oir plus haut, page 102, le texte grec de ce passage
Traduction de Fénelon. Traduction de Tourreil (1721).
Quand est-ce donc, ô Athéniens, En quel temps donc. Messieurs, en
que vous ferez ce qu'il faut faire? quel temps agirez-vous comme il con-
Quand est-ce que nous verrons vient ? Après quelqvie disgrâce ou
quelque chose de vous ? Quand est- quelque nécessité survenue ? Eh ! que
ce que la nécessité vous y détermi- faut-il donc penser de l'état présent?
nera? Mais que faut-il croire de ce Car franchement moi, pour des
qui se fait actuellement ? Ma pensée hommes libres, je ne connais point
est qu'il n'y a pour des hommes libres de nécessité plus pressante que la
aucune plus pressante nécessité que honte qu'ils ont encourue par leur
celle qui résulte de la honte d'avoir mauvaise conduite. Voulez-vous,
mal conduit ses afl'aires. Voulez- vous dites-moi, vous promener éternelle-
achever de perdre votre temps? Cha- ment dans la place publique, en vous
cun ira-t-il encore çà et là dans la demandant les uns aux autres : dit-on
place publique faisant cette question : quelque chose de nouveau ? Eh quoi !
N'y a-t-il aucune nouvelle? Eh I que se peut-il rien de plus nouveau qu'un
peut-il y avoir de plus nouveau que homme de Macédoine vainqueur des
de voir im homme de Macédoine qui Athéniens et souverain arbitre de la
dompte les Athéniens et qui gouverne Grèce? Philippe est mort, dit l'un;
la Grèce ? Philippe est mort, dit quel- non, il n'est que malade, répond
qu'un. Non, dit lui autre, il n'est l'autre. Mort ou malade, que vous
que malade. Eh! que vous importe, importe. Messieurs? A peine le Ciel
Athéniens, puisque, s'il n'était jjIus, vous en aurait-il délivrés, qu'à vous
vous vous feriez bientôt un autre comporter de la sorte, vous vous
Philippe? Fénelon, Lettre à VAcadé- feriez bien vite vous-mêmes un autre
Dite. Projet lie Rhétorique. Philippe. Tourreil .1721), t. I, p. 285
et 286.^
G. Dlhain. — Jacques de Tourreil. 13
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lui cette rig-oureuse fidélité au sens qui est une des qualités premières de tout bon traducteur et que Tourreil possède à un degré qui le met hors de pair. S'il saisit bien le sens général, il n'a pas dans le détail la même précision et la même exactitude : il ne suit pas le texte avec le même soin scrupuleux qui fait que Tourreil n'omet rien. Fénelon est-il plus habile à conserver au style de Démosthène sa forme et son allure, et à le rendre avec son caractère ? On n'a jamais mieux parlé que lui de ce style de l'orateur « qui ne cherche point le beau », qui « le fait sans y penser », qui « se sert de la parole, comme un homme modeste de son habit pour se couvrir », qui « tonne », qui « foudroie » ; personne n'a mieux senti ni plus justement apprécié cette (( rapide simplicité de Démosthène », dont il était plus touché que « de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron ' ». Et pourtant sa version ne répond qu'à moitié à cette judicieuse définition de la langue démosthénique : elle est assurément simple, au lieu que Tourreil, imparfaitement corrigé, semble encore quelquefois donner une parure à son discours. Mais n'exag^érons rien : dans le passage en question, la langue de Tourreil, à part deux ou trois expressions, ne trahit pas la simplicité de l'original. Si dans sa constante préoccupation de donner intégralement ce que le texte comporte, il manque plus d'une fois à cette rapidité qui est un des traits dominants de l'éloquence de Démosthène, Fénelon mérite le même reproche : il ne sait pas rendre son style plus serré et plus bref. Sous le double rapport du mouvement et de la rapidité, Tourreil n'a donc rien à envier à Fénelon. 11 possède enfin sur lui cette autre supériorité d'avoir donné, avec plus de précision et d'exactitude, plus de fermeté et de vigueur à l'expression de la pensée. La comparaison n'est-elle pas à l'avantage de celui que d'aucuns persistent, faute de connaître ses derniers travaux, à traiter en bourreau de Démosthène. N'est-il pas surprenant qu'un Féne-