‹ Jacques de BrancionChapitre 6 sur 20 · LE VIEUX CHATEAU · texte numérisé non relu

LE VIEUX CHATEAU

Le lendemain, longtemps avant le jour, c'est-à-dire vers les six heures du matin environ, le piqueur et l'ancien soldat se trouvaient de nouveau réunis, comme la veille au soir, dans la grande salle de l'auberge. Un bon feu pétillait dans Pâtre de la haute cheminée, et une large cruche, pleine d'un petit vin blanc gaillard, s'étalait entre deux tasses d'argent qui avaient fait déjà plus d'une fois le chemin de la table aux lèvres de Vivant et de Denis.

— Tu as tout le temps, mon garçon — disait le piqueur en versant une nouvelle tournée de son guinguet; — car si lu arrives avant le jour, tu ne pourras pas te faire ouvrir, sans compter que tu risques de te casser le cou dans ces sentiers que tu n'as pas parcourus depuis longtemps.

— J'irais les yeux fermés et les mains attachées derrière le dos, --répondit Vivant avec résolution.

— Tâche seulement de t'en tirer avec un bâton et les yeux ouverts.

— Ahl ça, la révolution a donc aussi emporté les chemins comme tout le reste?

— Non, mais la moitié du château a dévalé le long de la montagne, et il y a des passages où une chèvre y regarderait à deux fois. Oh I tu seras obligé de monter à Passa ut de temps en temps... Quand je vois ça depuis le bas, le cœur m'en saigne... c'était si propre du vivant de madame la comtesse.

— Eh bien ! si je me tue en montant, ce sera un fameux débarras pour moi, — répondit le dragon d'un air sombre, et en avalant d'un trait sa coupe de vin blanc, que Denis se hâta de remplir de nouveau.

— Te voilà encore avec tes bêtises d'hier. Il faut vivre, mordieu ! pourvoir le bon temps après le mauvais.

— Et oùtrouverai-je la vieille Adrienne? — demanda Vivant avec plus de calme.

— Tu te souviens de la tour du commandeur"? La grande tour carrée dont les fenêtres donnent sur le mail planté en tilleuls.

— Si je m'en souviens! c'est là que logeait ce pauvre petit Jacques... Ce cher enfant du bon Dieu... Il me semble encore l'y voir.

— Eli bien ! c'est justement là que demeure la vieille femme de charge, seulement je ne sais pas au juste dans quelle chambre. Essaye d'ouvrir toutes les portes; s'il y en a une qui résiste, tu pourras te dire que tu as trouvé le rembucher. Il ne s'agira plus que d'obtenir qu'on t'ouvre, ce qui ne sera pas une petite affaire. Il

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y a dix ans que la mère Adrienne ne parle à personne.

— C'est ça une brave femme ! — s'écria Vivant avec enthousiasme: — ah t quand je pense que j'aurais pu faire comme elle.

— C'est vrai qu'elle est brave, —interrompit Denis : — mais elle pourrait l'être autant sans se montrer aussi originale... Dix ans sans parler! Il y en a neuf, onze mois et trente jours, moins cinq minutes, que je serais mort, s'il m'avait fallu en faire autant... Allons, mon garçon, buvons encore un coup et mets-toi en route. Je t'attendrai pour manger la soupe sur le coup de midi.

Quelques instants après, Vivant parcourait d'un pas ferme et léger la grande rue du village de Saint-Révérien, encore déserte et silencieuse à cette heure matinale.

Quoique le froid fût beaucoup plus vif que la veille au soir, le temps était d'une merveilleuse beauté, et n'avait rien de désagréable pour un homme habitué comme Vivant à toutes les rudes épreuves de la vie militaire, qui avait succédé pour lui aux habitudes rustiques de l'habitant des campagnes. La neige ayant cessé de tomber pendant la nuit, et le vent du nord s'étant subitement élevé, aucun nuage ne voilait le ciel resplendissant d'étoiles, aucune vapeur ne se traînait sur le sol durci, qui scintillait sous les rayons d'un clair de lune d'une magnificence sans pareille. Le lac de Saint- Révérien, que Vivant ne tarda pas à côtoyer, avait, par la vivacité de -ses eaux profondes, alimentées par des sources nombreuses, résisté à l'action de la gelée jus-

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qu'à ce jour, et il offrait aux regards du promeneur matinal une immense nappe d'azur, dans laquelle se reflétaient les astres innombrables du firmament qui qui lui servait de voûte, et les collines couvertes de neige, entre lesquelles il était comme enchâssé, ainsi qu'un saphir au fond d'une coupe d'argent. De temps en temps une rafale de bise agitait sa surface et mettait en mouvement les myriades d'étoiles qui la brodaient, donnant en quelque sorte plus de vie à leur trompeur éclat que n'en avaient celles du ciel malgré leur fixité. Le silence était profond, presque solennel, et répondait parfaitement, par son imposante taciturnité, aux sentiments de regret profond et de vague espérance qui remplissaient l'âme affectueuse et tourmentée de Vivant. Le jour ne paraissait pas encore, ou du moins il était impossible de le distinguer de la splendeur de la nuit, quand l'ex-dragon arriva aux pieds des rochers, sur le sommet desquels est bâti le château de Saint-Révérien ; mais le ciel était si clair, la lune si resplendissante, que Vivant put apercevoir la demeure de ses anciens maîtres, et juger des ravages que la main dévastatrice des révolutions avait faits sur sa façade, toujours imposante et robuste quoique mutilée. Jamais Vivant ne s'était approché aussi près de ce lieu, depuis la nuit qui avait vu s'accomplir le crime de sa folie et de son ingratitude, et on peut se figurer quelles devaient être les dispositions de son âme, en le revoyant après tout ce qu'il avait appris et éprouvé depuis dix années. Qu'allait-il apprendre encore ? Que devait-il craindre? Que pouvait-il espérer? Aucun bruit, si faible et si incer-

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tain qu'il fût, ne sortait des nombreuses ouvertures de cette masse de pierre ; aucune lumière n'y brillait: pas le plus mince filet de fumée ne s'élevait vers le ciel; les rochers eux-mêmes n'étaient pas plus sombres et plus silencieux que ce château dont l'aspect avait été si animé pendant des siècles. Vivant, qui était doué de cette poésie que renferment toutes les âmes sensibles, quelqu'incultes qu'elles soient, ne put s'empêcher de voir dans l'espect morne et presque lugubre du manoir, le tombeau de tous ceux qui l'habitaient jadis, et son cœur, déjà tristement impressionné, se serra douloureusement.

Quand l'étoile du matin commença à briller d'un éclat moins vif sur l'horizon plus lumineux. Vivant jugea que l'aurore ne tarderait pas à poindre, et il se décida alors à s'engager dans un des nombreux sentiers tracés sur le flanc des rochers II put voir alors qu'il n'y avait rien d'exagéré dans le récit que lui avait fait Denis, des difficultés du chemin Tous les dix pas sa marche était entravée, là, par des ronces entrelacées , ici par des débris de murailles, tombés évidemment du château; dans un endroit une haute persienne placée en travers du passage, formait une véritable barrière qu'on aurait pu croire mise là tout exprès. Ces divers obstacles, les réflexions qu'ils firent naître dans l'esprit de Vivant, et une certaine hésitation qui s'emparait de tout son être et de tous ses mouvements à mesure qu'il approchait du but, retardèrent considérablement son ascension, de sorte qu'il était presque grand jour, quand il posa le pied dans la première cour du château.

C'était la partie la moins délabrée du vaste édifice, car c'était justement celle où quelques familles du village avaient jugé à propos de s'établir depuis quelques années. Elles n'y avaient rien réparé, mais elles s'étaient appliquées à y régulariser la dévastation, à l'instar des révolutions qui organisent le désordre pour dissimuler les ravages qu'elles ont faits. Une sorte d'activité régnait dans cette cour, livrée à ce mouvement matinal qui a lieu chaque jour dans les fermes. Là une porte ouverte laissait voir un grand feu autour duquel se pressaient deux ou trois enfants à demi nus encore; ici des bœufs qui se dirigeaient lentement vers un abreuvoir, dontune femme brisait la glace à l'aide d'une énorme bûche; plus loin un petit garçon d'une douzaine d'années, jetait du -fourrage par la lucarne d'un grenier, et, arrivé à la fin de sa besogne, descendait, avec l'agilité d'un chat, une échelle d'une hauteur vraiment effrayante .

Vivant, qui ne voulait pas s'arrêter dans cette cour, de peur d'y rencontrer son cousin Dorier auquel il était décidé à reprocher son usurpation, Vivant, — disonsnous, — fut frappé du costume de l'enfant dont nous venons de parler, et il ne put s'empêcher de suspendre un moment sa marche pour l'examiner avec plus d'attention.

Ce vêtement consistait en un bonnet, une veste, un gilet et un pantalon, le tout taillé dans la forme la plus ordinaire du costume des paysans de ce temps-là, aussi la singularité qui avait attiré l'attention de Vivant, n'était-t elle pas dans la coupe, mais dans la couleur de

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cet habillement : l'enfant était de la tête aux pieds du plus beau et du plus brillant jaune-serin.

Cette bizarrerie détermin3 Vivant à adresser quelques questions au jeune drôle.

— Qui es-tu? — lui demanda-t-il avec une brusquerie qui avait sa source dans le pressentiment qu'il se trouvait en présence du fils d'un des pillards du château.

— Je suis Cadet Dorier, le fils à Jean Dorier, — répondit l'enfant en regardant l'ancien soldat avec hardiesse, malgré sa physionomie imposante et sévère.

— Et vous demeurez au château?

— Tiens, pourquoi pas ?

— Parce qu'il n'est pas à vous.

— A qui donc qu'il est? — demanda l'enfant d'un air narquois.

Vivant allait répliquer, peut-être même prendre son petit cousin Cadet Dorier par les oreilles, pour lui donner quelques notions sur le tien et le mien, quand il fit la réflexion que le pauvre enfant ne pouvait être que ce qu'on l'avait fait, et qu'il valait mieux réserver sa leçon de morale pour ses parents qu'il verrait probablement bientôt; toutefois, il ne put se décider à le quitter sans lui parler de son costume vraiment extraordinaire et dont il paraissait tout orgueilleux.

— Où diable a»-tu pris ces habits? — lui dit-il.

— Ces habits ? c'est le grand carrosse; vous savez bien le grand carrosse qui était sous la remise? on dit que c'est là-dedans qu'ils allions à l'église.

Vivant regarda alors de plus près rélofiedont Cadet Dorier était habillé, et il reconnut un velours d'Utrecht

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à petits ramages dont t'tail doublée une des voitures du comte, celle dont il se servait effectivement pour se rendre à l'église avec sa femme et son (ils.

— Quelle honte ! — pensa-t-ilen s'éloignantavec une sorte de dégoût; — mais, hélas ! quand je leur reprocherai leur indigne conduite, et je le ferai, que ne seront-ils pas en droit de me répondre ? mais n'importe, je suis venu ici pour tout oser et tout subir ?

Comme cette dernière réflexion se formulait dans son esprit, il arrivait au pied de la tour du Commandeur, dans laquelle demeurait la vieille Adrienne, suivant le dire de Denis.

La porte d'entrée était ouverte : elle donnait issue sur un escalier de pierre en colimaçon qui conduisait aux étages supérieurs, au nombre de quatre.

Vivant visita le premier, il était vide.

Il en fut de môme du second.

De même encore du troisième.

— Denis se serait-il trompé?— pensa Vivant en posant le pied sur la première marche du quatrième étage.

En ce moment, il crut entendre un murmure confus au-dessus de sa tête.

Il prètaToreille et il distingua positivement les sons d'une voix humaine

— Elle est là! elle est là ! — se dit-il à lui-même. Et il s'élança dans l'escalier.

ADRIEME.

Parvenu à la porte qui donnait entrée dans l'unique pièce dont était composé le quatrième étage de la tour du Commandeur, Vivant s'arrêta un moment pour prêter de nouveau l'oreille et délibérer sur ce qu'il avait à faire.

Les sons qu'il venait d'entendre étaient bien ceux d'une voix humaine, on ne pouvait pas s'y tromper. Cette voix, plaintive et monotone, semblait murmurer une prière , de moment en moment interrompue par une sorte de gémissement sourd. Vivant, dont l'esprit était profondément pénétré de tout ce que Denis lui avait conté des regrets et de l'existence solitaire de la vieille femme de charge ; Vivant — disons-nous — ne douta pas qu'il ne fût arrivé au terme de ses recherches, et après avoir hésité un moment sur le moyen qu'il emploierait pour signaler sa présence, il posa doucement sa main droite sur un grossier loquet de fer qui se trouvait à sa portée, et le souleva avec précaution.

La porte résista à cette première tentative ; alors Vivant, tenant toujours le loquet soulevé, essaya d'arriver à son but en portant tout le poids de son corps robuste contre l'obstacle qu'il venait de rencontrer.

Ce second essai ne réussit pas mieux que l'autre, car la porte ne remua même pas sous cette pression vigoureuse. Si elle eût été soudée avec son chambranle de pierre de taille , elle ne serait pas restée plus complètement immobile.

La voix continuait toujours sa psalmodie plaintive, ce qui fit supposer à Vivant que l'effort qu'il venait de tenter n'avait pas attiré l'attention de l'habitante de la tour.

« Dois-je frapper? — se demanda-t-il mentalement, en passant à plusieurs reprises sa main sur son front soucieux. — Au fait, pourquoi pas? c'est toujours par là qu'il faut commencer en pareille circonstance. Si elle refuse dem'ouvrir, eh bien ! j'aurai recours à la force , et quand cette porte serait de fer elle finira par céder. »

Sa résolution ainsi prise, il frappa discrètement, mais cependant de manière à ne laisser aucun doute sur ses intentions.

Quoiqu'il ne reçût pas de réponse, il dut croire qu'on l'avait entendu, car la voix qui semblait gémir et prier s'arrêta tout-à-coup.

— Ouvrez, s'il vous plaît, madame Adrienne — dit Vivant avec une expression suppliante.

— Je n'ouvre à personne — lui répondit-on. — Qui

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que vous soyez, éloignez-vous el ne troublez plus les morts dans leurs tombeaux.

— Si vous saviez...

— Je ne veux rien savoir.

— Mais je suis un ami.

— Mensonge I je n'ai pas d'amis, pas de parents ; je suis seule au monde , ou plutôt je ne suis plus de ce monde.

— Le ciel m'est témoin que je n'ai que de bonnes intentions, madame Adrienne ! Ouvrez-moi, je vous en conjure.

— Adressez-vous à ces murailles , et si elles s'écroulent à votre voix , vous me verrez.

— Mais , ce que vous aimez , je l'aime ! ce que vous pleurez , je le pleure ! — s'écria Vivant d'un ton de plus en plus ému et pénétré.

Il y eut un moment de silence qui donna quelque espoir au soldat; mais bientôt l'habitante de la tour répondit :

— On a déjà employé ce moyen ; on m'a toujours trompée et j'ai juré que je ne m'y laisserais plus prendre.

— Croyez-moi, au nom du ciel, madame Adrienne ! je vous parle avec sincérité ; et ce n'est pas pour vous tromper que je suis venu.

— Eh bien! nommez-vous, et je verrai ce que je dois faire; mais je vous le répète encore, n'espérez ni me surprendre ni me fléchir.

Ce fut au tour de Vivant de garder le silence : sa conscience lui disait que pour la fidèle femme de charge. I 8

qui n'était pas encore dans le secret de ses remords , son nom serait une cause d'exclusion plus puissante que toutes les autres.

— Vous vous taisez — reprit la vieille Adrienne d'une voix ironique et vibrante. — Allons, retirez-vous, car votre hésitation me montre clair comme le jour que vous êtes un de ces misérables coquins du village que j'ai juré de ne jamais revoir.

— Mais quand cela serait vrai , si je me repens , si je suis décidé à réparer le mal que j'ai fait...

— Je ne crois pas au repentir, et il y a des crimes qu'on ne répare pas. Maintenant parlez tant que vous voudrez , priez , jurez , tempêtez , je ne vous répondrai plus.

— Vous êtes plus sévère que notre maître, car vous ne voulez pas m'entendre , tandis que lui m'a pardonné.

— Mon maître vous a pardonné ! — s'écria la vieille Adrienne — mais . au nom du Dieu puissant, qui donc êtes-vous ?

— Qui je suis... qui je suis... murmura le soldat entre ses dents. Arrive ce qui pourra ! — ajoula-t-il avec force — je suis Vivant Beaugey. . . vous savez ?. . .

Un cri aigu, sauvage , un cri dans lequel le débordement subit d'une indignation violente semêlait à l'explosion d'une colère qui allait jusqu'à la rage, interrompit brusquement la courte explication que le pauvre Vivant avait cru devoir ajouter à l'aveu de son nom, vint arrêter la parole sur ses lèvres et glacer l'espérance dans son cœur. Presque aussitôt un pas lourd et cependant rapide

dans sa pesanteur retentit dans l'intérieur de la tour, la porte s'ouvrit avec fracas, et Vivant n'avait pas encore eu le temps de se recueillir une seconde pour préparer sa contenance . qu'il se trouva face à face avec celle qu'il était venu chercher de si loin.

Si intrépide qu'il fût , le soldat sans peur de la terrible république française recula, frappé à la fois de crainte et de stupeur.

Ce n'était pas une femme qui apparaissait tout-à-coup devant lui ; c'était un spectre vengeur, irrité , impitoyable, dont le regard étincelant lançait l'éclair d'une haine et d'un mépris sublimes, et dont les lèvres, tout à la fois tremblantes et contractées de fureur, semblaient concentrer toutes leurs forces pour laisser bientôt et bien plus sûrement jaillir les plus foudroyantes malédictions.

Tout ce que Vivant avait pu se figurer de la vieille habitante de la tour du commandeur, d'après les détails que Denis lui avait donnés, se trouvait surpassé de beaucoup par la réalité , tant cette malheureuse femme , soit par son attitude , soit par l'étrangeté de son costume et de sa physionomie, paraissait avoir perdu ces traditions de forme et de manière d'être qui caractérisent les individus livrés plus ou moins au courant de la civilisation.

Une robe noire presqu'cn lambeaux couvrait son corps amaigri , et semblait visiblement insuffisante pour le garantir des intempéries de la saison; ses cheveux, blancs comme la neige , retombaient en longues mèches par derrière, tandis que , coupés courts au contraire

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sur le devant , ils faisaient l'effet de se hérisser sur son front, et lui donnaient ainsi cette expression farouche et vengeresse qui avait fait instinctivement reculer l'intrépide Vivant; ses mains décharnées, démesurément longues, et en quelque sorte transparentes comme celles d'un squelette , étaient étendues en avant dans une pose menaçante , comme si elles se préparaient à ajouter la malédiction du geste à celle de la parole.

Le corps droit, le front haut, les yeux flambloyants dans les profondeurs de deux orbites d'un développement extraordinaire , elle resta un moment immobile et silencieuse sur le seuil de sa chambre , contemplant Vivant qui se tenait à quelques pas d'elle dans une attitude suppliante et désolée . comme si le fantôme de son repentir, prenant un corps , se fût dressé subitement devant lui.

— Vivant Beaugey — dit-elle d'une voix sombre , en faisant trois pas en avant avec une lenteur solennelle, Vivant Beaugey — reprit-elle après un repos de quelques secondes.

— Est-ce que vous ne vous souvenez pas de moi, madame Adrienne? — demanda Vivant qui, dans son trouble, ne définissait pas les motifs de l'apparente hésitation de son interlocutrice.

— Ne pas me souvenir de toi! — s'écria-t-elle avec un rugissement terrible — mais j'aurais dormi mille ans du sommeil de la mort , que mes yeux te reconnaîtraient en s'ouvrant à la lumière. Ne pas me souvenir de toi! de toi, le traître !.. . le lâche!... l'incendiaire!... plus misérable cent fois que le misérable Brulard, la honte

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du pays et le rebut de l'humanité cependant. Te voilà donc enfin ! — continua-t-elle en appuyant sur chaque mot avec une lenteur plus significative , peut-être, que sa violence. — Oh! je savais bien que tu reviendrais un jour... les soldats de ton espèce ne meurent jamais sur les champs de bataille... c'est au pied de la potence que le démon vient ramasser leur âme dans la boue . pour la jeter toute souillée dans le feu éternel !

Soit que ses forces l'abandonnassent, soit qu'elle voulût juger de l'effet produit par son formidable accueil , elle s'arrêta.

— Il faut que vous disiez vrai , madame Adrienne répondit Vivant avec une douceur et une dignité qu'il puisait peut-être dans l'exagération de ces reproches — il faut que vous disiez vrai , — repril-il une seconde fois — • car je n'ai jamais pu trouver la mort des braves, quoique je l'aie bien souvent cherchée.

— Tu espérais donc trahir le diable et brûler l'enfer? grommela la femme de charge avec l'amertume de la plus haineuse ironie.

— Non ; je voulais seulement mettre lin à mon désespoir et à mes remords ; mais . depuis . Dieu a eu sans doute pitié de mes longues douleurs, car il m'a manifesté sa miséricorde en m'accordant la grâce inespérée du pardon de mon maître.

— De quel maître parles-tu ? Qui peut être assez méprisable pour avoir eu un serviteur tel que toi? Mais je suis folle de te le demander! ce maître ne saurait être que Brulard !

— Ne prononcez pas devant moi le nom de ce mons- I 8*

tre! — interrompit Vivant avec une mâle fermeté el un profond mépris.

— Tu as été, cependant, son esclave, sa créature; enfin , tout ce qu'est le valet du bourreau pour l'homme de sang qui l'emploie.

— C'est vrai! Mais quand j'ai gémi des années sur mes crimes; quand je n'ai qu'une pensée dans le wbut, qu'un rêve dans l'esprit, qui est de les réparer; quand je viens affronter votre colère et vos inépris pour vous demander de m'assister dans cette œuvre de réparation, j'ai le droit d'appeler mon maître, non pas le scélérat qui m'a associé à ses scélératesses, mais la victime miséricordieuse qui les a effacées par son pardon. Vous savez maintenant que c'est du comte de Brandon et non d'un autre que j'ai entendu parler.

-• Mais tu l'as donc vu ! — s'écria la femme de charge d'une voix dont l'accent plus doux annonçait un changement subit dans ses dispositions.

— Oui, je l'ai vu, madame Adrienne ! cette main coupable a été 6errée par sa main généreuse ; ce cœur dévoré de remords a reçu l'étreinte de sa noble poitrine: sa voix a versé la consolation dans mon âme et la paix dans mon esprit. Consentez à m'entendre, et je vous dirai tout.

— Parle ! parle vite !

— Mais j'en ai long à vous dire, madame Adrienne, el ici... sur cet escalier...

— C'est déjà beaucoup que je t'y souffre. — répondit la femme de cljarge avec un peu d'hésitation, et en portant derrière elle un regard incertain et inquiet.

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— Cependant si vous voulez savoir...

— Quant à cette chambre, —interrompit Adrienne, en désignant par un geste l'intérieur de la tour. -- ne te flatte pas d'y mettre le pied... ce serait une profanation que je n'ai jamais permise à personne, et ce ne sera pas par toi que je commencerai.

— Mais il est de leur intérêt que vous m'écouliez, et en venant à vous, qui me recevez si mal, je n'ai pas d'autre but que de les servir. Croyez-moi ! croyez-moi!!

Il y avait quelque chose de si loyal, de si profondément persuasif dans l'accent avec lequel Vivant prononça ces paroles si simples, que la vieille Adrienne, obéissant à une demi-conviction, recula de quelques pas dans sa chambre, comme si elle voulait en laisser l'entrée libre au visiteur à qui elle venait cependant de la refuser d'une façon si péremptoire.

Ce fut du moins l'interprétation que Vivant donna à son mouvement de retraite, et il s'avança aussitôt de tout l'espace qu'on lui avait cédé; mais dès qu'il eûl franchi le seuil de la demeure d'Adrienne. il s'arrêta dans une attitude respectueuse et pénétrée, et son regard ému et craintif sembla demander timidement la permission d'aller plus loin.

Peut-être ne L'eût-il obtenue qu'après de nouveaux débats, si une circonstance tout-à-fait inattendue ne lui fût venue en aide, en lui gagnant subitement les sympathies de l'incorruptible et implacable femme de charge.

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