‹ Jacques de BrancionChapitre 14 sur 20 · A VOL ; 'OISEAU · texte numérisé non relu

A VOL ; 'OISEAU

Nos iocteurs auront sans doute compris qu'il ne saurait entrer dans les vues de l'autour de cet ouvrage de les faire assister jour par jour, eten quelque sorte heure parhenreà tous les événements secondaires qui suivirent le retour des deux orphelins. Ils savent, d'une part, soi i qu'il:-- raient appris de leur propre expérience, soit qu'ils l'aient observe idans, la destinée d'autrui, qu,ç hlongues époques de calme succèdent presque toujours aux granles épreuves de la vie, et, d'un autre côté, ils ont dû conclure de l'accueil fait par les habitants de Saint-Ré vérien aux enfants de leurs anciens seigneurs, que le sort de ceux-ci si cruel à son début, ne pouvait que s'être amélioré de jour en jour, depuis celui qui leur avait rendu une patrie, des amis, et les débris d'une fortune qui leur assurait une existence heureuse et paisible dans le «nanoir de leurs pères.

Nous passerons donc rapidement sur un intervalle de trois années, en nous bornant à indiquer les princi-

JACQUES DE BIUNCION. 257

paux événements survenus pendant ce laps de temps, el [ après avoir donné un aperçu de la situation que ces événements ont fait à nos personnages, nous rentrerons dans la partie active de notre récit , qu'alors nous n'interromprons plus pour revenir en arrière , comme nflfcs nous croyons obligés de le faire en ce moment. P-Mi de jours après la scène que nous avons racontée dans le chapitre précédent . Jacques et sa so-ur furent informés, avec force précautions oratoires, par Adrienne et Vivant, de l'existence du trésor que la prévoyance de leur père avait amassé. Les deux enfants ne témoignèrent d'abord pas plus de joie de cette découverte qu'il n'était raisonnablement permis d'en attendre d'un âge où l'on est encore indifférent à la fortune ; mais Jacques dont l'esprit était d'une solide maturité , n'eut pas besoin que ses serviteurs lui donnassent de bien grandes explications pour comprendre dans toute leur étendue les changements heureux que cette circonstance allait amener dans leur position. Le trésor, enlevé du réduit mystérieux où il était resté caché pendant une douzaine d'années, futapporté en secret dans l'intérieur de la tour, et rangé sur les rayons d'une vieille armoire de chêne à la formidable serrure. On profita naturellement de cette occasion pour comparer l'état du trésor avec les notes laissées par le comte à Adrienne . et le tout se trouva delà pins grande exactitude La somme , ou plutôt les sommes économisées par le père el l'aïeul de Jacques formaient, tant en or qu'en argent, un total de trois cent soixante mille francs.

Ce n'était pas là. à coup sûr, une fortune comparable à celle dont avait joui autrefois la famille de Brancion; mais après tant de malheurs, et alors qu'on s'était en quelque sorte vu en face de la perspective d'une ruine complète et irrémédiable , ce secours inespéré pouvait passer à bon droit pour une éclatante réparation du sort. Il ne s'agissait plus que d'en régler l'emploi d'une façon convenable, et sur ce point l'accord des membres du conseil du jeune Brancion avait laissé beaucoup à désirer. Dans ce conseil , Adrienne représentait la résistance ou le passé, et Vivant le progrès ou l'avenir. La première , qui ne croyait pasqup la révolution serait finie tant qu'il manquerait une seule pierre aux vieux créneaux du château de Saint-Révérien , avait été d'avis de reporter le trésor dans sa cachette, afin de l'avoir so'is la main et intact dans le cas, selon elle fort probable , où il faudrait s'expatrier une seconde fois. Vivant, comme on doit s'y attendre, avait soutenu l'opinion contraire, et cela avec une profonde conviction. Son naïf bon sens lui disait que la révolution devait être close pour bien des années,, puisque les révolutionnaires étaient repus : éternelle et grossière vérité que les esprits subtils n'aperçoivent pas toujours. L'exdragon conseilla donc à son jeune maître d'employer la majeure partie de ses capitaux au rachat de ceux de ses biens que les habitants du village étaient disposés à lui revendre, les uns, en rentrant simplement] dans leurs déboursés ; les autres en stipulant un léger bénéfice ; un petit nombre au prix de la valeur réelle. On ferait ainsi un assez beau domaine encore , au centre

duquel s'élèverait le château , dont on restaurerait définitivement la portion la moins endommagée. Un vif débat s'engagea d'abofd sur cette question de rachat. Selon Adrienne , racheter était non-seulement une imprudence , mais une faiblesse , un pacte honteux avec la spoliation ; selon Vivant, au contraire, c'était sauver les trois quarts de ce qui serait perdu en entier si on en agissait autrement. Jacques écouta avec attention cette controverse animée , et comme l'esprit conciliant de son père revivait en lui, il se rangea à l'opinion de Vivant. Le résultat de cette sage détermination fut de faire rentrer en la possession des deux enfants des biens pour une valeur de six cent mille francs, qui ne leur coûtèrent guère que le quart de cette somme.

Une année s'était écoulée dans les démarches que ces différentes transactions exigèrent. Enfin la terre deSaint- Révérien étant reconstituée en partie , on songea alors à la restauration du château. L'opinion d'Adrienne se manifesta de nouveau dans cette circonstance , et de la façon la plus vive. Elle aurait voulu , elle demandait qu'on ne touchât pas à ces ruines dont l'aspect nourrissait sa haine contre ceux qui les avaient faites. Selon elle, la tour du Commandeur suffisait pour la demeure des deux enfants. Battue sur ce point, elle essaya de regagner du terrain en exprimant le vœu que tout fût relevé puisqu'on touchait à quelque chose. Ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que pour restaurer on commençât par démolir. Ce moyen était cependant le seul : il ne fut pas difficile de le démontrer, et Vivant, qui se chargea de ce soin , n'eut pas de peine à convaincre

Jacques. Un corps-de-logis , dont la construction ne remontait qu'à la minorité de Louis-le-Grand , fut jugé, par un architecte intelligent , ass%z solide pour pouvoir être réparé sans grands frais. On l'isola de tous les débris qui le pressaient de toutes parts^ et quand il fut débarrassé de ce triste voisinage de ruines croulantes et noircies, on fut frappé de son aspect à la fois élégant et noble. Ce n'était plus l'imposant et sombre manoir des sires de Brancion , mais c'était encore une belle demeure , dans laquelle rien ne sentait le parvenu. Pour qu'on ne s'y trompât pas, la tour du Commandeur, qui s'élevait à quelque distance , fui laissée debout, et n'en parut que plus fière dans cette sorte d'isolement. Austère témoin d'une époque close dans l'histoire, elle se montrait dans un silence majestueux et triste comme les faits héroïques d'un passé évanoui.

Les réparations et les embellissements du nouveau manoir, accomplis avec une sage lenteur, avaient employé encore deux années : ils venaient d'être terminés entièrement au moment où nous reprenons noire récit.

Ces trois ans écoulés avaient achevé la maturité physique et morale de Jacques. Une vie active et sévère . des habitudes laborieuses et une inaltérable sérénité d'âme s'étaient réunis pour le transporterrapidementde l'adolescence à la virilité. On pouvait dire dt; lui qu'il était devenu homme sans avoir presque jamais été enfant. Sa sœur douée d'une organisation analogue à la sienne, avait vu, par des habitudes à peu près semblables le même miracle s'opérer en sa faveur. Tour à

tour au grand soleil comme un lézard, ou dans la brise comme un papillon, sa. riche nature avait hâté la marche du temps. Jacques, à dix-huit ans. paraissait en avoir vingt-cinq ans; Hélène . à treize ans et demi, aurait nu en accuser dix-sept au moins

Sa beauté était merveilleuse. En prenant l'éclat sérieux de la jeunesse , elle avait gardé le doux rayonnement le l'enfance. Son grand œil bleu étincelait d'esprit et de bonté ; sa chevelure blonde s'était enrichie des teintes chatoyantes de l'or bruni. Grande, mince et souple comme son frère, leur air de famille frappait au premier abord : on les reconnaissait comme appartenant à la même souche ; seulement, dans l'un on voyait la maîtresse branche de IPdflbfë, et dans l'autre, la plus belle (leur.

Est-il nécessaire de dire qu'ils s'aimaient (h* l'affection la plus tendre, la plus forte et la plus sereine? ! puisqu'on sait qu'ils ont souffert ensemble, et qu'ensemble ils ont lutté. Mais ce que nous devons dire, par ce que ce sentiment est rare, c'est qu'ils avaient un profond respect pour leur mutuelle affection. Rien de puéril ne s'agitait dans ces âmes écloses dans la douleur et mûries dans l'épreuve. Si Jacques eût perdu sa •reur, il en serait devenu fou: si Hélène eût perdu son frère, elle en serait morte, et cependant aucun d'eux ouvait pour la destinée de I' mtre ces tourments de chaque minute, ces agilalinns inquiètes, ces craintes in<$essaî»teB qui jett ait tant de trouble au milieu des joies de la vie commune de deux «"très qui vivent l'un pour l'autre. Hélène voyait partir Jacques sur un cheval

indompté, et elle ne pâlissait pas: l'hiver, quand la soirée se prolongeait, sans qu'il fût de retour de la chasse au sanglier, l'ombre d'une crainte ne passait pas sur le front delà jeune fille. Comme deux épis du même sillon, ils s'étaient si souvent courbés et relevés ensemble sous l'effort de la tempête, qu'ils ne croyaient pas au coup qui les eût frappés isolément. Inébranlable au fond, leur tendresse avait dans la forme une gravité qui n'excluait pas la grâce. ILs ne se tutoyaient presque jamais, et leurs caresses fraternelles ressemblaient, aux chastes enlacements d'un groupe de séraphins. Privés de bonne heure de la sainte vigilance d'une famille, ils s'étaient instinctivement réfugiés sous l'œil de Dieu.

Rien déplus charmant, de plus égal et de plus simple que leur vie. Jacques partageait son temps entre l'administration de leur fortune, lâchasse et de fréquentes excursions dans le village, où sa sœur l'accompagnait presque toujours. Hélène s'occupait des détails intérieurs du ménage, aidée en cela par Adrienne. comme son frère l'était par Vivant. Leur dépense était calculée sur la moitié de leur revenu; le reste se répandait en bonnes actions autour d'eux. Ils n'avaient pas, dans leurs habitudes, ce genre de luxe qui touche de si près à l'égoïsme. mais ils ne se refusaient pas celui auquel on peut faire participer ses semblables, et qui ajoute à la dignité des êtres qui ont eu le bon esprit de le choisir. Us possédaient des chevaux robustes, des fleurs brillantes et rustiques comme eux, et les gens attachés à eur service Irouvaient une existt nce heureuse sous leur bienveillante autorité.

Après l'arrangement de leurs affaires, Jacques avait eu un moment la pensée de prendre une institutrice pour sa sœur ; mais ses démarches pour trouver un sujet convenable n'ayant pas eu un prompt résultat, il s'était dit que l'inconvénient d'avoir une étrangère dans leur intérieur si heureux et si paisible ne serait peutêtre pas compensé par les avantages qu'ils en retireraient. Hélène avait d'ailleurs un goût naturel et intelligent pour l'étude, et quelques livres bien choisis, qui lui furent prêtés par monsieur Lavesvre, curé de Saint- Révérien, lui donnèrent en peu de mois le désir de s'élever elle-même. L'idée d'une institutrice fut donc définitivement abandonnée, et la jeune fille, à l'époque où nous la retrouvons, n'aurait eu rien à envier aux personnes de son âge et de son rang dont l'éducation avait été moins négligée, si elle en eût rencontré quelques-unes.

Tous ces événements ne s'étaient pas successivement déroulés sans causer de violentes colères à Brulard. Vaincu dans toutes les intrigues qu'il avait ourdies pour empêcher les habitants du village de revendre au jeune gentilhomme les biens confisqués sur sa famille, il s'était vu en outre dépossédé du rang de premier personnage du pays, dont il avait joui pendant quelques années. Isolé, méprisé, chargé, en sa qualité d'instigateur des iniquités de tous, il avait perdu jusqu'à la société de monsieur Larue, le notaire, qu'une trentaine d'actes faits dans l'espace de quelques mois avaient décidément rattaché au château. L'ex-maire^ réduit à la société de deux ou trois paysans mal famés, n'osait plus

se montrer dans la grande rue de Saint-Révérien, et passait ses jours et ses nuits dans la recherche d'une éclatante vengeance pour tous les outrages qu'on lui faisait subir. Comment l'entrevoyait-il? c'est ce que nous n'expliquerons pas maintenant, et nous nous bornerons à dire que le premier acte par lequel il avait manifesté l'intention d'entrer en rivalité ouverte avec le château avait été d'envoyer sa fille Clématite dans un pensionnat à Chaumont. Celte séparation avait eu lieu environ une année après le retour de Jacques et à'tiélène, et sans que ceux.-ci eussent rencontré une seule fois la demoiselle au père Brulard, comme on disait à Saint-Révérien.

Brulard, sur le compte duquel nos lecteurs doivent être suffisamment éditiés, avait une qualité moins commune qu'on ne le croit généralement: il était bon père. Cet homme, dont Pâme ne vibrait que pour la haine, dans les veines duquel il coulait moins de sang que de fiel ; cet homme, dont l'affreux ricanement n'eut pas cessé de se faire entendre s'il eût vu s'abimer toute la terre à l'exception de ce qu'il en possédait, aimait sa fille avec passion. S'il n'eut pas été père, peut-élre se rait-ii resté honnête homme : nous hasardons cette supposition. La révolution, en lui montrant la possibilité d'acquérir une fortune et un rang pour son enfant, l'avait subitement changé. L'envie et la cupidité étaient alors entrés dans son cœur pour n'en plus sortir, et la pensée que sa petite Francinc ne serait jamais que la fille d'un pauvre diable de valet de chambre, était devenue un affreux cauchemar. pour lui. A dater de ce

moment il ne fit pas un pas, il ne forma pas un projet qui n'eut pour but d'enrichir et d'élever sa fille. Quand il voyait la comtesse, élégamment vêtue, sortir dans sa belle berline, il se disait : Francine aura une voiture et des robes de soie. Quand il recevait un ordre, il jurait ses grands dieux que Francine, un jour aussi, commanderait à des domestiques. Que lui importait d'être ingrat, criminel même, pourvu que Francine sortit du rang obscur que le sort lui avait injustement assigné. — Elle sera aussi belle que madame, —pensait-il. — Pourquoi n'aurait-elle pas une. autre perspective que de détenir un jour femme de. chambre ? — Et ses joues se creusaient, et ses yeux, s'enfonçaient dans leur orbite, et il se promettait d'en venir à ses fins, sans s'inquiéter des nécessités terribles qu'une semblable préoccupation ne manquerait pas de lui imposer. Favorisé d'abord par les circonstances, il se voyait maintenant sur le point de perdre une partie de ses conquêtes, ta fortune lui restait à la vérité, mais sa considération qu'il cherchait à reconstruire à sa manière, sa considération, sur laquelle il comptait pour faire faire un beau mariage à Francine, devenue mademoiselle Clématite, sa considé ration qui était aussi une richesse pour son enfant, il la voyait irréparablement compromise. D'abord le retouldes héritiers de ses anciens maîtres rappelait qu'il avait été domestique ; puis c'était la popularité de monsieur Jacques qui l'importunait, et la réputation de beauté de mademoiselle Hélène qui le faisait étouffer de jalousie. Il n'admettait pas la possibilité qu'elle fut plus belle que sa fille, mais c'était au moins une rivalité, et il n'en

pouvait tolérer aucune. — Clématite lui sera supérieure en quelque chose, — murmurait-il ; et Clématite était allée en pension, avec la recommandation d'ajouter tous les genres de talents et de mérites à toutes les grâces dont le ciel l'avait dotée.

Au moment où nous reprenons notre récit, mademoiselle Clématite Brulard venait d'arriver à Saint- Révérien, pour ne plus retournera Chaumont. La maîtresse de pension avait écrit à son père que la jeune fille en savait plus que tous les professeurs de son établissement, et qu'il ne lui restait plus qu'à jouir de ses succès dans l'intérieur de sa famille.

Page 1