TRISTES NOUVELLES
Denis rentra presqu'aussitôt dans la salle. Il précédait un homme de haute taille , dont le large chapeau de feutre noir et la blouse de toile bleu-foncé étaient constellés de nombreux flocons de neige qui disparaissaient rapidement sous l'influence de l'atmosphère plus chaude de l'auberge.
A l'aspect de cet homme, Vivant Beaugey, un moment émotionné par le coup frappé à la porte , s'était assis au coin du feu , et les trois paysans ses compagnons avaient quitté l'auberge pour regagner leurs demeures, situées à une certaine distance dans le village.
Le nouveau venu se débarrassa de son chapeau et de sa blouse, puis il se rapprocha du foyer où resplendissait un magnifique brasier.
-•- C'est bien ici l'auberge du Grand Saint-Hubert , tenue par le sieur Denis , ex-piqueur du ci-devant comte de Brancion? — demanda-t-il en interrogeant
Mi JA.CQUES DE BRANCION.
tour à tour du regard le maître delà maison et son ami Vivant.
— Très certainement — répondit le premier.
— Et vous êtes sans doute l'aubergiste? — reprit Finconnu en glissant une main dans la poche de sa car^ magnole.
— Pour vous servir, si j'en suis capable.
— Alors voici une lettre pour vous. Il suffira de me dire si vous voulez, oui ou non, faire ce que vous demande la personne qui vous l'écrit.
Denis prit la lettre et se rapprocha de la table sur laquelle il y avait une chandelle.
A peine eut-il jeté les yeux sur le papier que sa figure, habituellement joviale et railleuse . s'altéra subitement.
Il continua cependant à lire , et quand il eut terminé, il fit signe à l'inconnu de venir lui parler, et le colloque que nous allons rapporter eut lieu entre eux à voix basse.
— Vous êtes l'homme de confiance de madame... de la ci-devant marquise de Viéville? — dit Denis.
— Depuis dix ans — répondit son interlocuteur.
— Alors vous savez ce que contient cette lettre ?
— Oui.
— Eh bien ! mon camarade, il n'y a absolument rien à frire, ni pour la ci- devant marquise de Viéville ni pour d'autres ; et vous auriez pu aussi bien remettre votre voyage au beau temps, ou même ne pas le faire du tout, c'eût élé absolument la même chose.
— Mais tout n'a pas été vendu cependant, quand le
diable y serait; ainsi pour ne parler que d'une chose par exemple ; le château et ses dépendances...
— Le château et ses dépendances! miséricorde ! des ruines dont il tombe un morceau tous les jours, soit qu'il fasse du soleil ou du vent, de la gelée ou de la pluie ! Ah çà ! d'où sortez-vous donc , mon brave homme que vous ne savez pas que le château de Saint-Révérien n'est plus qu'un monceau de pierres?
— Excusez-moi , maître Denis ; un chacun peut se tromper. Passons à un autre article : il y a des terres...
— Oh ! pour le coup , vous y êtes , mon vieux — interrompit l'ex-piqueur d'un ton dont la goguenardise allait croissant — il y en a au moins douze bichetées (1), et des fameuses ! les cailloux y poussent tout seuls , et tant plus on en ôte , tant plus il en vient : c'est une bénédiction.
— Mais les bois ? — reprit l'homme de conliance de la ci-devant marquise de Viéville.
— Ah ! il? y sont encore, et si vous ne craignez pas de vous mouiller les pieds , vous pourrez aller vous y promener demain matin; seulement, c'est la nation qui en jouit pour le quart d'heure : vous n'êtes pas sans savoir qu'elle a hérité de bien du monde depuis une dizaine d'années.
— - Enfin ce qu'il y aura nous le prendrons : nous ne voulons que la justice, maître Denis.
— Ça se voit clair comme le jour, et dans ce cas vous n'avez pas besoin de moi.
il) Mesure eu usage dans quelques provinces-
— J'espère que vous pourrez du moins m'indiquer la demeure du maire , le citoyen Brulard , et celle du notaire, le citoyen Larue.
— Très-certainement , mon camarade ; à preuve que si vous étiez arrivé il n'y a pas tant seulement une heure , vous les auriez trouvés ici les coudes sur la table: mais je peux vous faire conduire jusque chez eux, — ajouta Denis avec une vivacité qui témoignait d'un vif désir de se débarrasser du visiteur.
— J'accepte votre proposition. Pourrai-je ensuite revenir souper et coucher chez vous? Je crois qu'il n'y a pas d'autre auberge que la vôtre dans le village.
— C'est la vérité ; mais pour ce soir c'est absolument comme s'il n'y en avait pas du tout, car je n'ai qu'un lit qui a déjà été retenu par ce jeune homme : un pays, revenu aujourd'hui même de l'armée.
Et Denis désigna de la main Vivant , toujours assis au coin du feu , et tellement plongé dans ses réflexions mélancoliques , qu'il n'avait pas entendu un seul mot de cette conversation, bien que les deux interlocuteurs eussent élevé la voix de temps en temps.
— Dans ce cas faites-moi conduire bien vite où je vous ai dit que je désirais aller, — repartit le messager d'un ton mécontent. — On me donnera peut-être un lit et un verre de vin , dans l'un de ces deux endroits.
Denis alla ouvrir la porte d'un cabinet noir, puis il appela à deux ou trois reprises différentes un individu du nom assez peu commun de Cascaret.
Une voix d'enfant , grondeuse et engourdie , répon-
dit, mais seulement après plusieurs sommations : On y va! on y va, nof maître !
Moins d'une minute après un petit drôle d'une douzaine d'années, dont la physionomie intelligente et malicieuse élincelait de pénétration sournoise , quoique ses yeux fussent encore à demi clos par le sommeil de plomb de l'enfance, sortit du cabinet noir, sa veste dans une main, son pantalon dans l'autre, et ses sabots sous les bras.
— Habille -toi en un temps et deux mouvements, mon garçon ; puis tu iras conduire du même train ce voyageur chez le citoyen Brulard et ensuite chez le notaire. Quandtu reviendras je te permettrai de coucher pieds nus pour ta récompense.
Cascaret fit la grimace tout en passant ses vêtements avec une dextérité merveilleuse , et en un clin-d'oeil il fut prêt à partir.
Pendant ces quelques minutes, l'homme de confiance de la marquise de Viéville avait repris sa blouse et son chapeau , et il sortit avec Cascaret.
— Vivant ! mon pauvre Vivant ! — s'écria Denis dès qu'ils se retrouvèrent seuls— je viens de recevoir une bien mauvaise nouvelle... du courage, mon garçon... le ci-devant comte, notre bon maître, dont nous parlions tout -à-l'heure...
— Eh bien ! que lui est-il arrivé ? — s'écria à son tour d'une voix de tonnerre , Vivant en bondissant de son siège jusqu'auprès de la table à côté de laquelle était resté Denis.
— Il est mort I — repartit celui-ci avec l'accent de I 7*
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la plus profonde consternation. — Hélas I tu n'avais que trop raison dans tes craintes !
— Mort! mort! comment le savez-vous; c'est-à-dire qui vous l'apprend?
— Cette lettre , mon garçon — reprit l'ex-piqueur en montrant le papier qu'il avait posé sur la table.
— Je m'en doute bien : mais qui vous l'écrit? est-ce une personne qui mérite confiance? nommez-la! nommez la, je vous en prie. Mon Dieu ! mon Dieu !
— C'est madame la marquise de Viéville, la tante de notre malheureux maître; celle à qui tu voulais aller demander des renseignements sur lui. Tiens, lis ce qu'elle m'écrit et ce qu'elle me demande , mon pauvre garçon ; et tu verras qu'il n'y a plus moyen de douter.
Vivant saisit d'une main que la douleur rendait frémissante, le papier que Denis lui tendait, et d'une voix étouffée d'abord par l'émotion, et ensuite par la colère, il lut ce qui suit :
« Mon cher Denis ,
« Comme ancien serviteur de la famille de Brandon « à laquelle j'appartiens , comme vous savez , j'espère « que vous ne vous refuserez pas à me faire savoir de » la manière la plus positive en quoi consiste ce qui n'a » pas été vendu nationalementde la ci-devant seigneu- » rie de Saint-Révérien, quefeumon frère avait cédée » de son vivante son fils. Je viens d'apprendre par une » voie qui mérite toute confiance , que mon neveu est » raorl en Pologne . il y a déjà quelques années , et com- * » me mon second frère , le chevalier Robert de Bran-
JACQUES DE BKANCION. 119
» cion, est également décédé en émigration, je me » trouve la seule héritière de tous leurs droits de quel- » que nature qu'ils soient, et je désire être dans le plus » bref délai en mesure de me mettre en possession d'un » héritage que personne ne peut me disputer aujour- >• d'hui.
« Les lois de l'ancien régime traitaient fort mal les « filles nobles, de sorte qu'il sera bien juste que je re- « trouve quelque chose; ce qui ne m'empêche pas de « déplorer les événements auxquels je devrai peut-être « une augmentation de fortune. »
« Croyez, mon cher Denis, à tous mes sentiments
pour vous.
« Brancion de Viéville. »
P. S. « Sans en avoir la complète certitude, je suis « fondée à croire que le fils de mon neveu est mort « avant son père: quant à sa femme, elle n'existe plus « depuis longtemps. Je fais faire au surplus des re- « cherches en Allemagne, afin d'en arriver à établir « mes titres 9ur des actes authentiques.
Le papier s'échappa des mains crispées de Vivant, qui ne l'eut pas plutôt vu à terre qu'il le foula aux pieds avec une sorte de rage.
— Mais c'est une indignité ! — s'écria-t-il , — une honte! une infamie! Denis, c'est à nous d'empêcher l'accomplissement de cette lâche action. Voulez-vous me venir en aide pour cela ?
— Très-certainement que je le veux. Mais , mon pauvre Vivanl, que pourrons -nous faire, si la loi est pour cette vieille sorcière. Jamais nous n'aurons assez
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de malice à nous deux pour lutter contre une bossue qui n'a jamais eu une bonne idée dans sa vie.
— Mon pauvre maître! mon pauvre maître! — reprit Vivant en se tordant les mains avec désespoir — ab ! il avait bien dit qu'il ne reverrait jamais la France! cette France ingrate et cruelle qu'il aimait tant, malgré tout le mal qu'elle lui a fait! Que résoudre, mon Dieu !
Si tu avais entendu ce que j'ai dit tout-à-Pheure à cet envoyé de la marquise , — reprit Denis , tu aurais vu que j'ai travaillé de mon mieux pour le décourager ainsi que sa maîtresse. Malheureusement il s'est rendu en sortant d'ici chez cette canaille de Brulard, et il est à craindre que celui-ci ne détruise tout ce que j'ai cherché à faire, en affirmant qu'il n'y avait pas d'héritage, puisque tout avait été vendu. C'est vrai d'une manière, mais si nous pouvons empocher que le peu qui reste
— Je pense à une chose, — interrompit vivement l'ex-dragon — les droits de madame de Viéville sont nuls tant qu'elle n'aura pas l'acte mortuaire de M. le comte.
— C'est clair comme le jour, mon garçon ; mais elle peut toujours prendre ses mesures en attendant. Je la connais, c'est une commère qui ne s'embarque pas sans savoir où elle va , et avant de lever son pied gauche , elle sait déjà où elle posera le droit.
— Voilà encore une idée qui me vient! — s'écria Vivant avec un accent presque joyeux.
— Voyons.
— Dans cette lettre elle ne parle que de Pexis-
tence de monsieur Jacques, l'enfant né avant l'émigration.
— Eh bien !
— Cela prouve qu'elle ignore que plus tard M. le
comte a eu aussi une fille..., la petite Hélène Mille
bombes! je me chargerai de lui préparer cette surprise !
— Ça pourra l'inquiéter un moment, mais si elle te demande des preuves, et tu peux être sûr qu'elle t'en demandera, comment feras-tu ?
— Comment je ferai? — s'écria l'ancien dragon d'une voix de tonnerre : — oh ! je n'aurai pas besoin de me déranger beaucoup : je lui mettrai sous le nez cette lettre de M. le comte, trouvée dans le portefeuille de son pauvre oncle le chevalier, et gardée précieusement par moi.
— C'est mordieu vrai ! et moi qui n'y pensais plus ! Allons, allons, mon brave Vivant, rien n'est encore désespéré, et, en attendant mieux, faisons toujours endiabler la marqube.
— Oh! je sais que nous pourrons peut-être empêcher cette méchante femme de s'emparer des dépouilles de cette chère famille... Mais, hélas! à quoi cela nous servira-t-il , si le père est mort et les enfants perdus pour toujours peut-être?... Et dire que c'est moi qui suis cause... Quand j'y songe, il me prend envie de me briser la tête contre les murailles de l'endroit où je me trouve ! Misérable Brulard !
— Voyons, voyons, mon garçon, un peu de courage, mordieu! il ne faut pas se déconforter comme cela,
autrement on n'aurait cœur à rien. Il faut bien se dire aussi que le diable n'est pas toujours à la porte du pauvre monde. M. le comte avait beaucoup d'amis dans l'émigration, puisque tous les nobles de France s'en sont allés de l'autre côté; eh bien! tôt ou tard un de ces amis ramènera les enfants.
— Mais puisqu'il y a des années que le père est mort, et que depuis on n'a pas entendu parler des pauvres petits...
— Je conviens que le défaut est un peu long pour retrouver la voie facilement — répondit l'ex-piqueur, qui ne perdait jamais une occasion de glisser des termes de chasse dans ses phrases; — mais on a le nez bon, l'oreille fine, et avec du temps, de la patience...
— Enfin, j'irai toujours demain au château dès qu'on y verra clair, — interrompit Vivant. — C'est un rude moment à passer, mais j'en supporterais bien d'autres,
ma foi, pour obtenir le plus faible renseignement
Gomme ce monstre de Brulard doit être content à présent qu'il sait que M. le comte ne reviendra plus! Il me semble que j'entends son affreux rire... Est ce que je n'aurai jamais le bonheur de le lui faire rentrer dans la gorge de manière à ce qu'il n'en sorte plus ?
Les deux amis causèrent ainsi jusqu'au retour du petit Cascaret; puis Denis ferma avec précaution la porte et les contrevents de son auberge, et il conduisit ensuite dans sa chambre haute son camarade Vivant, qui se hâta de se coucher, dans l'espoir que le sommeil abrégerait le temps qu'il avait à passer jusqu'à son entrevue avec la vieille Adrienne.