Du Mèg-e. ouvr. cité, tome IV, p
du Ratio Sfudiorum : « On s'exercera à tout ce qui peut rendre éloquent K » Mais à quoi tendait ce mode d'éducation ? On Ta dit bien des fois, les Jésuites ont accaparé les lettres grecques et latines dans un but de propag-ande relig-ieuse : ils n'ont ouvert leurs collèges que pour se recruter et pour se procurer des adeptes qui se fissent dans le monde les défenseurs de la foi catholique et devinssent pour eux-mêmes des protecteurs ou des agents dans les différents postes de l'Etat. Voilà pourquoi ils se sont gardés d'éveiller chez leurs élèves la curiosité scientifique, et pourquoi leurs gymnases sont toujours restés, comme le déclara nettement en 18oi le Père Beckx, nouvellement élu général. « une pure gymnastique de l'esprit, laquelle consiste bien moins dans l'acquisition d'un savoir que dans la culture de la forme "^ ». Tourreil apprit donc, dans l'explication journalière des auteurs anciens, qu'on ne livrait d'ailleurs aux écoliers, qu'après les avoir sanctifiés et, pour. ainsi dire, passés au crible, à emprunter, non des idées, mais des procédés de style, pour les appliquer ensuite à ses devoirs écrits; et il dut comme tous ses camarades s'attacher moins à l'esprit de ces écrivains profanes qu'aux élégances de leur langage ; s'il traduisait un passag'e en français, sans doute il paraphrasait, il commentait, il ornait la pensée de l'auteur, et, sous lu direction du maître, il soulignait les exemples des préceptes et des règles de l'éloquence, dont le livre de Cyprien Soarès, le Brevis sumrna, donnait un abrégé, d'après Aristote, Cicéron et Quintilien. Dans les devoirs écrits tels que parallèles, dialogues, narrations, plaidoyers et déclamations, dans les Chries ou amplifications, dont le recueil d'Aphthonius (les Progijinnasinata) fournissait les modèles, il s'exerçait à imiter les anciens, et principalement Cicéron, le bréviaire du collégien. Dans les concours de déclamation, qui
1. Ratio nique inslitiitio sludiornin Socielatis Jesn (Romse, 1599, 1 vol. in-8).
2. Wallon, Un collège de Jésnifes (^liarpcntier, Paris, 1880), pp. 49 et 50.
22 JACQl^ES DE TOURREIL
donnaient à l'élève le geste et la voix, dans les joutes littéraires qui mettaient aux prises les élèves d'une classe en les divisant en deux camps, Romains et Carthaginois, dans les séances, quelcpiefois publiques, où les trois Académies des philosophes, des rhétoriciens et des grammairiens se livraient le dimanche en prose et en vers de véritables assauts, Tourreil faisait, paraît-il, bonne figure : il brillait au milieu de ces jeunes virtuoses^ cicéroniens convaincus et phraseurs à outrance. On a dit que les enfants, soumis a ce régime intellectuel, gardaient au sortir du collège et durant toute leur vie l'empreinte de cette éducation qui n'avait développé chez eux que les qualités superficielles de l'esprit et ne pouvait pas leur donner avec des connaissances étendues et solides l'affranchissement de la raison et l'indépendance de la pensée : des hommes façonnés à cette école restent généralement ce qu'on les a faits.
Jacques de Tourreil ne pourra donc de longtemps renier ses maîtres, dont la méthode d'enseignement convenait d'ailleurs très bien à la tournure de son esprit et aux tendances de son goût. Tous les biographes s'accordent à dire que le jeune élève des Jésuites montra dès ses premières classes « une forte passion pour l'éloquence ' ». D'un naturel vif, ardent, presque impétueux, il aimait ces luttes déclamatoires ; (( il se vengeait volontiers de ses camarades, et quelquefois de ses maîtres, par des espèces de déclamations toujours assez ingénieuses pour être pardonnées à un écolier, et souvent assez vives pour ne pas faire mépriser l'ouvrage d'un enfant - ». Il est bon d'insister sur ce détail qui se rapporte à la jeunesse du futur interprète de Démosthène, car nous retrouverons toujours en lui l'influence de sa première éducation : son goût pour l'éloquence et son culte de la forme, qui représentent ensemble sa passion dominante, en témoigneront toute sa vie.
h Tourreil (1721), l. I, p. lviii.