LA RÉCONCILIATION
Nous avons dit que Vivant, prolitant d'un instant d'hésitation d1Adrienne, s'était avancé jusqu'à l'entrée delà chambre qu'elle habitait, et que là il s'était arrêté, indiquant ainsi qu'il n'osait pas aller plus loin sans y être autorisé.
Justement en face de lui, et de chaque côté d'une haute cheminée de pierre noircie par le temps, devant laquelle se trouvait le fauteuil et le rouet d'adrienne, la muraille supportait, à quelques pie is du sol, deux magnifiques pastels d'une admirable conservation, représentant le comte et la comtesse de Brancion, derniers propriétaires du château, l'un dans toute la splendeur de sa mâle distinction, l'autre dans tout l'éclat de sa douce et rayonnante beauté.
L'une des mains de la comtesse était appuyée sur le rebord d'un berceau, que ses yeux baissés contemplaient avec amour. Dans ce berceau dormait, en souriant du sourire des anges, un ravissant enfant, couché
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demi-nu sur un coussin de velours Lleu-de-ciel entouré de franges d'argent.
Cet enfant était le petit Jacques, ce premier-né du comte et de la comtesse, qui tenait une si grande place dans les remords du pauvre soldat.
Les yeux de Vivant errèrent de l'un à l'autre de ces deux portraits avec une émotion à chaque instant croissante, et bientôt deux grosses larmes, deux de ces larmes dont l'effet est si puissant, quand elles tombent des paupières de l'homme inculte et fort, descendirent lentement le long de son mâle visage et vinrent se perdre dans son épaisse moustache noire.
Adrienne qui épiait avec une défiance jalouse les moindres mouvements et les plus fugitives impressions du soldat: Adrienne, que de chaleureuses assurances de repentir et de dévoùment avaient trouvé inflexible et incrédule ; Adrienne n'eut pas plutôt remarqué cette preuve palpable de la sincérité de Vivant, qu'elle se dirigea rapidement vers la porte, la ferma, poussa un énorme verrou, puis se retournant vers l'ex-dragon, elle lui dit en posant la main sur son cœur:
— Que Dieu me pardonne, Vivant, si je manque au serment que j'ai fait de ne jamais laisser pénétrer personne dans cette chambre ; mais quelque chose me crie là que vous avez le droit d'y entrer... Maintenant, prenez pitié de moi en me contant bien vite ce que vous savez de nos chers maîtres.
Et la pauvre femme, vaincue parla lutte qu'elle venait de soutenir, et troublée par une situation si nouvelle pour son esprit, se laissa tomber sur son fauteuil
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en indiquant de la main un siège à Vivant, dont la persévérance et la douceur obtenaient enfin une première récompense.
Il exprima par quelques paroles simples et dignes sa reconnaissance à Adrienne, et s'établissant sur le siégp qui lui avait été indiqué, il se disposa à commencer immédiatement Timmense lâche à laquelle il s'était voué.
Le récit qu'il avait à faire, rendu plus pénible par les tristes nouvelles parvenues la veille au soir à l'auberge du Grand-Saint-Hiibert, ne laissait pas que d'être embarrassant, car il fallait passer par bien des révélations honteuses avant d'en arriver aux détails qui devaien t trouver grâce devant la sévère fidélité d'Adrienne. Tou. tefois. Vivant n'hésita pas au-delà du temps strictement nécessaire, pour recueillir rapidement ses esprits, et une fois qu'il eut commencé, il persévéra avec courage au milieu des interruptions bien cruelles pour son cœu r qu'il eut à subir de la part de celle qui l'écoutait, tantôt avec défiance, tantôt avec colère, et toujours en donnant les signes de la plus violente et de la plus incurable douleur.
Quand Vivant, ayant raconté fidèlement sa vie depuis le jour où la vengeance lui avait inspiré la coupable pensée de la trahison , en fut arrivé à son entrevue de la veille avec Brulard dans le cabaret de Denis, il retraça avec une énergique et noble indignation la scène que nous avons rapportée avec détail dans les premiers chapitres de cette histoire; mais là il s'arrêta. L'idée d'avo'.r à parler de la lettre de madame de Viéville, et de tout ce qu'elle contenait de douloureux lui
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causait un trouble bien facile à comprendre, en face de cette femme dévouée, dans l'âme de laquelle il venait peut-être de ranimer une lueur d'espérance après des années de désolation.
— Écoutez., Vivant, — lui dit Adrienne, comme si elle avait lu dans sa pensée incertaine, — une seule chose dans ce que vous venez de m'apprendre n'est plus douteuse pour moi. c'est le pardon de mon pauvre maître , qui vous absout devant Dieu et devant les hommes il ne m'est donc plus permis de vous regarder comme un ennemi ou comme un coupable , — ajouta-t-elle en faisant un visible effort pour prononcer ces dernières paroles. — Quant à me réjouir..., quant à espérer môme, je ne le puis, je ne le pourrai jamais. Ma bonne maîtresse est morte, ce que je savais déjà, el je mettrais ma main dans ce brasier que son mari n'aura pas tardé à la suivre dans le tombeau... En douter, ce serait faire un outrage à sa mémoire.
Vivant baissa la tête et un soupir douloureux s'échappa de sa poitrine : cet aveu muet fut aussitôt compris.
— Vous savez qu'il est mort aussi, n'est-ce pas? — reprit Adrienne, sans montrer ni plus de surprise ni plus de douleur. — Oh ! vous pouvez en convenir comme de tout le reste. Mes yeuxl'auraient vu couché dans sa bière, mes mains l'auraient cousu dans son linceul, mes genoux se seraient enfoncés dans la terre de sa fosse , que je ne serais pas plus sûre que je le suis qu'il ne doit jamais revenir. J'ai pleuré sur lui comme sur elle toutes les larmes de mes yeux... Voyez, Vivant, ils sont
secs comme ces vieilles murailles, et ni douleur ni joie ne les rendra plus humides désormais...
— Ne dites pas cela, Madame Adrienne ! ne dites pas cela, mon D:eul
— Qu voulez-vous que j'espère encore?...
— Le retour des enfants.
— Le retour des enfants.. Rêve... folie...
— Mais, pourquoi ?
— Pourquoi, Vivant? parce que Ifs fils de l'homme ne sontpascomme les petits des hirondelles qui retrouvent leurs nids malgré l'espace, les brouillards et les tempêtes. Croyez-moi : jamais le pied d'un Brandon ne foulera les rochers désormais maudits de Saint-Révérien, et..
— Non, tout espoir n'est pas perdu ! — interrompit, avec une sorte d'exaltation inspirée. Vivant qui venait de comprendre qu'il pouvait aborder la partie douloureuse de son récit. — Écoulez cette lettre, Madame Adrienne ! et si odieuse, si triste que vous la trouviez, vous conviendrez avec moi qu'elle nous dit que tout n'est pas fini sans retour , et qu'il nous reste encore des devoirs à remplir.
Et Vivant lut sans hésiter davantage et d'une voix forte et vibrante, la lettre de Madame de Viéville, que par réflexion, il avait reprise la veille au soir après l'avoir foulée aux pieds avec indignation.
Adrienne écouta attentivement cette lecture, et, quand elle fut terminée, la pauvre femme secoua lentement la tête, comme pour faire comprendre qu'elle persistait dans sa douloureuse incrédulité.
— Tout cela ne tient qu'à un fil, Vivant — dit-elle après quelques instants de silence. — Les enfants doivent être morts aussi, et c'est ce qui pouvait leur arriver déplus heureux.... Que deviendraient-ils? de pauvres orphelins...
— C'est vrai d'une manière, Madame Adrienne. Cependant tant que nous ne serons pas sûrs qu'ils ne sont plus de ce monde, nous devons agir comme si nous les savions vivants? c'est-à-dire réunir les débris de leur héritage, les défendre contre ceux qui voudraient s'en emparer, enfin nous conduire comme des serviteurs fidèles et courageux, et pour commencer dès à présent à montrer ce que nous sommes, il faut que les misérables qui ont osé venir habiter ce château...
— Mais comment pourrez-vous...
— Je n'en sais rien; je n'y ai pas encore pensé; seulement, si dans deux jours ils sont encore ici, (Êtes que je ne m'appelle pas Vivant Beaugey , et que tout ce que je vous ai appris n'est qu'un tas de mensonges.
— Vous ignorez donc, Vivant, que parmi ces misérables pillards...
— Se trouve un de mes cousins? Non, morbleu ! je ne l'ignore pas. Mais quand ce serait mon propre frère, je le prendrais par les deux épaules et je le chasserais comme un indigne ! Il n'y a que vous et moi, Madame Adrienne, qui ayons le droit de demeurer ici. Je serai le chien de garde, et avant ce soir vous saurez comment je fais mon devoir.
Une faible lueur de contentement intérieur pass'a sur le front, de la vieille femme de charge, mais presque I 9
aussitôt sa physionomie reprit l'expression désolée qui lui était habituelle, et elle répondit :
— Nous conserverons donc ces murailles jusqu'à ce que nous soyons aussi froids et aussi insensibles qu'elles... que le bon Dieu vous récompense toujours dans l'autre monde , s'il ne le fait pas dans celui-ci, mon pauvre Vivant!... Moi je le bénirai de m'avoir montré encore un honnête homme sur la terre.
Et ayant prononcé ces paroles avec une sorte d'affection, elle tendit sa main osseuse et décharnée à l'homme qu'elle avait en quelque façon maudit et chassé de sa présence peu d'instants auparavant.
— Ainsi, vous ne vous défiez plus de moi? — reprit Vivant, en attachant sur son interlocutrice un regard tout à la fois limpide et pénétrant. — Voyons, si vous avez encore quelque chose dans l'âme, dites-le bien vite; mais qu'il n'en soit plus question entre nous par la suite, autrement nous ne ferions rien de bon.
— Vous avez raison, Vivant : du moment que je vous ai tendu la main, et j'en suis encore à me demander comment cela s'est fait, il ne doit plus y avoir de mauvaises pensées dans ma tête, et c'en serait une peut-être, que de vous cacher une chose que vous serez sans doute bien aise d'apprendre
— Vous avez donc aussi des nouvelles! — s'écria Vivant, en se levant avec la promptitude de l'éclair.
— Vous savez bien que non... mais j'ai un secret.
— Si ce secret ne les regarde pas, je ne tiens pas à le savoir, car il me sortirait de l'idée tout de suite.
— Et croyez-vous qu'il serait resté dans la mienne
s'il ne les regardait pas?. . Vivant, vous allez avoir la preuve que j'ai confiance en vous... mais si cette confiance était une erreur ou une faiblesse, puisse cette tour s'écrouler à l'instant même et nous écraser ensemble sous ses débris !
Tout en parlant, la vieille femme de charge s'était aussi levée de son siège, et quand elle fut debout, Vivant la vit, non sans quelque surprise, prendre sur la tablette de la cheminée, une lampe de cuivre, et se baisser vers le foyer comme pour l'allumer, ce qu'elle fit en effet.
Puis elle se dirigea vers le côté opposé de la tour, en faisant signe au soldat de la suivre.
— Dérangez ce vieux bahut, — dit-elle à Vivant, en lui désignant un immense buffet en ébène sculpté, dont ]a couleur primitive avait peu à peu disparu sous la poussière accumulée des siècles.
Le dragon se mit en devoir d'obéir, mais ce ne fut pas sans de grands efforts qu'il en vint à bout complètement.
— Maintenant prenez cette barre de fer, et essayez de soulever cette dalle, — reprit la femme de charge.
La dalle fut soulevée sans trop de difficultés, et Vivant aperçut les premières marches d'un obscur, étroit et rapide escalier qui descendait à pic dans les profondeurs de la tour.
— Malédiction sur vous et sur moi, si jamais vous révéliez ce que vous allez apprendre ! — dit Adrienne , d'une voix sourde.
Un geste énergique et indigné de Vivant répondit à
cette dernière marque de défiance de la femme de charge, qui reprit aussitôt avec un accent plus ferme :
— Suivez-moi?
Et sa lampe à la main, Adrienne s'engagea dans l'espèce de gouffre ouvert devant elle.
Quand elle eut descendu quelques degrés, elle se retourna, souleva sa lampe à la hauteur de son visage, et parut satisfaite en apercevant Vivant immédiatement derrière elle.
La descente fut longue et, en quelques endroits, difficile, car plusieurs marches étaient brisées ou chancelantes. Adrienne, malgré son grand âge, semblait familiarisée avec ces obstacles, et si elle s'arrêtait en les rencontrant, c'était pour les indiquer à Vivant et l'aider à les franchir.
Enlin ils arrivèrent au bas de l'escalier, et Vivant sentit sous ses pieds un sol uni , mou et un peu élastique comme celui des caves.
Il se rappela alors avoir entendu dire dans son enfance que de vastes souterrains, parlant du château, s'étendaient en tous sens sous la montagne de Saint- Révérien , et avaient leurs sorties dans les bois à de grandes distances.
11 se souvint aussi que Brulard, à l'époque de leurs coupables rapports , lui avait parlé de ces souterrains avec une sorte d'effroi, affirmant avec beaucoup de sérieux qu'on y entendait, pendant les longues nuits d'hiver, les gémissements plaintifs des nombreuses victimes de la tyrannie des seigneurs de Saint-Révérien : comme certains esprits forts , Brulard , qui niait Dieu ,
se dédommageait en croyant aux revenants, par respect pour les lumières du siècle.
Adrienne, qui marchait d'un pas rapide devant son compagnon, s'arrêta brusquement et dit :
— Prenez cette lampe, Vivant; plongez la main qui la tiendra aussi profondément que vous pourrez , dans cette espèce de cuve en pierre, en vous penchant vousmême sur le bord , puis regardez au fond jusqu'à ce que vos yeux habitués à l'obscurité puissent distinguer quelque chose.
Vivant exécuta ces ordres avec une ponctualité toute militaire.
— (Test bien cela , — reprit Adrienne... — Eh bien ! que voyez-vous? — ajouta-t-elle après quelques secondes d'attente.
— Ce que je vois... ce que je vois, bonté divine ! Ah! madame Adrienne , quel malheur si ces chers enfants ne revenaient pas.
— C'est vrai , Vivant ; car il y a la de quoi les faire riches , en dépit de ce que les méchants et les ingrats leur ont si lâchement volé !... mais je vous l'ai déjà dit, ils ne peuvent pas revenir... ils ne reviendront pas... et ce trésor... ce trésor, douleur horrible t
— Eh bien ! demanda Vivant.
— Il devra être partagé entre tous les indignes habitants de ce misérable village, quand j'aurai la preuve que ceux à qui il apparlientn'existentplus! etc'est moi. .. moi, que mon pauvre maître a condamnée à faire ce partage!!! Comprenez-vous maintenant pourquoi je me suis enterrée vivante? Je n'avais que ce moyen de me sous-
traire à la certitude de leur mort, quand on ne pourra plus la nier! Vous voyez quel sacrifice je vous ai fait, et quelle marque de confiance je vous ai donnée.
— Et pensez-vous donc qu'à présent que je sais tout cela , si j'apprenais une mauvaise nouvelle, je viendrais vous la dire ! Non , mille fois non ! Il faut que ce trésor leur revienne, ou qu'il reste à jamais enfoui dans les entrailles de la terre ! mais ce serait à en devenir fou que d'être obligé un jour... cela ne sera pas, madame Adrienne... cela ne sera pas! Jeter de l'or à ces ingrats! enrichir encore ces voleurs! à quoi pensait donc notre pauvre maître ?
— Vous le saurez , Vivant , car je vous communiquerai les instructions qu'il m'a laissées avant de partir et les deux lettres qu'il m'a écrites depuis son départ. Je serai forcée de lui obéir, si jamais j'apprends que tout espoir est perdu... Puisse le ciel me faire la grâce de mourir auparavant !
Et Adrienne, reprenant la lampe des mains de Vivant, se dirigea vers l'escalier qui ramenait au quatrième étage de la tour. Quelques instants après , son compagnon et elle étaient de nouveau installés aux deux coins de la grande cheminée de pierre , et continuaient leur intéressante conversation.