‹ Jacques de BrancionChapitre 4 sur 20 · LE MESSAGE · texte numérisé non relu

LE MESSAGE

L'intérêt de l'auditoire avait toujours été croissant depuis le commencement du récit de Vivant, et quand ce dernier, d'une voix émue et vibrante, prononça ces mots : « J'avais reconnu le comte de Brandon I » Un cri qui exprimait à la fois la surprise , la joie et l'émotion sortit des poitrines haletantes de l'ex-piqueur et de ses trois amis, et Denis dit vivement :

— C'est-y bien Dieu possible! le comte de Brancion! celui d'ici! mon ancien maître? Voyons, Vivant, pas de menteries dans une affaire comme celle-là.

— Je ne mens pas, papa Denis (4), c'était M. le comte lui-môme, — répondit Vivant en appuyant sur chaque mot comme s'il voulait donner plus de force à ses paroles; — c'était lui qui m'avait défendu au péril de sa vie contre le hussard autrichien qui voulait m'a-

(1) Cette expression de papa est souvent employée en Champagne et enliourgogne par des jeunes gens envers des hommes plu? âgés. Elle est une marque d'affection et de respect.

chever après m'avoir blessé I lui qui m'avait chargé sur ses épaules et porté en lieu sûr à une longue distance, et à travers mille dangers peut-être ! lui, enfin, qui me faisait soigner par le chirurgien -major de son régiment, comme si j'eusse été un de ses soldats favoris. Certainement, si le bon Dieu venait sur la terre, il ne pourrait pas en faire plus pour un pauvre pécheur.

Denis se détourna pour essuyer furtivement une larme avec la manche de sa veste, les trois autres buveurs frappèrent la table du poing avec des exclamations diverses, et Vivant continua en reprenant le ton du récit qu'il avait quitté pendant un moment pour répondre aux interpellations de ses compagnons.

« En reconnaissant le ci -devant comte, dont les formes vagues et confuses se dégageaient peu à peu de l'obscurité, je crus que c'était un spectre vengeur qui s'approchait de moi. Les gouttes de sang qui mouchetaient sa culotte de peau blanche, et l'extrême pâleur de son visage m'avaient sans doute fait croire à une apparition : je n'avais pas vu qu'il souriait en avançant, et je ne savais pas que ce sang était celui qui avait coulé de ma blessure, pendant qu'il me portait sur ses épaules à travers le champ de bataille de Biberach.

« Je m'étais complètement évanoui, malgré le vinaigre que le docteur m'avait mis sous le nez et sur les tempes pour me ranimer.

« Quand je repris connaissance, une obscurité profonde , un silence complet m'environnaient de nouveau : l'appareil avait été replacé sur ma blessure , et on eut dit qu'il n'y avait personne dans la chambre.*

« A mesure que je rentrais en possession de mes facultés, la mémoire me revenait et avec elle le souvenir de ce que j'avais vu ou cru voir; mais plus que jamais, je restai convaincu que ce ne pouvait être qu'une vision surnaturelle. L'état de mon cerveau, très-affaibli par la grande quantité de sang que j'avais perdu, peut, ce me semble, expliquer ces erreurs de mon jugement.

« Pendant la nuit une fièvre violente se déclara avec les symptômes les plus graves.

« J'eus le délire, un délire vraiment terrible, et les rêves les plus affreux vinrent tourmenter mon imagination, à la fois affaiblie et surexcitée.

« Je me croyais à Saint-Révérien , encore serviteur au château, et je me voyais me promenant sur la grande terrasse avec M. Jacques , que je portais suspendu à mon cou, comme je l'avais vu plus d'une fois dans le temps de ma honteuse trahison.

« Tout-à-coup Brulard, l'infâme, le lâche Brulard, se dressait devant moi, et d'un geste impérieux et méprisant, il m'ordonnait de précipiter l'enfant du haut des rochers dans le lac.

« J'obéissais à l'instant même comme une brute féroce. L'enfant était lancé par moi, et pendant qu'il tournoyait au-dessus du gouffre , je croyais le voir me sourire et me tendre ses petits bras.

« Je chassais ces terribles images, mais elles se reformaient presqu'aussitôt, plus terrihles encore et escortées de nouveaux fantômes. Alors je poussais des cris de désespoir, et je cherchais à déchirer l'appareil qui entourait ma blessure , dans la vague pensée que

cela me ferait mourir et que je serais ainsi débarrassé des horribles tortures de mon esprit.

« Cet état, à l'exception de quelques rapides instants de répit, dura plusieurs jours, pendant lesquels ma vie courut les plus grands dangers; enfin, il fit place, je ne dirai pas au bien-être de la tranquillité, mais au calme morne d'un anéantissement presque complet : j'existais sans sentir pour ainsi dire l'existence.

« Je ne voyais plus, je n'entendais plus; je n'avais pas même la faculté de penser : A force de me saigner on m'avait réduit à cet état; il paraît que c'était le seul moyen de me sauver.

Un matin, je fus étonné de voir à peu près ce qui se passait autour de moi ; les bruits du dehors arrivaient aussi confusément à mon oreille. Pendant la nuit on avait enlevé une partie de l'appareil qui couvrait le haut de mon visage, et l'un de mes yeux était complètement dégagé , bien qu'un peu trouble et un peu incertain encore.

« Un joyeux rayon de soleil éclairait ma chambre , où il me semblait que j'étais seul.

« Ce rayon de soleil avait d'abord attiré mes regards du côté de la fenêtre. J'étais si heureux de contempler la lumière après plusieurs jours d'obscurité, que je ne songeais pas à voir autre chose.

« Je voulus m'appuyer sur mes poignets pour me mettre sur mon séant et reprendre ainsi possession de la vie par quelques mouvements, mais je sentis qu'une douce pression comprimait ma main gauche et me maintenait sur mes oreillers.

« Je restai encore quelques instants immobile dans la même position, n'osant pas chercher à me .endre compte de l'obstacle qui me retenait : j'avais peur de ce que je pourrais voir.

« Enfin, je me retournai lentement du côté où j'étais maintenu, qui était celui de mon œil encore fermé, et j'aperçus le comte de Brancion assis au chevet de mon lit!.... c'était lui qui pressait ma main dans les deux siennes.

— C'est bien moi, Vivant, — me dit-il de cette voix affectueuse et noble que vous connaissez — moi , ton compatriote, qui ai eu le bonheur de te sauver la vie.

Embrassons-nous, mon ami Dieu merci, nous ne

sommes plus ici sur le champ de bataille.

« Je voulus porter une de ses mains à mes lèvres, mais il ne le souffrit, pas, et sa joue pâle s'appuya contre ma joue mutilée, pendant qu'un de ses bras passé derrière mon dos me pressait sur «on cœur que je sentais battre contre le mien.

— Vous voulez donc me faire mourir de honte et de douleur? — balbutiai-je, en cherchant à me dégager de sa cordiale étreinte. Je suffoquais réellement de remords et de désespoir.

« — Je veux, au contraire, te consoler, te réconcilier avec loi-même, mon pauvre Vivant, — me répondit-il avec une chaleureuse douceur. — Tu n'as plus le droit de t'en vouloir, puisque je t'ai pardonné , — ajouta-t-i* en me serrant de nouveau la main.

« — Vous m'avez pardonné! mais c'est qu'alors vous ne savez rien! c'est sûr, c'est sûr, Monsieur le

comte, vous ne savez rien... vous ne pouvez rien savoir.

— Je sais au contraire plus de choses que toi , puisque je peux t'apprendre que le mal que tu crois m'avoir fait serait arrivé sans ta participation. Quand tu es entré chez moi, mon départ était décidé depuis huit jours : tu m'as même rendu le service de le hâter, parce que je n'ai pas tardé à voir, mon pauvre garçon, que tu n'étais pas sincère et que tu subissais de mauvaises influences; mais je ne pouvais pas t'en vouloir? tu me croyais des torts envers toi.

« C'en était trop!— ajouta Vivant: — non seulement il m'avait sauvé la vie, à moi son ennemi ! non seulement il m'avait pardonné à moi le serviteur infidèle qui l'avais trahi I mais encore il cherchait à me persuader que je m'exagérais mes torts! il voulait me consoler, ainsi qu'il l'avait dit.

--Je ne veux plus vous quitter, monsieur le comte ! — m'écriai-je avec plus\le force que je n'avais pu en trouver encore dans mon corps affaibli. — Ma vie est à vous ! disposez-en! je ne pourrais plus...

« Il m'interrompit en posant sa main sur mon bras avec une autorité douce et paternelle, puis il me di d'une voix dont la gravité était bienveillante :

—-Ta vie ne t'appartient pas, mon ami. Comme je me suis arrangé de manière à ce que tu ne fusses pas considéré comme prisonnier, si tu te dispensais de rejoindre ton corps tu passerais pour déserteur, et un Français, quelle que soit la cause qu'il serve, ne doit jamais quitter son drapeau. Il y a, hélas ! des partis^

mais il n'est qu'un honneur. ... tu sais cela comme moi en ta qualité de soldat, mon bon Vivant.

— Mon drapeau! — murmurai -je. —il n'existe plus, et c'est dans mes mains qu'il a péri ! dans ces mains coupables qui ne méritaient pas de le sauver.

« Le comte me serra la main, sourit et ne répondit rien; je lui demandai alors des nouvelles de ses enfants — Ce fut en tremblant un peu, comme vous pouvez bien penser.

— J'espère qu'ils ?ont en bonne santé.... mais comment sais-tu que j'en ai un second?

— Je l'ai appris d'une bien triste manière et en même temps que j'apprenais aussi un grand malheur... la mort de madame la comtesse... celle qui fut pour moi, misérable ingrat ! une si bonne maîtresse.

« Il leva les yeux au ciel avec une douloureuse résignation ; j'avais touché la plus sensible de ses blessures.

« Je lui contai alors ce qui m'était arrivé au combat de Berstheim.

— Mon pauvre oncle ! mais enfin il n'avait pas d'enfants, lui... Tandis que moi, si j'étais tué comme lu1, je laisserais deux orphelins sans pain et sans protection....

« Il s'arrêta, et une grosse larme, se détachant de sa paupière, roula sur sa joue pâlie et creusée par la fatigue, les chagrins et les privations.

« Je gardai le silence pendant quelques instants, me demandant tout bas si tout ce que je voyais, si tout ce que j'entendais, n'était pas une vision consolante

succédant aux visions terribles qui m'avaient poursuivi quelques jours auparavant.

— Enfin où sont vos enfants, monsieur le comte? — demandai-je à mon libérateur, autant pour entendre le son de sa voix que pour connaître sa réponse.

— Ils étaient à Constance ; mais ils ont dû en partir quand l'armée républicaine y est entrée, et Dieu seul peut savoir où ils sont maintenant ! j'attends de leurs nouvelles d'un moment à l'autre.

« Telles furent ses paroles, mes amis.... mais pour les bien comprendre il faudrait avoir comme moi le souvenir de l'accent avec lequel elles avaient été prononcées.

Quelle douceur angélique et quelle douleur profonde I pas un mot, pas un geste, pas une inflexion qui pût faire supposer, sous cette résignation surnaturelle, quelque secrète pensée de colère, quelque mystérieux désir de vengeance, si vague qu'il fût. Je ne croyais pas qu'il y eût des hommes de cette trempe sur la terre.

— Vous comprenez bien, mes amis — continua Vivant. — qu'en voyant le ci-devant comte si bien disposé pour moi, je n'hésitai pas à lui conter tout ce qui s'était passé, c'est-à-dire quels moyens avaient été employés pour changer en haine et en trahison l'affection et le dévouement que je lui portais. Ces détails le rendirent heureux, car il ne savait que les faits sans explication par une lettre de la vieille Adrienne, écrite peu de temps après son départ: depuis il n'avait eu aucune autre nouvelle.

— Tu vois bien, —me dit-il. — que je n'avais pas

même quelque chose à te pardonner, puisque tu croyais avoir à te venger de moi : cette circonstance diminue bien tes torts. Quant à ce pauvre Champagne, maintenant le citoyen Brulard, — reprit-il avec une malice remplie de bonté, — malgré toutes ses actions et toutes ses paroles, je ne puis m'expliquer sa conduite envers nous que par la conviction où je suis qu'il a complètement perdu la tête. Élevé par ma famille, toujours bien traité par moi, père nourricier de mon fils, je vois en lui bien plus un fou qu'un ingrat. Si la raison lui revient plus tard, il aura alors une vieillesse bien malheureuse, car je le crois honnête au fond ; il n'est qu'égaré, il faut *e plaindre.

— N'attendez rien de bon de cet homme, monsieur le comte: c'est un monstre infâme, et si je n'avais pas promis à Louise de le laisser tranquille, quand je reîourneraiau pays...

— Si tu ne l'avais pas promis à Louise, tu me le promettrais à moi, — interrompit-il avec une sorte d'autorité, — et ce serait absolument la même chose.

— Comment! quand vous rentrerez, vous lui pardonnerez le mal qu'il vous a fait?

— Vivant, le roi a pardonné à ses bourreaux ! il a fait plus, il a imposé à ses héritiers et à ses serviteurs l'exemple de la miséricorde.

— Je lui pardonnerai donc aussi.

— Merci, mon ami, me dit-il.

« Et en prononçant ces mots, il reprit ma main et la serra de nouveau dans les deux siennes.

— Nous allons nous quitter bientôt, mon pauvre

Vivant, — conlinua-t-il d'une voix moins ferme, comme s'il regrettait de se séparer de moi. — L'armée à laquelle j'appartiens se retire, et celle dont tu fais partie occupera, selon toute apparence, ce village dans la matinée d'aujourd'hui. Tu pourras donc rejoindre ton régiment sans difficulté ; tout blessé que tu es, 11 fauj que tu reparaisses avec honneur au milieu de tes camarades, comme il convient à un brave soldat de ton espèce... Prends ceci, Vivant, — ajouta-t-il avec un peu d'hésitation, en me présentant un paquet enveloppé dans un mouchoir ensanglanté... — c'est le drapeau de cette république qui a tué mon roi, qui m'a proscrit, dépossédé, et que je combattrai tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines ! Il me fait horreur ! mais on te l'avait confié, tu l'as défendu au péril de ta vie, au prix de ton sang, et moi j'ai exposé mes jours pour l'arracher aux mains de l'étranger qui l'avait enlevé sur ton corps inanimé! Adieu, Vivant, quand tu retourneras dans notre cher pays, si quelqu'un s'y souvient encore de moi, tu pourras lui dire quels sont les sentiments de mon cœur pour la patrie qui me repousse et les concitoyens qui m'ont méconnu... Adieu, mon frère!. . adieu!

« Je voulus parler, les sanglots étouffèrent ma voix ! j'essayai de me soulever pour me jeter aux genoux de ce juste, deux fois mon libérateur, mes forces trahirent ma volonté. L'admiration, la reconnaissance ne me fournirent que des larmes.

— Il est probable, — reprit le comte, — que je ne reverrai jamais la France; car, en supposant que le

canon m'épargne, la douleur m'a déjà frappé. Eh bien ! si lu es plus heureux que moi, tu te chargeras de faire savoir à ceux qui se sont enrichis de mes biens que je leur pardonne de tout mon cœur, et que je les prie seulement de se souvenir de l'usage que ma famille a toujours fait de cette fortune qu'ils possèdent aujourd'hui. Puis, si mes enfants... deux pauvres orphelins, reviennent un jour, guidés par cet instinct qui conduit les oiseaux au nid où le hasard les a fait éclore, il faudra les bien accueillir et ne pas oublier que leurs pères ne fermèrent jamais leur porte aux malheureux.

— On le fera ! on le fera , monsieur le comte ! Et pour ce qui me regarde, je vous jure que dussé-je leur consacrer tout le travail de mes bras, ils ne manqueront de rien ! mais tous reviendrez ! vous reviendrez ! votre fortune vous sera rendue, et nous serons encore tous...

« J'allais prononcer le mot heureux, mais le souvenir de sa femme qu'il aimait tant, arrêta cette parole sur mes lèvres. Embarrasséje laissai retomber sur mon chevet ma tête affaiblie par toutes ces émotions... quand je la relevai, j'étais seul! le comte avait disparu, et je n'entendis plus dans le lointain que la musique d'un de nos régiments qui jouait la terrible et sublime Marseillaise.

Il y eut un moment de silence profond. Le soldat de la république semblait anéanti par le poids de ses souvenirs. Denis et les trois paysans ne trouvaient pas d'expressions pour rendre les sentiments qui venaient d'éclore dans leurs cœurs.

— Et il n'est pas revenu ! — s'écria enfin Vivant en reprenant brusquement son énergie. — Et nous ne le verrons peut-être jamais! Ah! si je l'avais pensé... car le père mort, il ne faut pas compter sur les enfants.

— Nous ne devons pas désespérer encore, mon bon Vivant, — répondit Denis en faisant circuler la bouteille, comme s'il voulait réconforter les âmes à l'aide de ce moyen.

— Il aurait donné de ses nouvelles, — reprit Vivant en secouant la tête d'un air de tristesse. — Ceux qui n'ont pas encore obtenu la permission de rentrer peuvent au moins écrire : je n'ai plus d'espoir ! et moi qui complais...

-—Écoute, mon garçon, — interrompit l'ex-piqueur, — si quelqu'un a des nouvelles dans le pays, c'est la vieille Adriennc. Eh bien ! couche ici celle nuit, cl demain dès la pointe du jour monte au château pour lui parler. Tu auras de la peine à rapprocher; si elle consent à l'ouvrir la porte, elle te recevra mal, j'en sais quelque chose ; mais tu lui conteras ton histoire tout à la bonne morguienne, comme tu viens de nous la conter, et je suis sûr que vous serez de suite une paire d'amis. Vois-tu, c'est absolument comme à la chasse: au moment où l'on croit que ça va le plus mal, c'est alors que ça va le mieux.

— Je suivrai vos conseils, je suivrai vos conseils, maître Denis, — répondit vivement l'ex-dragon, dont le visage s'illumina soudain d'un rayon d'espérance — Ah ! si je pouvais apprendre quelque chose !

— Ceseraitaussi un grand bonheur [>oiii'iious! — dit un des paysans en vidant son verre tout d'un trait.

— Et pour tout le village en général! — ajouta un autre en imitant le mouvement du premier.

— Et qu'ils seraient tous les trois joliment bien reçus! — fit le troisième en frappant sur la table un coup de poing qui mit en branle tout le matériel bachique qui la couvrait.

— Vous dites donc, maître Denis, que tout a été vendu?— demanda Vivant qui avait repris sa gravité triste

— Ce qui ne l'a pas été ne mérite pas qu'on en parle, mon pauvre garçon. Quelques parcelles de terre trop maigre pour nourrir seulement un kvraut: deux ou trois boqueteaux où les écureuils sont à pied, faute de chênes pour se percher : le tout ne vaut pas mille écus.

— Mais les grands bois? quia pu les acheter? un si gros morceau... — riposta Vivant.

— Personne : c'est la république qui en jouit, ei ce qu'elle tient elle le garde.

— Tiens, vous croyez encore à la République, vous autres? — répartit Vivant d'un ton goguenard. — La République aujourd'hui, c'est le premier consul qui la fait marcher au doigt et à l'œil.

— C'est toujours la même chose, — dit Denis.

— Non, mille millions de bombes ! ce n'est pas la même chose ! La République, c'était un tas de voleurs et d'assassins, tandis que le premier consul est un brave soldat qui entend la raison et la justice . . Ah ! si on pouvait lui glisser seulement quelques mots dans le tuyau de l'oreille ...

— Oui, mais c'estià la difficulté, — grommela Denis: — qui oserait?

— Qui oserait? moi par exemple : oh ! quand une fois je suis décidé...

— Toi? — interrompit Denis d'un air d'incrédulité.

— Je me gênerais, peut-être! ça ne serait pas la première fois que je lui aurais parlé. . mais nous n'en sommes malheureusement pas encore là, — reprit Vivant avec tristesse,— si au moins nous savions ce que sont devenus ces deux pauvres enfants, papa Denis.

— C'est encore la mère Adrienne, elle seule qui peut le dire. Vois-tu, mon garçon, tant que tu ne l'auras pas fait causer, tu ne peux être sûr de rien ; mais, par exemple, si elle n'a pas de nouvelles , tout doit être fini.

— Hier en passant à Vassy, on m'a dit que madame la marquise de Viéville, la tante de monsieur le comte, vivait toujours et qu'elle n'avait pas émigré : on pourrait peut-être avoir des renseignements près d'elle , — dit Vivant.

— J'en doute, — répondit Denis en secouant la tête. — Le ci-devant comte ne voyait plus sa tante depuis qu'elle avait donné sa démission de dame d'honneur de l'ex-reine, et qu'elle s'était amusée à aller rouler la brouette au Champ-de-Mars avec toutes les coureuses de Paris, le jour de la grande fédération.

— C'est égal, — reprit Vivant, —je m'adresserai toujours à elle, ne fut-ce que pour lui faire honte si elle a mal agi à l'égard de son neveu. Voyez-vous, papa Denis, tant que je n'aurai pas eu entre les mains leurs trois extraits mortuaires je ne me tiendrai pas tranquille.

Quel âge peut avoir au juste le petit Jacques? vous devez savoir cela comme ancien serviteur du château.

— Comme je savais mon pater dans le temps qu'il était permis de le dire à volonté, — répondit l'ex-piqueur qui n'avait pas encore pris au sérieux le récent rétablissement du culte catholique : — Monsieur Jacques est né le 2 janvier 1788, à neuf heures du soir: à preuve que nous avions pris un grand sanglier le matin dans les vieilles ventes de Noncourt.

— Par conséquent le petit Jacques a quinze ans faits : c'est presque un homme, — dit Vivant, comme s'il se parlait à lui-même. — Mais, hélas ! le reverrons-nous jamais ?

Comme il prononçait ces derniers mots à demi-voix, on frappa un coup vigoureux à la porte de l'auberge qui donnait sur la grande rue du village.

Les cinq buveurs se levèrent à la fois, comme si une même commotion électrique les eût frappés.

— Qui peut venir à une pareille heure ? — dit Denis; — il faut que ce soit un étranger.

Et il se hûta d'aller ouvrir.

Page 1