières émotions de leur bonheur : un peu de gaîté expansive put donc se mêler au sentiment plus recueilli de leur satisfaction intime.

Nous ne les suivrons pas dans leurs nombreux retours sur le passé, ni dans leurs excursions non moins nombreuses vers l'avenir Souvenirs, regrets, espérances, projets, se succédaient, se croisaient avec la rapidité de la pensée qui les avait enfantés, et faisaient naître une foule de sensations rapides et diverses, dont l'analyse serait impossible, tandis que rien n'est plus aisé que de se les figurer, pour peu qu'on veuille se placer en esprit dans la situation des personnages qui devaient les ressentir. Dans ce solennel début, Jacques se montra dès le premier abord tout ce qu'il était , c'est-à-dire franc , courageux, ardent et beaucoup plus homme fait que son âge ne le comportait. La lutte qu'il soutenait depuis

son enfance contre la destinée , l'avait développé au moral autant qu'au physique , de sorte que l'énergie se révélait dans son âme comme dans son extérieur Adrienne et Vivant avaient rêvé le retour du petit Jacques, et c'était Monsieur de Brandon que la Providence leur envoyait.

Quant à Hélène, dont nous aurons sans doute beaucoup à nous occuper plus tard , ce n'était encore que l'idéal de la plus ravissante petite fille qui se puisse imaginer.

Au nombre des projets qui furent discutés entre nos quatre personnages , ceux qui concernaient l'établissement des orphelins dans le manoir de leurs ancêtres, reçurent naturellement une solution immédiate. Jacques, qui avait reconnu en visitant les environs du château, qu'une partie était encore fort habitable , n'en décida pas moins, malgré les protestations d'Adrienne et de Vivant , qu'Hélène et lui s'établiraient dans les deux étages de la tour encore vacants. Il choisit le second pour lui, et désigna le troisième pour sa sœur, qui se trouverait ainsi entre son logis et celui de la vieille femme ds; charge. Le rez-de-chaussée devait être converti en salle à manger et en cuisine, ce qui ne demandait que quelques réparations peu coûteuses. Cela décidé, Vivant fut chargé par son jeune maître de chercher le jour même , dans le village de Saint-Révérien , une fille , douce , honnête et pauvre , qui seconderait la bonne vieille Adrienne dans les travaux du ménage, et à laquelle on confierait plus particulièrement le soin de servir la petite Hélène , dont la vivacité réclamait la

présence assidue d'une personne plus alerte que la digne femme de charge.

Ce point important réglé , Jacques rappela à ses deux fidèles serviteurs qu'il leur avait promis le récit des principaux événements de son existence aventureuse, depuis le jour où l'appui paternel lui avait manqué.

Il est inutile d'ajouter que les paroles du jeune proscrit furent accueillies avec une vive gratitude et qu'on se disposa à l'écouter religieusement.

Il invita, en lermes affectueux, Adrienne et Vivante prendre place a ses côtés , et il commença ainsi :

« Il y a de cela environ six ans et demi. Mon père, qui avait eu deux fois le chagrin d'apprendre que les troupes victorieuses de la République étaient entrées dans les villes où il nous avait placés, pendant que le corps d'armée dont il faisait partie guerroyait aux environs , se détermina, par suite des difficultés qu'il avait eues à vaincre pour nous rapprocher de lui , à nous confier à la femme d'un chirurgien-major de son régiment, qui ne quittait pas les bagages et les ambulances, toujours à une demi-journée de marche en arrière du quartiergénéral. Nous n'eûmes d'abord qu'à nous louer de ce nouvel arrangement. Madame Lerry. notre protectrice , était la meilleure et la plus dévouée des femmes; puis deux jours ne s'écoulaient jamais sans que mon père vînt passer quelques instants avec nous, instants pendant lesquels il paraissait oublier tous ses chagrins. Tenant ma sœur sur ses genoux, il s'adressait plus particulièrement à moi, qui étais assis sur un tabouret à ses pieds , et il nous parlait de ma pauvre mère qu'il I 13

voyait dans le ciel — disait-il — et de la France où il espérait nous ramener un jour. Vous ne pouvez vous imaginer, mes bons amis , jusqu'à quel point sa figure devenait rayonnante lorsque l'espoir du retour dans sa patrie se réveillait dans son cœur. Dans ces momentslà son éloquence était sublime, et elle lui fournissait des expressions qui font encore , après tant d'années, bouillir mon sang dans mes veines quand ma mémoire se les retrace. Ces entretiens ont été jusqu'à ce jour la seule nourriture de mon âme; mais comme ils m'ont appris à servir Dieu et à aimer mon pays , je ne crois pas qu'ils m'aient laissé manquer de rien d'essentiel. J'apprendrai le reste plus tard.

« Cette bonne vie , que j'appellerai une halte dans nos malheurs , dura à peu près six mois. Un jour mon père vint , comme de coutume , passer quelques moments avec nous , mais il me sembla triste et préoccupé. En embrassant ma sœur il avait des larmes dans les yeux , et en causant avec moi , il ne me fit pas entendre une 6eule parole d'espérance pour notre avenir de proscrits.

« Je lui demandai ce qu'il avait, car tout enfant que j'étais , je voyais bien que quelque chose le tourmentait ; il y avait tant d'années que nous souffrions ensemble !

« — Conduis ta sœur chez madame de Lerry — me répondit-il à demi-voix — ce que j'ai à t'apprendre pourrait l'effrayer, la pauvre petite.

« J'obéis, et quand je revins, mon père, sans attendre que je le questionnasse de nouveau , me dit :

« — Jacques , je suis horriblement inquiet ; mais , pour que tu puisses comprendre pourquoi, il faut que tu m'écoutes avec la plus grande attention et que tu rassembles tout ce que Dieu t'a donné d'intelligence.

« Je promis à mon père de faire tout ce qu'il me demandait, et il reprit :

« — J'ai acquis hier la certitude d'un malheur et d'un danger que je soupçonnais depuis longtemps... c'est que nos alliés nous trahissent. Notre petite armée est un embarras pour eux , parce qu'elle est perpétuellement attaquée , ce qui les oblige à faire au moins semblant de venir à son secours, et ils sont décidés à la laisser écharper à la première occasion .

« Comme je ne comprenais pas tout de suite , mon père me donna quelques explications qui me tirent entrevoir la triste vérité.

« Les étrangers étaient jaloux de notre bravoure , depuis que notre faiblesse numérique ne nous rendait plus un appui très-utile pour eux.

« Us pensaient aussi que lorsqu'il faudrait traiter avec la République Française, notre présence au milieu de leurs armées rendrait les conditions du vainqueur plus dures.

— Nous paierons cher, mon enfant, le malheur d'avoir appelé à notre secours les éternels ennemis de notre patrie, — continua mon père avec un profond sentiment d'amertume. — Pourquoi faut-il, — ajouta-til encore, — que le sort ne nous ait permis de choisir qu'entre le pacte avec l'étranger et le bourreau? Ah 'je crains que nous n'ayons pas pris la meilleure part I

220 JACQUES DE BRANGION.

« Ne pouvant lui rendre du calme par mes raisonnements, je cherchai à le consoler par mes caresses, mais le seul résultat que j'obtins fut de le voir pleurer en me serrant contre son cœur, comme il avait pleuré, quelques minutes auparavant, en embrassant Hélène.

« — Je cherche de nouveau un asile pour vous, — me dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots. — Il faudra nous séparer encore, mes pauvres enfants!.. Si du moins ce sacrifice pouvait assurer notre réunion plus tard.. .

« Il n'en put dire davantage ; son cœur paraissait brisé, et par un geste douloureux il me fit signe d'aller chercher ma petite sœur dans la pièce voisine.

« Il passa encore quelques heures avec nous, et bien qu'il nous promit de revenir le lendemain, il était évident cependant que cette courte séparation lui causait un serrement de cœur inaccoutumé. Enfin il s'arracha de nos liras en prononçant ces paroles, les dernières que j'aie entendues do sa bouche: — Jacques, je te recommande ta sœur... mes enfants, aimez-vous bien!

« Et il s'éloigna au galop de son cheval. Je le suivis longtemps des yeux, et quand il eut disparu dans un tourbillon de poussière, je pressai Hélène contre ma poitrine oppressée ; puis et sans trop savoir ce que je faisais, je lui jurai de l'aimer toujours et de la défendre, s'il le fallait, jusqu'à la dernière goutte de mon sang.

« Il me semblait entendre une voix intérieure me dire que bientôt nous serions seuls au monde.

« Il y avait une heure â peine que mon père était parti, quand nous vimes s'arrêter à la porte du com-

mandant de notre petite colonne, qui demeurait vis-àvis de chez nous, un cavalier d'ordonnance dont la monture était blanche d'écume.

« Quelques minutes après, notre cantonnement, d'habitude si paisible, fut sans dessus dessous. Les trompettes sonnaient, les tambours battaient ; on chargeait les bagages dans les fourgons ; on entassait les malades et les blessés sur des charrettes couvertes de paille ; les officiers parcouraient les logements pour s'assurer qu'il n'y restait aucun traînard.

« La bonne madame Lerry, pâle et les traits bouleversés, vint nous dire qu'il fallait nous préparer à partir. Effectivement, peu d'instants après nous montâmes avec elle dans une petite calèche dont elle se servait habituel'emenlpour suivre, de loin, l'armée dans sesmarches.

« Je lui fis quelques questions, auxquelles elle répondit simplement que notre armée avait reçu un échec, qu'elle battait en retraite, et que, par conséquent, il était de toute nécessité de mettre à l'abri d'une surprise les blessés et les bagages.

« Je lui demandai des nouvelles de mon père ; elle m'assura qu'elle n'avait pas entendu parler de lui, ce qui était l'exacte vérité, et ce qui n'avait rien d'étonnant puisqu'il ne faisait que de nous quitter.

« Bientôt quelques coups de canon se firent entendre; mais comme c'était derrière nous, cette nouvelle circonstance n'augmenta pas l'inquiétude.

« Le bruit du canon se rapprocha insensiblement, et celui de la fusillade ne tarda pas à s'y mêler de la façon la plus lugubre et la plus terrifiante.

222 JACQUES DE BRÀNeiON.

« Madame Lerry ordonna au soldat du train qui lui servait de cocher, de pousser ses chevaux vigoureusement; imis les routes étaient défoncées par le passage de l'artillerie, et de plus la voiture était trop chargée pour la force de l'attelage.

« De minute en minute les détonnations du canon étaient plus vibrantes ; après l'une d'elles notre cocher nous dit qu'un boulet venait de fracasser un des arbres qui bordaient la route qie nous suivions.

« Enfin le moment arriva où les quelques hommes de notre escorte durent se porter à notre arrière-garde pour repousser l'ennemi qui nous poursuivait.

« Ceux de nos blessés qui pouvaient tenir une arme quelconque se joignirent à eux, faible secours, hélas ! ajouté à une bien impuissante défense.

« La nuit vint, sur ces entrefaites, ajouter l'horreur de son obscurité à celle de notre situation.

« Toutefois nous pûmes croire un instant qu'elle nous serait favorable; car grâce à elle, il nous fut possible de quitter la grande route, et de nous réfugier dans un bois à quelques centaines de pas sur notre gauche.

« Nous passâmes là le reste de la nuit, dans une perplexité affreuse. On se battait tout autour de nous. Nous entendions les cris de joie des vainqueurs, les imprécations des vaincus, les plaintes déchirantes des mourants. A plusieurs reprises les combattants vinrent se heurter à une faible distance de notre retraite, et de nombreuses balles sifflèrent à nos oreilles.

« La pauvre madame Lerry était presque folle de désespoir. D'une part son mari n'avait pas quitté son

poste au plus fort du danger, de l'autre elle ne pouvait s'empêcher d'envisager avec effroi la terrible responsabilité que notre présence faisait peser sur elle. Abimée dans ces deux douleurs poignantes, elle sanglotait sans relâche et ne répondait que par des mots sans suite aux consolations que je tâchais de lui donner.

« Ma petite sœur Hélène occupait le fond de la calèche avec madame Lerry; moi, j'étais couché tout de mon long sur le devant.

« Un peu avant le jour, la bataille sembla se ralentir et s'éloigner. Les' coups de fusil et de canon retentissaient à des intervalles moins rapprochés et à une plus grande distance de nous. Madame Lerry, plus calme étendit ma sœur en travers sur ses genoux et l'engagea à dormir. Hélène ne se fit pas prier, et moi je suivis bientôt l'exemple qu'elle me donnait.

« Notre sommeil ne dura pas bien longtemps, mais il fut profond: si profond que je croyais seulement rêver que la bataille durait encore, tandis qu'elle recommençait en réalité à quelques pas de nous.

« Tout-à-coup il me sembla que notre équipage, immobile au moment où je m'étais endormi, nous emportait à un train insensé. Je me mis sur mon séant, et mon premier mouvement fut de me retourner pour demander à notre cocher le motif de la rapidité de cette course. Jugez de mon effroi, mes amis: le siège était vide de notre conducteur, et nos chevaux avaient pris le mors aux dents. Je cherchai à ressaisir les guides que j'apercevais accrochés à un des ressorts de la voiture, mais je retirai promptement mes mains avec un

cri d'horreur elles s'étaient ensanglantées en touchant le coussin du siège. La vérité ra'apparut alors, et je me tournai vers madame Lerry, dont l'immobilité et le silence m'étonnaient un peu, au milieu d'un péril qui se manifestait par des secousses à nous faire croire à chaque minute que notre calèche allait voler en éclats.

« Je me tournai vers madame Lerry, ainsi que je viens de vous le dire.

« Je l'appelai à voix basse, elle ne me répondit pas.

« Je tirai les rideaux de cuir qui fermaient la calèche, et aux premières clartés du crépuscule matinal je vis un spectacle qui me pétrifia de terreur.

« Madame Lerry avait la tête penchée sur la poitrine et elle paraissait privée de la vie.

« Hélène, toujours couchée en travers sur ses genoux était inondée de sang.

« Je la crus morte aussi et je poussai un cri aigu. A ce cri, qui retentit jusqu'à son petit cœur, elle s'éveilla, se mit sur son séant, et dans l'ignorance des scènes de meurtre qui nous environnaient, elle me jeta deux baisers entre deux sourires.

« — Tu n'as donc pas de mal! — m'écriai-je en la prenant dans mes bras. — Ma sœur, ma sœur, dis-moi que tu n'as pas de mal!

« — Quel mal puis-je avoir? —répondit-elle. — J'ai fait un bon somme.

« Je reconnus alors que le sang dont elle était couverte provenait de la pauvre madame Lerry, frappée mortellement d'une balle à la tête pendant que nous dormions Hélène et moi.

« Mais je n'eus pas le temps de réfléchir beaucoup sur ces malheureuses circonstances, car, en ce moment , deux coups de fusil se firent entendre , et notre voiture , après une secousse plus violente que toutes les autres , s'arrêta brusquement.

« Presqu'aussitôt j'entendis une grosse voix prononcer les paroles suivantes :

« — Hein! Brutus , est-ce bien tiré, ça? Chacun le nôtre, ma foi t Voyons maintenant ce qu'il y a dans cette boîte.

« Je glissai un coup-d'ail furtif hors de la calèche , et j'aperçus à quelques pas deux soldats revêtus d'un uniforme qui m'était tout-à-fait inconnu.

TRÈS-SIMPLE HISTOIRE

[Suite.)

« Je ne fus pas longtemps dans l'incertitude sur ce qui allait se passer, car les deux soldats qui venaient de nous sauver du danger d'être entraînés peut-être dans un précipice, en tuant nos chevaux emportés, se présentèrent immédiatement à la portière de notre voiture.

« A l'aspect de la pauvre madame Lerry morte , et de ma petite sœur couverte de sang , les rudes visages de ces deux hommes exprimèrent à l'instant même un sentiment non équivoque de compassion.

« — Oh ! quel malheur ! — dit l'un d'eux ; — une femme tuée et des enfants orphelins !

« — Est-ce votre maman, mon petit ami ? — - me demanda l'autre.

« Xe répondis que c'était une personne aux soins de laquelle mon père nous avait confiés.

« — A la bonne heure , — reprirent-ils ensemble, —

c'est un peu moins malheureux comme ça. Mais qu'ai- ' lez-vous devenir, mes pauvres enfants ?

« — Nous irons rejoindre mon père , — répond is-je avec l'énergie du désespoir.

« — Votre père , mon petit ami ? — reprit le premier soldat qui avait parlé : — êtes- vous bien sûr qu'il soit encore de ce monde? c'est qu'on en a joliment tué depuis hier soir de ces pauvres émigrés t

« L'idée que j'avais pu perdre mon père pendant le combat qui s'était en quelque sorte livré sous mes yeux ne s'était pas encore présenté à mon esprit, mais les paroles du soldat me montrèrent la possibilité de ce nouveau malheur, et je me précipitai hors de la fatale voiture , tenant ma sœur dans mes bras et poussant des cris perçants.

« Les soldats cherchèrent à me consoler en me disant que mon père avait pu s'en tirer cette fois encore ; que d'ailleurs c'était le sort des soldats de mourir tôt ou tard sur les champs de bataille; puis ils nous proposèrent de nous conduire à leur capitaine , très-brave homme , — disaient-ils , — marié à une des vivandières du régiment.

« Mais à toutes ces paroles et à toutes ces propositions je ne répondais que par des cris plus déchirants encore, car je n'y voyais qu'une preuve de plus de l'horreur de notre situation.

« Hélène ne comprenait rien à la cause de mon désespoir; mais en m'entendant crier elle s'était mise à crier aussi.

« Les soldats nous offrirent encore de nous conduire

228 JACQUES DE BRANG10N.

à leur capitaine, et sur un nouveau refus de moi ils s'éloignèrent en me souhaitant de réussir à rejoindre mon père.

« Nous nous retrouvâmes donc seuls, ma sœur et moi , seuls sur un champ de bataille , entre les cadavres de nos chevaux et le corps de notre pauvre protectrice.

« J'eus le courage de remonter dans la voiture pour savoir si elle était réellement morte , car pour rien au monde je n'aurais voulu la quitter tant qu'un signe de vie se serait manifesté en elle. Mais le doute à cet égard ne fut pas longtemps permis. La malheureuse madame Lerry avait reçu une balle au milieu du front, et le froid de ses mains déjà raidies m'indiqua qu'elle n'existait plus.

» Je revins auprès d'Hélène , que j'avais cachée dans un champ de blé dont les épis dépassaient de beaucoup sa tête, et me blottissant à côté d'elle entre deux sillons, je me mis à réfléchira ce queje devais faire."

« Après avoir formé vingt projets absurdes , il me sembla qu'il n'y en avait qu'un seul raisonnable qui consistait à prendre ma sœur par la main , tant qu'elle pourrait marcber, à la charger sur mes épaules qu;:nd ses forces seraient épuisées, et à cheminer ainsi jusqu'à ce que le hasard nous eut fait rencontrer quelqu'un qui pût nous donner des nouvelles de l'armée de Condé en général, et des chasseurs de Jiussi en particulier : c'était le régiment dans lequel servait mon père.

« Je demandai à Hélène si elle voulait me suivre , elle

9fc leva ; si elle n'aurait pas peur, elle m'assura qu'avec moi rien ne l'eflrayait : je l'embrassai tendrement et nous nous mîmes en route à l'instant même.

« Après un quart-d'heure de marche , nous arrivâmes dans le petit bois où nous nous étions cachés la veille au soir, et nous eûmes le chagrin d'y trouver le corps de notrepauvre cocher, gisant à la place même que notre voiture avait occupée. J'ai toujours pensé qu'il avait été atteint en même temps que madame Lerry, et que seschevaux,ne se sentant plus contenus, et effrayés d'ailleurs par le vacarme de la bataille, s'étaient emportés jusqu'au moment où deux balles françaises les avaient arrêtés dans leur course furibonde.

« A peu de distance du petit bois , nous nous retrouvâmes sur le même grand chemin que nous suivions lorsque la vivacité toujours croissante du combat avait déterminé notre protectrice à chercher un refuge à l'écart.

« Ce chemin , si bruyant quelques heures auparavant était morne et solitaire quand nous le rejoignîmes. On voyait seulement quelques cadavres d'hommes et de chevaux dans les champs environnants.

« Qu'étaient devenus les nôtres? Mis en déroute, avaient-ils été tous pris? Assez heureux pour s'être tirés d'affaire, de quel côté s'étaient-ils dirigés ? A défaut d'un renseignement ou d'un indice , notre salut dépendait peut-être d'une bonn» inspiration à cet égard.

« Je priai le bon Dieu de me la donner, et nous nous remimes en marche dans la direction que nous aurions suivie si rien n'avait mis obstacle à notre voyage.

« Il pouvait être environ midi quand j'aperçus dans l'éloignement le clocher aigu d'une église et les toits bas et plais d'un village ou d'une petite ville.

« Cet aspect me redonna un peu de courage , et j'en avais besoin, car Hélène ne marchait plus depuis longtemps , et j'entrevoyais déjà le moment où il ne me serait plus possible de la porter.

« Je redoublai d'efforts , et enfin j'atteignis les premières maisons du bourg dont j'avais vu de loin le» toits à moitié cachés dans la verdure.

« Une porte était ouverte , au milieu d'un pavillon de construction élégante ; j'entrai dans une pièce aurezde-chaussée, et je déposai ma sœur sur une chaise... il était temps : j'allais succomber à la fatigue.

« Une jeune femme qui allaitait un tout petit enfant me demanda d'une voix douce qui nous étions et ce qu'elle pouvait faire pour nous être utile.

« Je lui racontai notre lamentable histoire, dans mon incorrect allemand d'émigré, et j'eus la satisfaction de voir que mon récit faisait couler ses larmes.

« Elle remit avec précaution dans son berceau l'enfant qui s'était endormi sur son sein, puis elle alla dans une pièce voisine, d'où elle revint bientôt apportant du lait, du beurre, des fruits et du pain, qu'elle plaça devant nous, en nous invitant, dans les termes les plus affectueux et les plus compatissants, à prendre un peu de nourriture.

« Tout en mangeant, je lui adressai quelques questions sur le mouvement des armées-; mais elle ne put me donner aucun renseignement, si ce n'est qu'on s'é-

tait battu la veille dans les environs : Hélas ! je le savais aussi bien qu'elle, et probablement beaucoup mieux.

« Quand je me sentis ranimé par un bon repas; je demandai à Hélène comment elle se trouvait, et sur sa réponse qu'elle se sentait à merveille, je me levai pour partir, et dans cette pensée je pris ma sœur parla main, et m'approchant de notre hôtesse je la remerciai de sa gracieuse hospitalité.

« Elle me demanda où nous avions le dessein d'aller; je lui répondis que je n'en savais rien, mais que j'étais décidé à marcher jusqu'à ce que j'eusse trouvé mon père.

« Je vis de nouveau briller dans sfes yeux bleus deux grosses larmes d'attendrissement, puis elle me répondit que ma résolution faisait le plus grand honneur à mon courage, mais qu'elle la croyait périlleuse, et qu'elle me suppliait à mains jointes d'attendre que son mari, qui était sorti pour une heure ou deux, fût de retour.

« — Il vous donnera de bons conseils — dit-elle en terminant sa petite exhortation de prudence; — puis, comme il est bourguemestre, il est très possible qu'il ait appris quelque chose sur la marche des armées — ajouta-t-elle; — mais dans tous les cas, croyez-moi, mes pauvres enfants, le mieux est de ne pas vous remettre en route que vous n'ayez vu mon bon Johan.

« 11 me sembla que cette excellente femme me donnait un avis sensé, et je me décidai à ne pas partir que son mari ne fût revenu.

« Il rentra peu de moments après, et sa femme n'eut

pas besoin de prononcer beaucoup de paroles pour le mettre au fait de notre douloureuse situation.

« Il commença par l'approuver de nous avoir gardés jusqu'à son retour, puis il me demanda quelques explications que je lui donnai du mieux qu'il me fût pos sible.

« — Mon enfant, — me dit-il avec bonté, — je nroppose absolument à ce que vous partiez.

« — Vous n'en avez pas le droit, — lui répondis-je avec ma fierté de dix ans.

« — Je le sais, mon enfant; mais je le prends dans votre intérêt. Que désirez-vous ? Savoir ce que votre père est devenu? Eh bien ! si je vous l'apprends sans que vous bougiez d'ici, cela ne vaudra-Hl pas beaucoup mieux?

« Je fus obligé de convenir qu'il avait raison, et je lui promis de me gouverner d'après ses conseils, alors il me dit:

« — Je fais pour vous, mon enfant, ce que je voudrais que votre père fît pour le mien, s'il se trouvait dans le même cas que vous. Vous allez rester sous la garde de ma bonne Marie-Lise, et moi, dès cette après-midi, je me mettrai en campagne pour tâcher de savoir ce qui vous intéresse, et, bonnes ou mauvaises nouvelles, je vous promets de vous en rapporter quelques-unes.Alkms, allons, il faut espérer qu'elles seront bonnes . — reprit-il en remarquant que mon cœur se gonflait. Puis je l'entendis murmurer à voix basse : pauvres enfants !

« Ainsi qu'il me Pavait promis, je le vis quelques instants après monter à cheval en m'annonçant qu'il allait

à la découverte. Sa femme lui demanda s'il reviendrait le soir même, il lui répondit qu'il le désirait vivement, mais qu'il ne pouvait pas en être tout à fait sûr.

« Le reste de la journée et la soirée s'écoulèrent tristement; le bon Johan ne revint pas.

« La matinée du lendemain se passa aussi pour nous dans une vaine attente.

« Marie-Lise faisait tout ce qu'elle pouvait pour nous distraire de nos inquiétudes, mais nous ne répondions que par des larmes à ses efforts; j'avais le pressentiment que je ne reverrais plus mon bien-aimé père, et Hélène pleurait en voyant l'anxiété peinte sur mon visage.

« Le soir de ce jour, un exprès apporta une lettre de Johan à sa femme. Il la chargeait de nous dire que l'armée des émigrés avait éprouvé un rude échec; que ses pertes étaient considérables, et enfin qu'ayant appris où se trouvait le corps des chasseurs de Bussi, il espérait le joindre avant la nuit close.

« Ce que je n'ai su que longtemps après, c'est que cette lettre contenait dans un post-scriptum d'une ligne ces sept mots de sinistre augure: le corps en question a été abîmé.

« Enfin, le quatrième jour après son départ, Johan revint, et je vis du premier coup-d'œil que je jetai sur lui, qu'il n'avait rien de bon à nous apprendre.

« Il portait sous son ample redingotte un ou deux paquets qu'il remit en grand mystère à sa femme, puis ils se renfermèrent et passèrent près d'une heure en têteà-tête.

« Au bout de ce temps la porte de la chambre où ils s'étaient retirés s'ouvrit, et jevisJohan se diriger lentement vers moi, tenant contre sa poitrine une épéedans son fourreau.

« — Jeune homme, — me dit-il d'une voix grave, — votre père est mort glorieusement au champ d'honneur, et moi, bourgmestre de Kopitz, je vous remets son épée que j'ai reçue de sa main défaillante.

« Je me précipitai en sanglotant sur cette arme, et je la pressai contre mon cœur avec le plus douloureux respect.

« — Quoi ! je ne le verrai plus ! — m'écriai-je en proie au plus affreux désespoir ?

« — Hélas! non, mon pauvre enfant! mais enfin il est mort avec calme, car je lui ai promis de ne pas vous abandonner.

« — Mort! mort pour toujours ! — reprenais-je avec plus de force. — Qu'allons-nous devenir, mon Dieu?

« Et Hélène, sanglotant comme moi, répétait : Mort! mort pour toujours ! qu 'allons-nous devenir, mon Dieu?

« La nuit qui suivit la nouvelle de cet irréparable malheur, je fus pris d'une fièvre violente, d'un délire furieux : on crut que j'allais aussi mourir, et il me semble que, dans le désordre de ma raison , je souhaitais que cela arrivât.

« — Il n'en fut, grâce à Dieu, rien, mes bons amis, — continua Jacques en tendant à droite et à gauche les deux mains à Vivant et à Adrienne. — Le ciel a permis que je vive pour la sœur qu'il m'a donnée et pour les

amis qu'il m'a rendus. Je ne passerai jamais un seul jour sans l'en remercier du fond de mon âme.

« — Je reprends mon récit,qui sera bientôt terminé maintenant, — ajouta Jacques après quelques instants de silence.

TRES -SIMPLE HISTOIRE

(Suite et fin.)

« Je fus pendant quinze jours clans le plus imminent danger, et ma convalescence se traîna péniblement l'espace de six semaines. J'avais prodigieusement grandi, j'étais d'une faiblesse extrême, d'un anéantissement presque total, et j'ai la profonde conviction que sans l'assiduité infatigable des soins de la bonne Marie- Lise, je n'aurais pas échappé à cette crise terrible.

« Ma pauvre petite sœur , quoiqu'on pût dire ou faire, ne quittait jamais le chevet de mon lit. Elle pleurait en me veillant, elle pleurait dans son sommeil, et ses sanglots, qu'elle retenait parce qu'on lui avait assuré que sa douleur me ferait mal, me brisaient le cœur au milieu du délire qui obscurcissait ma raison. Quand je fus guéri, lui ayant demandé un jour si c'était la crainte d'être seule qui avait causé son désespoir, elle me répondit que non, mais que c'était celle de ne plus être nous deux.

« Je questionnais souvent l'excellent bourgmestre sur les derniers incidents de la catastrophe qui nous avait enlevé notre père; mais toujours il me répondait que le médecin défendait absolument que l'on fatiguât mon attention, et il me remettait à un autre moment.

« Enfin on reconnut que j'avais assez de forces pour supporter sans inconvénient le choc d'une nouvelle émotion, alors M. Johan Hecker, c'est le nom du bourgmestre de Kopitz , vint s'asseoir un matin près de mon lit, et voici ce qu'il nous raconta.

« Le lendemain du jour où il nous avait quittés, et après avoir eu bien des difficultés à vaincre, il rejoignit enfin l'armée de Condé qui battait en retraite, faisant, comme toujours dans ce cas, Parrière-garde de l'armée autrichienne. Arrivé aux avant-postes , il apprit d'un colonel en faction comme un simple soldat, que le régiment des chasseurs de Bussi, dont il s'informait, avait été écrasé dans le combat de l'avant-veille , et que le meilleur moyen d'avoir des nouvelles d'une personne appartenant à ce corps, était d'aller tout droit à l'ambulance générale de l'armée. Ce colonel ajouta qu'il lui semblait avoir entendu dire que le comte de Brandon avait été tué, on du moins grièvement blessé.

« Le bon M. Hecker se remit en route, muni de ces indications assez peu consolantes, et le soir même il atteignit la petite ville où se trouvait l'ambulance générale du corps des émigrés.

« Tout y était dans une horrible confusion. On venait d'apprendre qu'une colonne française se dirigeait sur la ville, que l'on croyait protégée par une division

autrichienne, et dans la crainte d'une attaque prochaine, qu'on n'était pas en mesure de repousser, on se hâtait d'évacuer les blessés.

« Les rues, les places, les carrefours étaient encombrés de charrettes sur lesquelles on entassait de malheureux mourants pour les arracher à une mort certaine, car tout émigré pris était fusillé immédiatement, n'eut-il que cinq minutes à vivre. L'air retentissait de lugubres clameurs ; il était impossible d'obtenir une réponse sensée, un éclaircissement, si vague qu'il fût, des passants effarés auxquels on s'adressait. Après des efforts- inouis et une multitude de faux renseignements, M. Hecker, servi par un hasard providentiel, rencontra enfin mon père, au moment même où il allait renoncer à conlinuer ses infructueuses recherches.

« Mon pauvre père était étendu sur une charrette, entre deux soldats de son régiment, blessés et mourants comme lui. Une balle lui avait traversé la poitrine de part en part, et un coup de sabre lui avait fait une profonde entaille dans la face... il était expirant au moment où M. Hecker s'approcha de lui et lui apprit ce qui l'amenait.

a A la nouvelle que ses enfants vivaient et étaient en lieu sûr, il eut la force de se soulever et de remercier monsieur Hecker qui lui apportait cette consolation suprême. — C'est Dieu qui vous envoie, — lui dit-il, — que ce soit lui qui vous récompense ! Je vous les confie, ces chers et malheureux enfants! — ajouta-t-il d'une voix qui s'affaiblissait visiblement. — Guidez-les dans leurs démarches, s'ils en ont jamais à faire pour ren-

trer dans leur patrie; puis élevez-les chrétiennement: des proscrits n'ont pas besoin d'autre chose

« Monsieur Hecker répondit qu'il acceptait cette mission dans toute son étendue, qu'il en comprenait tous les devoirs , et mon père reprit après avoir cherché quelque chose dans la paille de la cherette :

« — Cette bourse contient douze mille francs en or : c'est tout ce qui me reste. Prenez-la et faites en l'usage que vous jugerez le plus convenable dans l'intérêt de mes enfants. Prenez aussi cette épée, que le sang d'un compatriote n'a jamais souillée, j'en atteste l'honneur. En la remettant à mon fils, dites-lui que, quoiqu'il arrive, il ne doit jamais la sortir du fourreau que pour le

service de la France Il a, et j'en bénis le ciel,

d'autres devoirs à remplir que ceux qui m'ont été imposés par la fatalité des circonstances... Plus tard il comprendra ce que je veux dire aujourd'hui.

« Monsieur Hecker prit la bourse et l'épée, et protesta à mon père que ses intentions seraient religieusement remplies. Il allait aussi lui faire entendre quelques paroles d'espérance sur la possibilité de guérir de ses blessures , quand des cris d'alarme , auxquels se mêlait le bruit de la fusillade, retentirent autour d'eux. Les Français arrivaient... Monsieur Hecker dut se réfugier dans une maison de la ville, où il resta caché jusqu'au soir.

« Quand il put sortir de sa retraite sans danger pour lui, il se hâta de courir à l'endroit où il avait laissé mon père.

« Une bien douloureuse nouvelle l'y attendait.

« Tous les blessés appartenant à l'armée de Condé avaient été égorgés dans la chaleur du combat... »

Ici Jacques fut interrompu par un cri d'horreur que poussa Adrienne.

En même temps l'ancien soldat de la république se voila le visage de ses deux mains.

— J'ai aussi vu cela , — murmura-t-il comme s'il se parlait à lui-même, — ah ! si j'avais été là pour le couvrir de mon corps...

Jacques serra la main de Vivant, pendant qu'Hélène, assise sur les genoux d'Adrienne, se suspendait à son cou , comme si elle roulait lui faire oublier l'émotion poignante qu'elle venait de ressentir.

Après quelques instants de silence, Jacques reprit son récit où il l'avait laissé.

« Monsieur Hecker, dit-il , chercha le corps de mon pauvre père parmi les morts , qu'on avait réunis dans une prairie hors de la ville, pour leur donner la sépulture. II le retrouva vêtu encore de son uniforme, et percé de trois nouvelles balles , qui avaient dû le tuer sans lui faire subir de nouvelles souffrances.

« Comme les troupes françaises s'étaient retirées , monsieur Hecker put obtenir de son collègue, le bourgmestre de l'endroit, l'autorisation d'enlever le corps de mon père , auquel il fit creuser une tombe séparée dans le cimetière de la ville : un prêtre assista à l'enterrement qui eut lieu le lendemain.

« Ainsi nous étions orphelins 1 — continua Jacques. — Plus qu'orphelins , puisqu'au malheur de ne plus avoir de famille , se joignait pour nous celui de n'avoir

pas de patrie! monsieur Hecker fut admirable dans cette circonstance. Il n'insulta pas à notre irréparable malheur en nous offrant des consolations banales, mais sa femme et lui promirent de ne jamais nous abandonner, dût notre vie entière s'écouler près d'eux.

« Je prolongerais ce récit jusqu'à demain , mes amis, que je ne finirais pas de vous raconter tout ce que ces deux êtres excellents ont fait pour nous. Soins de tous les instants, attentions délicates continuelles, sollicitude éclairée , nous avons tout trouvé là , avec une suite qui ne s'est pas démentie un seul jour pendant six années, et il a fallu que l'amour de la terre natale fut bien puissant dans mon cœur pour ne s'être point évanoui dans l'hospitalité si tendre du bourgmestre de Kopitz.

« Quand il s'est agi de faire quelques démarches pour rentrer en France, ce fut monsieur Hecker qui m'engagea à m'adresser aux autorités du pays. Vous m'avez expliqué , Vivant, comment il s'est fait que mes lettres sont restées sans réponse. Plus tard, lorsque j'ai éprouvé le besoin impérieux de mettre moi-même fin à mon exil, monsieur Hecker n'a point traité ce projet de folie, et ses observations ont eu plutôt pour but d'en régler l'exécution que de m'en détourner. Au moment de notre départ il m'a remis intacte la somme que mon père lui avait confiée , et quoi que j'aie pu lui dire , il a absolument voulu nous accompagner les deux premiers jours de notre longue route. »

— C'est ça un homme! — s'écria Vivant avec un attendrissement enthousiaste. — Et dire qu'un bourg- I 14

mestre kinserlick, qui ne vous était rien du tout, a été si bon, tandis que des misérables, que votre père...

« Notre voyage — interrompit Jacques en reprenant son récit — ne fut signalé par aucun accident fâcheux. Partout nous trouvions aide et protection au premier abord, et quand on savait notre histoire, c'était à qui nous adresserait des vœux ou nous ferait des présents. Le plus souvent les aubergistes ne voulaient pas recevoir le prix de la dépense que nous avions faite chez eux, et quelquefois ils nous pressaient de nous reposer pendant quelques jours sous leur toit. Mais je marchais vers la France, et à chaque pas qui me rapprochait d'elle, je sentais croître ce désir insatiable de la revoir qui dévorait mon cœur depuis des années.

» Enfin ce rêve chéri devint une réalité!

« Il y a de cela huit jours aujourd'hui, qu'en sortant d'une gorge de la forêt Noire , nous nous trouvâmes sur le bord d'un grand fleuve qui roulait ses ondes calmes et transparentes entre des collines couvertes de la douce verdure du printemps. Les hauteurs de la rive opposée, qu'éclairaient les dernières lueurs du soleil à son déclin me parurent mille fois plus belles que la contrée que nous laissions derrière nous Te ne pouvait être encore la terre de l'exil qui resplendissait ainsi. La route que nous suivions aboutissait à un large pont de bateau, vers lequel je dirigeai notre cheval en pressant son pas.

« Arrivé sur l'autre bord , j'aperçus à quelque distance un grand poteau barriolé de plusieurs couleurs : je m'en approchai, et sur une planche arrondie que

supportait celle de ses faces qui regardait la route , je lus ce mot .. ce seul mot : FRANCE I...

« Ma vue se troublât., mon cœur bondit dans ma poitrine comme un agneau qui aperçoit sa mère... Je pris ma sœur dans mes bras frémissants de joie, et je tombai à genoux sur le bord du chemin...

« Puis je déposai Hélène à côté de moi , au sommet d'un petit tertre de gazon , et me penchant sur cette terre aimée et bénie, je la pressai de mes lèvres brûlantes, je la caressai avec mes mains avides, je lui adressai des paroles d'amour auxquelles j'aurais voulu donner la puissance d'arriver jusqu'au plus profond de ses entrailles maternelles. Mes sens étaient insuffisants à servir mon ivresse toujours croissante. Je désirais tout voir d'un seul regard ; tout embrasser dans une seule étreinte! Si en ce moment le sol de celte chère patrie se fut entr'ouvert et m'eut englouti dans son sein, je sens que je serais mort en continuant à le bénir.

« La voix d'Hélène qui m'appelait m'arracha à mon extase! nous nous remîmes en marche.

« Aucune parole ne saurait peindre la volupté que je trouvais à me tenir au milieu des flots de poussière que notre petit cortège soulevait sur son passage; c'était la France que je respirais encore après l'avoir couverte de mes baisers ! Comme je marchais légèrement ! avec quel orgueil je me disais : Je suis ici chez moi; j'ai le droit d'y vivre et d'y mourir ; on pourra m'y tuer, on ne m'en chassera jamais f

« Quand nous eûmes cheminé une heure environ,

244 JACQUES DE BUANCION.

nous atteignîmes un grand village, à l'entrée duquel se trouvait un corps-de-garde , dont la sentinelle nous arrêta.

« On nous fit entrer au poste, où un officier me demanda avec une politesse affectueuse ce que j'étais.

« — Français , et fils d'émigré — répondis-je.

« — Et vos parents , que sont-ils devenus ? — reprit l'officier avec un accent plus affectueux encore.

« — Ils sont morts en exil.

« — Où sont vos papiers?

« — Je n'en ai pas.

« — Quoi ! l'ambassadeur de la république française dans le pays d'où vous venez , ne vous a pas fait parvenir l'extrait de votre acte de radiation ? — me demanda l'officier, d'un ton qui trahissait une véritable sollicitude .

« — Non — repartis-je, un peu inquiet de ces difficultés que je n'avais pas prévues. — Je n'avais rien demandé et l'on ne m'a rien envoyé.

« — Mais, mon pauvre garçon , je vais être obligé de vous faire reconduire à la frontière — me dit l'officier.

« En entendant ces terribles paroles , je crus que j'allais mourir de douleur, comme j'avais failli mourir de joie une heure auparavant.

« — Non , vous n'aurez pas le cœur de commettre un acte de barbarie semblable ! — répondis-je , avec désespoir, à l'officier qui me contemplait d'un air profondément triste, et qui reprit :

« — Ce sera malgré moi , croyez-le bien ; mais, mes

ordres sont positifs , et j'espère que vous ne m'obligerez pas à employer la violence pour vous contraindre à retourner sur vos pas.

« — La violence. . . ! retourner sur mes pas. . . ! — m'écriai-je, tremblant de colère.

« Etm'élançantsur un râtelier d'armes qui se trouvait à ma portée , j'y pris un fusil , je l'armai , et plaçant la crosse à mon épaule, j'ajoutai avec plus de calme, mais d'un ton résolu.

« — Le premier qui avance , je le tue... on me tuera après, je le sais, mais du moins je serai mort en France.

« Hélène , qui était restée dehors , sur notre cheval , ne me voyant pas revenir, avait mis pied à terre, et elle entra dans le corps-de-garde.

« Mon attitude, ma figure enflammée de fureur, lui dirent que quelque chose d'extraordinaire se passait, de sorte qu'après avoir hésité un moment , elle se jeta aux pieds de l'officier, et elle lui cria d'une voix déchirante :

» — Monsieur, ne faites pas de mal à mon frère! il est si heureux de revoir la France...

« — Hélène ! — criai-je à mon tour sans quitter ma position défensive, — veux-tu mourir ici ou retourner en exil?

« — Je veux mourir avec toi si tu meurs...

« Telle fut sa réponse. Et elle vint m'entourer de ses petits bras.

« Je jetai un regard sur l'officier, et je vis qu'il avait de grosses larmes dans les yeux.

« — Quel âge avez-vous donc, que vous êtes si brave? — me demanda-t-il.

« — Est-ce qu'il y a un âge pour être brave? J'ai eu quinze ans au mois de janvier dernier.

« — Quinze ans ! — s'écria l'officier. — Mais alors la loi ne vous concerne pas, mon enfant. Posez ce fusil et venez membrasser.

« Je ne me fis pas répéter cette bonne parole, et je sautai au cou de l'officier. Ma taille l'avait trompé sur mon âge.

« Il nous conduisit à la meilleure auberge du village, et il voulut absolument nous donner à souper pour entendre notre histoire.

« C'est lui qui m'a tracé notre itinéraire jusqu'ici. J'espère que je le reverrai un jour.»

— Maintenant, mes amis , — continua Jacques, — je n'ai plus rien à vous apprendre, mais j'ai à vous dire que rien ne manque à mon bonheur, puisque je suis près de vous pour ne plus vous quitter.

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