‹ Jacques de BrancionChapitre 13 sur 20 · VIVE M. JACQUES · texte numérisé non relu

VIVE M. JACQUES

Le lendemain, qui était un dimanche, les habitants du château partirent de bon matin pour se rendre à la messe paroissiale qui, depuis le rétablissement du culte, se célébrait à huit heures précises.

Ce n'avait pas été une petite affaire que de déterminer Adrienne à accompagner ses maîtres dans cette première visite au village. D'abord, même depuis que sa réconciliation avec Vivant l'avait rendue plus abordable, elle s'étaittoujours refusée à s'éloigner de l'enceinte du château, puis elle redoutait, sans en convenir toutefois, que les deux orphelins ne reçussent pas des gens du pays l'accueil qu'elle rêvait pour eux depuis qu'il lui était impossible de révoquer en doute leur retour.

Il fallut donc que Jacques interposât en quelque sorte son autorité pour vaincre l'obstination delà vieille femme de charge, qui ne céda qu'avec une visible répugnance, et en marmottant entre ses dents cette phrase dans laquelle se résumaient toutes ses craintes : Jepa-

rie que ce trembleur de curé ne leur offrira pas seulement l'eau bénite comme du temps de monsieur le comte.

— Bah! bah! ma bonne amie, — dit Jacques, qui avait entendu sa réflexion, — pourvu qu'il en tombe une goutte sur moi je serai content Allez vous mettre dans vos plus beaux atours, et partons : nous sommes déjà un peu en retard.

Une demi-heure après, Adrienne reparut, ayant de son mieux suivi la recommandation de son jeune maître.

Elle avait tiré d'un vieux coffre une robe en gourgouran couleur gorge-pigeon, présent de noces de la comtesse, qui n'avait pas vu le jour depuis l'hiver de 1789. Cette robe dont la coupe remontait à quatorze années , était d'une ampleur prodigieuse, qu'augmentait encore en apparence du moins, la maigreur de celle qui la portait. Un immense mantelet en linon, un bonnet de dentelle, monté sur une carcasse qui avait la forme d'un melon à côtes, et des mules à talons complétaient le costume d'Adrienne, costume dans lequel la pauvre vieille femme de charge ne paraissait guère plus à son aise que si elle eût été la reine des îles Sandwich.

Jacques la remercia de sa condescendance à ses désirs, et Hélène lui dit qu'elle était bien plus belle que dans sa vilaine robe noire.

On se mit en marche vers huit heures moins un quart, ce qui ne laissait aucune chance d'arriver à l'église avant le commencement de l'office.

Comme la veille, le temps était délicieux : il semblait que la nature se fût parée pour fêter le retour du jeune proscrit. Les buissons inclinaient leurs rameaux ver-

doyants sur son front, les grands arbres murmuraient harmonieusement autour de lui, les oiseaux redisaient leur plus doux chant sur son passage. A la fois radieux et recueilli, tenant sa sœur par la main, et suivi de ses deux fidèles serviteurs, Jacques s'avançait vers le village, respirant avec délices cette joie printannière dont parle Milton; et, ainsi que lui, tous les êtres animés ressentaient cette surabondance dévie qui se développe si rapidement au moment de l'année où la nature commence à jouir de son réveil après le long sommeil qui la retenait engourdie. La fauvette et le rossignol, en lui répétant, à l'envi, dans leurs joyeux concerts, que l'hiver avait fui sans retour, semblaient lui dire aussi que les rigueurs de l'exil ne recommenceraient jamais pour lui, et sur le fond delà riante perspective qui se peignait, à son imagination il voyait de nombreux étés, avec leurs longs jours, leurs nuits embaumées et leurs riches variétés de fleurs et de fruits.

Heureux jeune homme ! rien n'était déception pour lui, car lorsqu'il avait quitté la France il était trop enfant encore pour y avoir des amis. Ce qu'il chérissait alors c'étaitla nature et il la retrouvait fidèle à l'heure de son retour. Quel sourire de compagnon eût été aussi rayonnant que celui de ce jeune printemps qui le saluait au passage ?

Quand ils arrivèrent à l'église, la messe était commencée, et comme ils se placèrent dans un endroit près du porche, personne ne remarqua leur venue.

Mais vers la fin de l'office, une sourde rumeur circula parmi les assistants. On n'avait pas encore vu Jacques

est Hélène, tous deux prosternés dans l'ombre et à l'écart; mais la présence inaccoutumée d'Adrienne, dans son costume anti-révolutionnaire, celle de Vivant, en grande tenue de dragon, et plus encore que tout cela, le contentement répandu sur leurs physionomies avaient (rappela foule, et de proche en proche on se communiquait à voix basse les réflexions que cet événement faisait naître. Enfin tout fut expliqué ou plutôt compris, lorsqu'à la sortie de l'office on aperçut Jacques et Hélène sur la place de l'église entre leurs deux fidèles serviteurs émus, joyeux et peut-être vaguement inquiets.

L'éclairn'est pas plus rapide, la commotion électrique n'est pas plus communicative que l'explosion du sentiment qui jaillit à la fois de toutes les âmes. A peine une voix se fut-elle écriée : Ils sont revenus ! que trois cents voix répétèrent les mômes paroles avec transport A l'instant même les deux orphelins furent entourés, pressés, embrassés, comme s'ils étaient les enfants de toutes les familles qui se trouvaient là. Riches et pauvres, innocents et coupables de leurs malheurs, étaient également ravis et sincères dans leur ravissement. Tout était oublié, même le mal qu'on leur avait fait, témoignage éclatant que leur retour était un bonheur pour tous. On ne savait par quelles expressions, par quels gestes témoigner Tivresseque causait leur présence. Leur beauté, leur jeunesse, la confiance avec laquelle ils manifestaient leur reconnaissance pour ce touchant accueil, ajoutaient de seconde en seconde une sympathie nouvelle à toutes celles qu'ils inspiraient déjà. Adrienne

elle-même était satisfaite, bien qu'elle souhaitât encore que les cloches sonnassent à grandes volées.

Enfin Jacques fit signe qu'il voulait parler. Le tumulte se calma peu à peu, la foule agrandit le cercle qui pressait les deux enfants, et le silence s'établit.

— Mes amis, — dit Jacques d'une voix forte, — tout ce que je vois, tout ce que j'entends, je l'espérais en revenant vers vous. Celui qui m'a transmis son nom m'a aussi transmis les sentiments qui ont rempli son âme tant qu'il a vécu. « Si jamais tu les revois, — me disaitil, — aime-les bien, afin qu'ils sachent que tu n'as pas dégénéré. Si tu reviens pauvre, reçois; situ retrouves ta fortune, partage. Leurs pères et les tiens dorment dans le même champ de repos, ils sont tes frères.»

— Mes amis, — continua Jacques en posant la main sur son cœur avec un mouvement rempli de noblesse et de loyauté, — ces paroles de mon père sont gravées là... quand je vivrais aussi longtemps que le plus vieux d'entre vous, je ne les oublierais pas. Soyez notre famille : nous vous aimerons comme si nous étions vos enfants.

Il y eut un moment de silence, auquel succéda bientôt une explosion de cris de Vive monsieur Jacques!

Puis on entoura de nouveau les deux orphelins, et de toute part on leur proposa de les reconduire en troupe au château.

— J'accepte de grand cœur, mes amis, — répondit Jacques, — mais avant de retourner là- haut, je voudrais aller faire une visite à mon vieux camarade Denis, qui n'est pas parmi vous, à ce qu'il me semble.

Effectivement l'ex piqueur, qui était à cheval dès le point du jour pour faire sa tournée dans les bois, n'était pas venu à l'église, et ignorait par conséquent ce qui se passait.

11 fut décidé qu'on se rendrait au château en passant devant le cabaret du grand Saint-Hubert ; et on s'ébranla aux cris de vive monsieur Jacques !

Denis mettait pied à terre lorsque ces acclamations, d'abord confuses, arrivèrent à son oreille. Comme elles devenaient plus distinctes de seconde en seconde, il se mit à écouter attentivement et le cri lui arriva d'une façon très nette.

11 n'eut pas le temps de réfléchir beaucoup : une masse de peuple arrivait en courant, et Jacques, qui marchait à la tête de ce cortège improvisé , sauta au cou de l'ex-piqueur avec le plus chaleureux abandon, en lui disant :

— Eh bien ! mon vieux Denis, me reconnais-tu?

— Si je vous reconnais! — s'écria l'ex-piqueur. — Mais très-certainement : vous êtes tout le portrait de monsieur votre oncle, pauvre défunt monsieur le chevalier Robert de Brandon ! un des meilleurs veneurs de France en son vivant.

Et une larme vint mouiller l'œil railleur de Denis.

— J'avais toujours dit que vous reviendriez, monsieur Jacques, — reprit-il. — En voilà un long défaut relevé! Allons, allons, la fanfare sonnera encore dans les bois de Saint-Révérien, où, Dieu merci, les cerfs et les chevreuils ne manquent pas.

Pendant ce petit colloque , quatre ou cinq paysans

s'étaient retirés à l'écart, et ils semblaient comploter quelque chose.

— Ce sera fait en un tour de main, — disait l'un.

— C'est vrai que l'escalier de la cave n'est pas rude, et nous sommes ici bien du monde, — répondait l'autre.

— Pensez-vous que ça ne le fâchera pas, — ajoutait un troisième.

— Le fâcher 1 une honnêteté comme ça! il sera au contraire joliment content.

— Eh bien ! à l'ouvrage, — dirent-ils tous ensemble. Et se rapprochant de Denis, ils lui firent signe qu'ils

avaient quelque chose à lui demander , et ils lui glissèrent quelques paroles à l'oreille.

— Très-certainement que c'est une idée, et une fameuse ! répondit-il. Voilà ma clé : le bon coin est à gauche.

Cinq minutes après, un tonneau de vin arrivait en roulant et s'arrêtait à quelques pas de Jacques.

Puis des mains vigoureuses le mettaient debout et le défonçaient aux. acclamations de la foule.

— Monsieur Jacques, — dit un vieux paysan à longue chevelure blanche, — nous voulons boire à votre sainte avec du vin franc comme nos cœurs.

— Apportez-moi un verre, que je boive à la vôtre,— répondit le jeune gentilhomme.

Le verre fut apporté et rempli; d'autres le furent également, alors Jacques ôta son chapeau.

— A nos amis de Saint-Révérien I — s'écria-t-il; — à leurs femmes, à leurs enfants, à tous! Puisse désormais la mort seule nous séparer!

— A la santé de monsieur Jacques! Vive monsieur Jacques! répéta la foule.

— Je veux boire aussi, — dit la petite Hélène en levant ses mains mignonnes et rosées.

Jacques lui tendit son verre, au fond duquel restaient quelques gouttes de vin, et l'enfant le porta à ses lèvres en criant :

— A nos bons amis!

Un tonnerre d'accclama lions accueillit ce nouveau toast. Les échos des montagnes le répétèrent au loin : on eût dit que toute la contrée s'associait à celte grande réconciliation.

Denis alla chercher sa trompe . et une joyeuse fanfare vint joindre ses accents à ce concert de voix humaines, si franches dans leurs accents.

Une heure s'écoula dans cette douce expansion de sentiments si subitement réveillés. Le tonneau de vin fut vidé jusqu'à la dernière goutte; alors tous les assistants se prirent par la main et se mirent à danser autour.

Adrienne elle-même, emportée dans cette ronde, dans?, comme une jeune fille de quinze ans.

Et à chaque instant le cri de vive monsieur Jacques! s'élevait et s'en allait au loin porté sur les ailes de la brise.

On dépouilla un ormeau de ses branches, chacun en prit une, et on se mit en marche vers le château.

Pendant que cette forêt vivante cheminait sur la rive du lac , un homme assis dans un jardin fermé par quatre murailles, s'étonnait des clameurs joyeuses qui arrivaient jusqu'à lui dans la direction du village.

— Qu'ont-ils donc à ss réjouir comme cela? — se demandait-il avec inquiétude.

Il écouta encore , puis il éleva la voix et il dit :

— Clématite, mon enfant, où es-tu?

— Me voici, mon père, — répondit une ravissante jeune fille qui arriva en courant.

— N'entends-tu rien d'extraordinaire du côté du village?

— J'entends des cris et des chants ; on dirait maintenant que cela se dirige vers le château.

— Je crois que tu as raison. Fais-moi le plaisir de monter au premier, et si tu vois quelque chose tu me le diras.

Moins d'une minute après la jeune fdle reparut à une fenêtre d'où elle cria :

— Oh ! mon père, ce que je vois est bien beau ! c'est comme une procession. Il y a des hommes, des femmes, des enfants , et chacun tient une branche d'arbre à la main. J'entends aussi ce qu'on crie.

— Que crie-t-on?

— Vive monsieur Jacques !

— En es-tu bien sûre?

— Très sûre : écoutez vous-même.

L'homme écouta , et en effet le cri de vive monsieur Jacques /arriva distinctement à son oreille.

— Malédiction ! — niurmura-t-il d'une voix sourde, le jeune homme est revenu !

Nos lecteurs ont dû reconnaître Brulard.

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