L'INTÉRIEUR D'UN DÉMOCRATE
La maison qu'habitait l'ex-valet de chambre Champagne, maintenant monsieur Brulard, après avoir été dans l'intervalle de ces deux phases de sa vie le citoyenmaire de la commune de Saint-Révérien, était l'ancien presbytère du village, qui avait été aussi vendu nationalement pendant cette sanglante orgie de dix années qu'il est convenu d'appeler la Révolution Française. C'était un vaste pavillon carré, solidement construit en pierres de taille, dont l'apparence robuste ne manquait pas d'une certaine légèreté élégante. Le rez-de-chaussée, auquel on arrivait par un large perron de cinq marches et à deux montées, protégées par une grille massive mais assez bien travaillée, se composait d'un vestibule et de quatre pièces servant do salon, de salle à manger, de chambre à coucher et de cuisine. Au premier étage celte distribution était exactement semblable, mais les appartements avaient une autre destination : ils étaient consacrés à loger les personnes étrangères à la maison
qui y venaient temporairement. Le second contenait des logements de domestiques ou d'hôtes moins distingués; enfin ie vide laissé sous la toiture, dont l'élévation était considérable, s'utilisait en un vaste grenier qui s'étendait dans toute la longueur du bâtiment, lequel était éclair!-, au nord et au midi, par sept belles fenêtres, dont les deux du milieu étaient ornées de balcons au premier étage, et servaient de portes communiquant avec la cour et le jardin au rez-de-chaus • .
Lorsque Brulnrd ;".iii acheté, au prix de quelques milliers d'assignats avariés, cette habitation, la plus belle, sans contredit, de tout le village après le château, les dehors ne répondaient pas à In description que nous venons de faire de l'intérieur. !)•! rôle du nord un immense portail fermé par une haute barrière efti paiissadesj donnait entrée dans une cour pavée plus longue que, large, et. encadr ée . resserrée à droite et à gauche lier deux rangées 5e constructions irrégulières dans lesquelles se trouvaient les dépendances de la maison, c'est-à-dire une écurie, un vaiiderie,
un b !■•• i tour, et les toits à porcs et à poules. Cette
cour naturellement triste était de plus habituellement fort négligée ; l'herbe y croissait entre les pavés ; les animaux de différentes espèces qui t'habitaient y laissaient sans scrupule -.les traces peu agréables de leur passage ; on y voyait des vieilles charrettes, i\es vieux tombereaux . des brouettes vermoulues ei d-as ann.-oirs disloqués. Teljle étail dont la vue qu'on avait fies fenétu's delà maison «-.i (;,,|r du nunl , du midi
était un peu moins mal traitée , car elte n'avait pour
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perspective qu'un affreux, petit jardin , enterré comme une citerne entre quatre grandes murailles ; mais , si laid qu'il lût , c'était du moins de la verdure pendant la belle saison , sans compter qu'on y recueillait d'excellents fruits en automne et d'assez gracieuses fleurs au printemps , du reste pas d'ombre , excepté celle d'une petite tonnelle en chèvre-feuille , dans laquelle on ne pouvait entrer qu'en se courbant en deux , comnae si c'eut été la hutte d'un esquimeau . et pas de promenade si ce n'est trois ou quatre allées bordées de. buis qui ne communiquaient pas entre elles , attendu qu'elles séparaient les plates-bandes d'une manière de parterre, où chaque mois d'avril ramenait régulièrement la même tulipe jaune flammée de ponceau, la même jacinthe bleue et le même pied d'oreilles d'ours.
Tel était l'état des eboses lorsque Brulard avait fait l'acquisition du presbytère , et il n'y avait rien changé pendant les premières années de sa possession: mais plus tard, soit dépit d'apprendre parle bruit public, qui les exagérait , comme cela arrive toujours , les embellissements qu'on faisait au château, soit pour procurer une joyeuse surprise à sa chère petite Clématite qui devait revenir de son pensionnat dans quelques mois, Brulard s'était brusquement résolu à embellir sa demeure extérieurement et intérieurement. La barrière en palissades avait été remplacée par une porte coebère en bois de chêne peint en vert olive ; la cour, repavée , nettoyée . s'était agrandie par la démolition d'une tie des bâtiments qui l'étouffaient, enfin le jardinet avait vu tomber son enceinte de murailles, et s'é-
tait trouvé ainsi réuni 3 un clos de sept ou huit arpents, ce qui avait amené la complète transformation de son dessin primitif. Les plates-bandes avaient cédé la place à une pelouse, les arbres fruitiers à des massifs de lilas et de faux ébéniers ; Brulard en parlant de cet ensemble , qui laissait cependant beaucoup à désirer, pouvait dire , et il ne s'en faisait pas faute : J'ai maintenant un parc.
Pendant que ces merveilles s'accomplissaient au dehors , l'intérieur de la maison subissait aussi de notables changements. Les plafonds étaient refaits, les boiseries repeintes , le carrelage des différentes pièces mis en couleur et ciré. Un ancien sapeur de la 72° demibrigade, qui venait de monter à Arc-en-Barrois une boutique de tapissier, fut mandé à Saint-Révérien , et autorisé par Brulard à donner carrière à son imagination. Nous n'entrerons pas dans le détail des chefsd'œuvre qu'elle enfanta , et nous nous bornerons à dire que Clématite, en revenant de sa pension, avait été introduite par son père dans une pièce dont la tenture en coutil rayé était disposée en forme de tente, sur les parois de laquelle l'ingénieux artiste avait figuré, au moyen de morceaux de draps de toutes couleurs etpittoresquement découpés , des trophées d'armes qui ne manquaient pas d'une certaine originalité : c'était la chambre à coucher de la jeune fille. Cet heureux choix mettra, nous l'espérons du moins, nos lecteurs à même de se figurer ce que devait être le reste de la maison.
« Qui possède un palais veut avoir des esclaves. »
A dit un poète quelconque. Cet axiome qui (Hait fort dans les idées de Brulard, en sa qualité d'ancien révolutionnaire et de parvenu , avait reçu une nouvelle application , et Tunique servante de l'ancien valet de chambre , élevée à la dignité de cuisinière, s'était vu adjoindre une soubrette destinée au service particulier de mademoiselle Cl 'matite , et un domestique mâle , qui , sous le titre pompeux de jockey et le pseudonyme un peu arriéréalorsde Carmagnole, fut chargé du gros ouvrage de la maison.
Ces changements étant complètement terminés quelques semaines avant l'arrivée de Clématite, rien ne manqua à la joie que ce retour causa à son père. La jeune fille fut immédiatement installée en qualité de maîtresse de maison , et Brulard signifia en termes fort rudes à ses gens qu'ils eussent à obéir à sa fille comme à lui-même. Cet ordre fut accueilli avec une satisfaction sincère, car on y entrevit l'espoir d'une autorité plus douce, soit qu'elle s'exerçât directement, soit qu'elle fut simplement destinée à tempérer celle du maître.
Ceci nous amène tout naturellement à apprendre à nos lecteurs que mademoiselle Clématite Brulard était la plus charmante jeune fille qui se puisse imaginer. Sensible, affectueuse , obligeante, elle savait régner pari bonté plus puissamment que d'autres par la crainte, e;. il lui suffisait de laisser entrevoir un désir pour inspire." autour d'elle l'émulation de l'obéissance. Si son père Peut aimée avec moins de passion , il aurait sans doute blâmé celte séduction de la grâce
qui était son seul despotisme, mais il la lui pardonnait comme il lui eût pardonné un vice si le ciel l'eût traitée moins favorablement. Clématite était son idole, son orgueil, sa vie: pour lui épargner une larme il aurait été capable de tous les crimes et peut-être même de toutes les vertus ; pour la voir heureuse, il se serait presque condamné à défaire tout le mal qu'il avait fait, si cela eût été eu son pouvoir. Quanj i! la contemplait, son regard habituellement farouche prenait de la bienveillance; quand elle parlait . son affreux ricanement •xpirait dans son gosier contracté subitement par une émotion respectueuse. Près d'elle il ne s'apercevait pas de son isolement, i: ne lui arrivait jamais de sentir peser surluile mépris de si s semblables ; il oubliait même que ce mépris pourrait être un jour à venir un obstable aux grandes destinées qu'il rêvait pour son enfant. — Elle est si belle et elle sera si riche un jour. — pensait-il.
Et en effet . s'il y a sali à vingt lieues à la ronde une jeune tille qui pût rivaliser de beauté avec Hélène de Brancion, c'était, à coup sûr. Clématite Brulard. Plus âgée de quelques années, mats paraissant beaucoup plus jeune que son âge, Clémuite avait dans toute sa personne une distinction naturelle que la plu . iière . patricienne eut pu envier, bes traits d'Hélène étaient plus fins peut-être . son teint aussi avait plus d'éclat, mais la beauté de Clématite compensait ces avantages par une régularité à la l'ois sévère et douce, et par une carnation d'une délicatesse tans pareille, ijuoi que ses \eu.\ iassent noirs et ses cùeveug mi un i'uncé, sa peau
était d'une blancheur éblouissante et d'une transparence qui permettait de distinguer ses plus imperceptibles veines. Moins grande qu'Hélène , sa taille en revanche avait plus de fermeté et ses mouvements plus d'harmonie. Ses mains étaient belles, ses pieds petits, toutes ses attitudes dignes et gracieuses ; enfin , à la voir près de son père , on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il l'avait peut-être aussi volée pendant la révolution, comme tout ce qu'il possédait.
Les premiers jours du retour de la jeune tille sous le toit paternel s'écoulèrent à la satisfaction de tous deux. On était heureux de se revoir, on avait des milliers de choses à dire ; mais bientôt le complet isolement dans lequel vivait Brulard frappa péniblement sa iiile, qui finit aussi par remarquer que, dans les rares excursions qu'ils faisaient dans la campagne, les gens quiis rencontraient ne les saluaient pas et affectaient même de les éviter. Clématite ne fit d'abord aucune réflexion sur cette circonstance-, et elle n*en aurait peut-être pas parlé de longtemps, si, un jour, monsieur Larue, le notaire du village, ne s'était trouvé aussi sur leur chemin et n'avait feint également de ne pas les reconnaître. Comme il était autrefois l'ami , le commensal et presque le complaisant de Brulard. la jeune filie ne put se rési gner à rester plus longtt-mp i dans l'ignorance sur les causes d'un fait si extraordinaire, el le soir après souper elle en demanda l'explication en ces termes à son père:
— Est-ce que vous êtes brouillé avtee monsieur Larue, mon bon père ! il me semble qu'il ne vous a pas salué aujourd'hui quand nous l'avons rencontré.
— Larue est un lâche et un imbécile — répondit Brulard. — Parce qu'il a barbouillé une demi-douzaine d'actes de quatre sous pour le château, et qu'on l'y a invité une ou deux fois à dîner, il se donne des airs de seigneur avec raoi... mais je lui ferai bien voir...
Et Brulard se mit à ricaner timidement, gêné qu'il était par la présence de sa fille.
— Je regrette beaucoup que vous ayez perdu cette relation là, mon père, — reprit Clématite — car, enfin, c'est triste pour vous de vivre toujours seul et de n'avoir personne avec qui vous puissiez faire votre petite partie le soir.
— Seul! — s'écria Brulard — est-ce que je le suis depuis ton retour, ma chère Clématite? est-ce que si j'avais envie de faire ma petite partie , comme tu dis , tu ne la ferais pas avec moi , et i:\ilie fois mieux que ce trembleurde Larue? Je suis bien comme je suis ! il ne me manque rien pour le moment; et si plus tard la compagnie d'un homme me devenait nécessaire... eh bien ! j'aurai mon gendre, eh... eh... eh... et celui-là, j'en réponds d'avance, ne sera pas un niais et un poltron comme Larue. Tu mêle choisiras bien, n'est-il pas vrai , mon bijou?
— Mais vous le choisirez pour moi, mon père; afin que je sois plus sûre d'être heureuse.
— Eh... eh... eh... les jeunes filles disent toujours cela à leurs parents, puis quand on leur en propose un, elles avouent les yeux baissés qu'elles en aiment un autre , et qu'elles mourront de douleur si on ne le leur donne pas. Au surplus, mon amour, tu as raison
de t'en fier à moi... eh... eh... eh... je veux que celui que lu épouseras , soit beau , soit riche , qu'il sorte d'une bonne famille et qu'il te plaise... eh... eh... eh... tu es le plus riche et le meilleur parti de toute la Haute- Marne; il n'y a pas de plus jolie fille que toi dans toute l'étendue du territoire de la ci-devant République , il te faut donc un mari mieux que tous les autres ; et nous le trouverons , ma minette... eh... eh... eh...
— Rien ne presse encore, mon père; et si votre isolement ne vous pèse pas trop. ..
— Mon isolement! parce qu'un rien dutout de notaire a cessé de venir chez moi ?...
— Mais monsieur Denis lui-même n'y vient plus — interrompit doucement Clématite — et comme ses visites vous faisaient grand plaisir autrefois...
— Je connais toutes ses histoires à présent — interrompit Rrulard à son tour — et puis, vois-tu, mon bijou, ce n'est plus comme autrefois à présent. . eh... eh... eh... dans ma position je ne puis pas fréquenter le premier venu. C'est comme toi, je ne veux pas que tu fasses amitié avec les filles du village, ça n'a pas d'éducation, c'est jaloux, mauvaise langue...
— Mais, mon père, je me souviens que quand j'étais petite fille vous me disiez que tous les hommes sont égaux.
— J'ai pu te dire cela en te parlant de l'orgueil des ci-devant nobles , mais je ne t'ai jamais dit qu il en fût de même pour des paysans. Il ne faut pas confondre , vois-tu... eh... eh... eh... et puisque nous en sommes là-dessus , je te dirai que je te trouve beaucoup trop
camarade avec ta femme de chambre. Cette petite Tronquette est gentille, mais elle est familière comme un chien d'aveugle, et si tu n'y prends pas garde elle finira par te manger dans la main... enfin elle s'asseoit à ton côté dans ta chambre... il n'y a pas à dire, je l'ai vu ; lui en avais-tu du moins donné la permission?
— Elle ne me l'avait pas demandée , mon père.
— Eh bien ! c'est un tort , que tu aurais dû lui faire sentir, car, enfin , c'est une domestique... eh... eh... eh...
— Mais, mon père, dans notre position... je craindrais.
— Et que craindrais-tu?
— Qu'on ne me rappelât...
— Que j'ai été valet de chambre?
Clématite répondit par un geste -ai tirmatif, qu'elle accompagna d'un tendre regard , comme si elle voulait consoler son père de ce pénible souvenir.
— Eli bien ! qu'ils viennent r.e le dire à moi , quej'ai été valet de chambre — reprit Bruiard d'un? voix dont l'expression était indéfinissable — et je leur répondrai que ce valet de chambre a été leur maitre à tous ; qu'il les a fait trembler; qu'au moindre froncement de ses sourcils, ils rentraient sous terre comme le ver que la bêche à mis un instant au soleil. Les imbéciles! c'est justement parce que j'ai eu l'esprit et le courage de sortir de ma position , et qu'ils ont été assez bêtes et assez lâches pourrester dans la leur, que je les méprise et que je ne veux pas qu'ils se familiarisent avec nous. Cependant, ma biche, si ça t'amuse de faire asseoir
Tronquette dans ta chambre, il ne faut pas que ce que je te dis là te gêne, entends-tu bien? Tu est la maitresse ici. Cette petite est drôlette; fais en un joujou, si tu aimes mieux cela qu'une femme de chambre... eh... eh... eh... et après tout tu ;;s peut-être raison; si ces gens-là ne sont pas précisément nos égaux, ils ont droit du moins à nos égards, et...
Brulard fut interrompu par l'arrivée de son jockey Carmagnole , qui venait voir si le souper était terminé, afin de mettre en ordre la salle à manger.
— Qui t'a demandé ici, drôle? — s'écria Brulard d'une voix stridente. — T'a-t-on sonné, appelé, ou viens-tu ici pour espionner tes maîtres , comme vous faites tous depuis le commencement du monde ? Retourne à ta cuisine, et ne remets les pieds ici que lorsque le bruit des chaises t'aura dit que nous quittons la table. Eh bien! maraud, qu'attends-tu encore pour obéir, et pourquoi me regardes-tu avec des yeux de grenouille effarée ? N'^s-lu pas compris ce que je te disais ?
— Si, Monsieur; mais mademoiselle m'a dit de venir toujours de temps en temps dans la salle à manger pour savoir si Ton n'avait besoin de rien , et alors je suis venu.
— Ah ! si c'est pour obéir à mademoiselle, — reprit Brulard d'une voix plus humaine, — je n'ai plus rien à dire; car si tu avais le malheur d'oublier un seul de ses ordres...
— Mon père, je suis très-contente de lui jusqu'à présent; et s'il faisait mal une fois par hasard, je vous demanderais de me charger de le gronder.
— Allons, allons, c'est convenu, — dit Brulard. — Tu peux t'en aller tranquillement si mademoiselle le permet.
Clématite fit un signe de tête gracieux, et Carmagnole s'éloigna en se grattant l'oreille.
— Ces gens-là sont bien heureux de te servir, — reprit Brulard en contemplant sa fille avec une admiration passionnée ; — mais si tu veux m'en croire, tu ne les gâteras pas trop. Dis-toi que c'est une mauvaise race , qui ne voit jamais dans la bonté que de la faiblesse, et dans l'indulgence que de la peur. Au surplus, fais comme tu voudras, mon minet, car s'ils s'émancipaient par trop , je saurais toujours les remettre à la raison, et je ne souffrirais pas que les choses se passent comme au château, où les domestiques sont plus maîtres que les maîtres eux-mêmes?
— Comment le savez- vous? — demanda vivement Clématite.
— C'est le bruit du pays.
— Vous n'avez donc toujours pas revu monsieur Jacques?
— Que veux-lu que je voie ce monde-là, qui fait le fier avec ks bourgeois et qui se laisse toucher la main par les paysans ? Croirais-tu que monsieur Jacques est allé dimanche dernier au cabaret du grand Saint-Hubert, et qu'il y a trinqué avec tous les gouspins du village? Il y a des gens qui ne savent pas tenir leur rang. Son père était déjà la même chose.
— C'est bien gentil à lui de n'être pas fier, — répondit Clématite avec l'accent de la sensibilité.
— Pas fier... pas lier., c'est une question : moi je crois que s'il fréquente ces gens-là, c'est pour se dispenser de voir ceux qui se rapprochent davantage de lui. Au surplus, ça m'est bien égal, et je le laisse bien pour ce qu'il est, lui, sa mijaurée de sœur, son brutal de Vivant et sa vieille folle d'Adrienne.
— Eh bien ! mon père, je ne pense pas comme vous, — répondit Clématite avec une fermeté douce, — et, à votre place , j'aurais voulu faire ma paix avec le château. Vous avez été élevé là; monsieur Jacques est mon frère de lait; ils ne vous ont jamais fait de mal...
— Tu veux que je m'expose à une humiliation... Si cela te faisait bien plaisir, je risquerais une démarche, mais tu peux être sûre d'avance qu'elle sera mal accueillie.
— Vous m'avez mal compris, mon père. C'était dans les premiers temps de leur retour au pays qu'il fallait faire co:nme tout le monde, aujourd'hui ce serait peutêtre trop tard , et je crois qu'il ne nous reste plus qu'à attendre une occasion favorable, qui peut, au surplus, se présenter d'un moment à l'autre.
Brulard attacha sur sa fille un regard pénétrant: mais presqu'aussitôt il baissa les yeux comme s'il craignait de la laisser lire dans sa pensée , puis il se leva brusquement de table, courut à sa fdle les bras ouverts, et la serra contre sa poitrine , en lui disant à demi-voix :
— Tu es un amour d'enfant, et si le diable ne se mêle pas trop de nos affaires, tout ira bien un jour... eh... eh... eh...