PREMIÈRE EXPEDITION DE VIVANT
Qu'on ne l'ait pas suffisamment remarqué alors , ou qu'on l'ait complètement oublié depuis, il y a aujourd'hui un fait incontestable, c'est la participation d'un grand nombre de membres de la noblesse française au mouvement philosophique du dix-huitième siècle, et leur complicité plus ou moins active et directe dans les événements qui ont préparé et accompli la révolution de 1789. En agissant ainsi, la noblesse fut-elle étourdie ou prévoyante, aveugle ou éclairée? c'est ce que nous n'examinerons point ici; mais nous oserons affirmer que dans la première hypothèse elle a cruellement expié son étourderie ou son aveuglement, et que dans la seconde sa prévoyance et ses lumières ne l'ont pas garantie des atteintes de l'ingratitude. Que sont devenus ces fiers gentilshommes de Bretagne qui les premiers donnèrent l'exemple de la résistance à l'autorité royale ? comment est mort le vertueux Malesherbes, ce sage qui n'avait pas d'autre passion que l'amour de la justice et
de la vérité? quelle aurait été la fin de Mirabeau et celle deLafayette, si la tombe n'eût protégé l'un , et si la désertion n'eût sauvé l'autre? Et ce premier prince du sang, ce chef naturel de la vieille chevalerie féodale , comment la révolution, grâce à lui triomphante , l'a-telle payé de ses services , de ses crimes et de la honte qu'il a attachée à tout jamais à son nom? Grandes et terribles leçons, bien oubliées depuis , mais qui ne seront pas, espérons-le du moins, perdues pour l'avenir, si les générations futures consentent enfin à les méditer sérieusement un jour.
Ce qui a été dit au commencement de celte histoire, des circonstances qui avaient précédé l'émigration du comte deBrancion, doit suffire pour démontrer à nos lecteurs que les réflexions placées en tête de ce chapitre ne sauraient s'appliquer dans toute leur sévérité au noble proscrit auquel Vivant et Adrienne donnaient de si touchants regrets. L'ancien seigneur de Saint-Révérien avait bien salué avec l'enthousiasme de l'espérance l'aurore de la révolution, parce qu'il y voyait le commencement d'une ère de justice et de liberté ; mais la mauvaise foi des prétendus réformateurs, les mensonges, les perfidies , les cupidités , les ambitions de soidisant amis du peuple l'avaient promptement éclairé et, sans perdre tout-à-fait ses espérances de régénération sociale , sans sacrifier sa sympathie évangélique pour les classes déshéritées comme on disait dans le jargon d'alors, il s'était courageusement jeté l'épée à la main sur la roule de ce douloureux calvaire , où la vieille monarchie française, personnifiée dans le plus honnête
de ses rois , devait expier le tort ou l'erreur d'avoir cru à la liberté.
A moins d'être doué de la niaiserie d'un Lafayette, du cynisme d'un Talleyrand, ou de l'ambition d'un Philippe-Égalité, après le 10 août, les 2 et 3 septembre 1792, et le 21 janvier 1793, une âme honnête ne pouvait avoir que de l'horreur et du mépris poar la révolution et ses partisans non désabusés : ce fut ce qui arriva au comte de Brancion.
Blessé dans ses croyances et dans ses affections ; atteint dans ses intérêts de fortune et de caste; condamné, iui qui aimait la France avec idolâtrie, à s'expatrier pour disputer sa tête à la hache du bourreau, ou, ce qui lui aurait paru mille fois plus affreux, aux balles de ses concitoyens, le comte de Brandon n'avait cependant abdiqué aucun des grand principes de véritable fraternité chrétienne qu'il avait puisés dans ses traditions de famille, et dont il ne s'était jamais départi depuis qu'il avait commencé à jouir des avantages de sa grande fortune et des privilèges de sa haute position. La licence ne l'avait pas découragé de la liberté; l'ingratitude de ses nombreux obligés, en jetant de la tristesse dans son âme, ne l'avait pas détourné de son penchant à la bienfaisance ; les rigueurs d'une patrie marâtre n'avaient point étouffé dans son cœur la noble flamme du patriotisme le plus pur et le plus ardent. Les coupables étaient pour lui des égarés qu'il fallait plaindre, en attendant que leur retour à des sentiments meilleurs permit de leur tendre les bras < t Je les aimer encore Aussi, lorsque le comte s'était vu obligé de prendre le cruel parti I 9*
de l'exil avait-il regardé comme un devoir sacré de disposer de sa fortune en faveur de ses concitoyens, dans le cas où lui et les siens viendraient à mourir sur la terre étrangère. C'était là la volonté qu'il avait exprimée dans un écrit solennel, remis à la vieille femme de charge, le jour même de son départ, et qu'il lui avait renouvelée de la manière la plus formelle dans deux lettres, les seules qu'il lui eut adressées depuis leur douloureuse séparation. Ces deux lettres et l'écrit dont nous venons de parler firent le sujet delà conversation d'Adrienne et de Vivant, après leur courte excursion dans le souterrain, que nous avons racontée dans le chapitre précédent.
Si quelque chose au monde avait pu augmenter les regrets de Vivant, et rendre plus profonde sa vénération pour la mémoire de ses anciens maîtres, c'eût été, à coup sûr, ce nouveau témoignage de leurs nobles et touchantes vertus. Les intentions du comte de Brancion étaient formelles, et le sentiment qui les avait dictées ne pouvait être un seul instant douteux, même pour un esprit prévenu: -es propriétés devaient être converties en biens communaux, en même temps que le trésor qu'il laissait serait partagé, par portions égales, entre toutes les familles du village de Saint-Révérien, pourvu qu'elles y fussent domiciliées depuis vingt ans lors de son départ. Rien de plus touchant, de plus simple et de plus vraiment digne que les termes dans lesquels ce vœu d'un proscrit était exprimé. Aucun retour amer vers un douloureux passé, aucune exception qui pût faire naître la pensée d'un blâme ou d'une rancune n'en altérait
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la pureté: mansuétude vraiment sublime, quand on songe que le pauvre exilé avait écrit cette espèce de testament à une époque où tous les ingrats qu'il avait faits pendant sa vie s'étaient plus ou moins démasqués: le crime était encore dans leurs cœurs, que la noble victime y voyait déjà le repentir.
— A ce compte-là, madame Adrienne,— dit Vivant en essuyant ses yeux, ce qu'il avait fait plus d'une fois depuis le commencement du récit de la vieille femme de charge, — à ce compte-là ce misérable Brulard aura sa portion comme les aulres, si ces pauvres enfants ne reviennent pas au pays. Je ne sais pas à quoi pense le bon Dieu de permettre des choses pareilles. Il ne voit donc pas tout, comme on le dit.
Un gémissement sourd d'Adrienne fut la seule réponse qu'elle fit à cette réflexion qui avait été souvent une horrible torture pour son esprit.
— Mais ils reviendront ! ils reviendront ! — reprit Vivant avec exaltation, — et nous ne serons pas mis à celle cruelle épreuve, croyez-lebien, madame Adrienne.
— Le ciel vous entende, mon bon Vivant ! Mais pensez donc à l'âge de ces chers petits. Monsieur Jacques, en supposant même qu'il vive encore , n'a que quinze ans aujourd'hui, et s'il y en a déjà cinq ou six que son père est mort, ce qui est bien possible, que voulez-vous que lui et sa sœur soient devenus !
— Et la Providence, madame Adrienne ! pensez-vous donc qu'elle ne soit faite que pour enrichir les coquins comme Brulard?
fc- La Providence, Vivant... je demande tous les jours
à Dieu de n'en pas douter; mais quand je songe à lout ce qui s'est passé depuis que mon cher maître est revenu ici en septembre 92, je ne peux plus croire à rien et j'appelle la mort à grands cris pour me débarrasser de mon affreux désespoir.
— Eh bien ! moi je veux vivre, et, morbleu, vous vivrez aussi malgré vous !
— A quoi bon ? — murmura Adrienne.
— A quoi bon ! vous ne tarderez pas à le savoir, mille millions de bombes I et d'abord dès ce soir je viendrai demeurer ici avec vous, si vous le permettez toutefois.
La vieille femme de charge exprima son consentement par un geste douloureux.
— Et en attendant,— reprit Vivantd'un ton significatif, —je vais toujours balayer le château pour qu'il soit propre à tout hasard, ce sera autant de fait. Si vous entendez du tapage par là-bas, tenez-vous tranquille chez vous: ce sera les balayures qui crieront ; mais on en viendra facilement à bout.
Et le brave soldat se leva d'un air résolu qui en disait plus que les paroles qu'il venait de prononcer.
— Ne faites pas d'imprudence, au moins. — lui dit Adrienne d'une voix affectueuse. — Maintenant que j'ai trouvé un ami pour parler d'eux, il me semble que je serais fâchée de le perdre.
— Fiez-vous-en à moi, madame Adrienne : un honnête homme est bien fort, et le bon droit est une arme bien puissante.
— Pas toujours, Vivant... pas toujours!
— Je vous ferai voir le contraire, — repartit avec vi-
vacité le brave soldat. — Croyez-moi, ce n'est pas pour rien que la mort m'a épargné sur vingt champs de bataille où je la cherchais.
— Que le bon Dieu vous conduise, mon enfant ! — dit la femme de charge en essayant un sourire qui mourut aussitôt sur ses lèvres flétries par la douleur.
Et elle tendit sa main décharnée à Vivant, qui s'éloigna avec la promptitude d'un homme qui a hâte de mettre un projet à exécution.
Quand il fut sorti de la tour, il se dirigea vers la partie du château où il avait vu, quelques heures auparavant, le jeune garçon habillé de velours d'Utrccht jaune, qui lui avait dit être le fils de son cousin Dorier, l'un des envahisseurs du manoir.
Il le retrouva à la même place, occupé à se tresser un fouet avec une poignée de chanvre grossier.
— Où est ton père ? — lui demanda-t-il d'un ton qui trahissait une secrète impatience.
— Là-bas, — répondit l'enfant en désignant de la main une porte au rez-de-chaussée du château.
Malgré la rigueur du froid, celte porte était toute grande ouverte, comme cela arrive souvent chez I cultivateurs, qui aiment à surveiller du coin de leur feu ce qui se passe au dehors.
— Va lui dire que quelqu'un désire lui parler sur-lechamp.
— Vous pouvez bien y aller vous-même. Il mange la soupe avant de partir pour la charrue : pourquoi voulez-vous que je le dérange?
Vivant eut un instant l'envie de commencer son ex-
pédition en tirant les oreilles à son petit cousin Cadet Dorier; mais il réfléchit que cela lui ferait perdre du temps, et il continua son chemin vers le lieu indiqué.
La dislance était courte; Vivant l'eut bientôt franchie. Les pieds, les mains et la langue lui brûlaient.
Il entra dans une grande pièce , qui était autrefois une des salies à manger du château, et il marcha droit à une table autour de laquelle était réunie une famille de paysans, prenant son repas du matin.
— Salut à la compagnie, — dit-il en soulevant son chapeau d'assez mauvaise grâce.
Les paysans l'examinèrent en silence pendant quelques secondes, puis l'un d'eux s'écria avec une grosse voix joviale :
— Mais c'est le cousin Baugey t
Et l'homme qui avait prononcé ces paroles . se levant, vint à la rencontre du soldat , la main cordialement tendue en avant.
— Lui-même, en chair et en os, — répondit Vivant en croisant ses bras sur sa poitrine, comme poui indiquer qu'il était résolu à se dispenser de toute démonstration affectueuse.
— Eh bien I tu vas manger la soupe avec nous , — reprit le paysan , un peu déconcerté de cet accueil fait à ses avances. — Sois le bien-venu, cousin. Comme tu n'avais pas donné de tes nouvelles depuis ton départ du pays, nous t'avions cru mort; mais il paraît que tu es seulement devenu fier.
— Renvoie ton monde, — dit Vivant en fronçant le sourcil; je voudrais te parler en particulier.
— Tu as joliment pris l'habitude du commandement à l'armée. — répliqua le paysan. —Voyons, vous autres, — continua-t-il, en se retournant vers la table, — allez garnir les chevaux, je vous rejoindrai tout-à-1'heure.
Une femme, deux garçons de quinze à seize ans, et un valet de charrue se levèrent et quittèrent la chambre.
— Qu'as-tu fait de la maison de ton père ? — demanda Vivant à Dorier, aussitôt qu'ils furent seuls.
— Je l'ai louée au pâtre du village , — répondit le paysan avec une lenteur qui dénotait la surprise que lui causait cette question faite à brûle-pourpoint.
— Et celle-ci, qui te la loue ?
— Personne.
— Alors de quel droit Phabites-tu ?
— Je n'en sais rien; mais, au fait, cela ne te regarde pas, et...
— Cela ne me regarde pas ! — s'écria Vivant d'une voix de tonnerre. — C'est ce que nous verrons ! En attendant, si tu n'as pas vidé les lieux dans la journée, je t'en chasserai comme un chien galeux. Je ne veux pas de voleurs dans ma famille.
— Et si je te répondais que je supporle bien des brûleurs dans la mienne, que dirais-tu?
— Je te briserais les os, misérahle coquin!
— Ce serait cependant la vérité, cousin.
— Vérité ou mensonge, tu t'en iras d'ici. Ce château appartient aux héritiers du comte de Brancion.
— Est-ce que lu les as dans ta poche, les héritiers de ton comte? Alors, fais les voir, et on leur parlera.
— Écoute, Dorier. — répondit Vivant d'une voix
calme mais terrible, — je suis venu ici avec la résolution bien arrêtée d'en faire sortir tous ceux qui y sont sans avoir le droit d'y rester... Il faut donc que tu sortes, ou je ferai un malheur.
— Tu es donc l'ami des aristocrates, à présent? — demanda Dorier en mettant, par précaution, la table entre lui et son formidable cousin.
— Je suis ce que tu voudras; mais ce château n'a pas été vendu, il appartient toujours aux anciens possesseurs, personne n'a donc le droit de l'habiter.
— Les Lorry y sont aussi.
— Et ils en sortiront comme toi, de force ou de gré.
— Eh bien! quand ils seront partis, je partirai... mais d'abord il faut que je consulte.
— Consulter pour savoir si tu peux dispose! du bien d'autrui! Ah çà! la Révolution n'est donc pas encore finie dans ce village ?
— Dame, je ne sais pas; mais comme on ne nous dit rien, nous restons.
— Et ta conscience?
— (Test des bêtises d'autrefois; tu dois le savoir mieux qu'un autre, cousin Vivant.
— J'ai appris le contraire, Dorier... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : Veux-tu, oui ou non, t'en aller!
— Je veux d'abord consulter.
— C'est ton dernier mot?
— Oui.
— Eh bien ! voici le mien !
Et sautant sur une coignée qui était accrochée à la
muraille , il s'élança vers la porte , la ferma derrière lui, et revint vers Dorier en brandissant son arme audessus de sa tête.
— Ne me tue pas, — dit le paysan en tremblant de tous ses membres, et expliquons-nous tranquillement.
— Tout est expliqué : ce château ne t'appartient pas; il faut que tu en sortes aujourd'hui même.
— Je le ferai, — dit Dorier.
— Jure-le-moi sur la vie de ta femme et de tes enfants.
— Je te le jure !
Vivant jeta la coignée loin de lui ; ses traits contractés par la violence de sa colère se détendirent; il se rapprocha de Dorier et lui tendit la main.
— Tu me remercieras un jour, cousin — lui dit-il d'une voix tremblante encore, mais cependant affectueuse. — Tu me remercieras, car je te fais faire une bonne action. Assieds-toi là, verse-moi un verre de vin et causons comme de vieux amis.
— Puis-je rappeler ma femme et mes enfants? — demanda Dorier qui ne paraissait pas encore très-rassuré par ce brusque changement.
— Fais ce que tu voudras, je compte sur ta parole ; et maintenant que nous sommes d'accord , je l'expliquerai tout en bon camarade.