‹ Jacques de TourreilChapitre 106 sur 153 · Voltaire, Passai sur la poésie épique, ch. n · texte numérisé non relu

Voltaire, Passai sur la poésie épique, ch. n

ÏRADUCTELR DE DÉMOSTHÈNE 199

ouvrage en prose les citations des poètes étaient mises en vers français : Tourreil et ses successeurs du xyiii*^ siècle n'ont pas fait autrement. On sait que Delille, qu'on appela de son temps le traducteur-né, fut le modèle et le maître de ces traducteurs-poètes.

]\Iarmontel a parfaitement défini 1 état de la question au xvin*" siècle : dans ses Eléments de littérature il dit : « Les opinions ne s'accordent pas sur l'espèce de tâche que s'impose le traducteur, ni sur l'espèce de mérite que doit avoir une traduction. Les uns pensent que c'est une folie de vouloir assimiler deux langues dont le génie est différent; que le devoir du traducteur est de se mettre à la place de son auteur autant qu'il est possible, de se remplir de son esprit, et de le faire exprimer dans la langue adoptive, comme il se fût exprimé lui-même s'il eût écrit dans cette langue. Les autres pensent que ce n'est pas assez : ils veulent retrouver dans la traduction non seulement le caractère de l'écrivain original, mais le génie de sa langue, et, s'il est permis de le dire, l'air du climat et le goût du terroir... La première de ces opinions est communément celle des gens du monde, la seconde est celle des savants. La délicatesse des uns ne recherchant que des jouissances non seulement permet que le traducteur efface les taches de l'original, qu'il le corrige et lembellisse, mais elle lui reproche, comme une négligence, d'y laisser des incorrections : au lieu que la sévérité des autres lui fait un crime de n'avoir pas respecté ces fautes précieuses, qu'ils se rappellent avoir vues, et qu ils aiment à retrouver. Vous copiez un vase étrusque et vous lui donnez l'élégance grecque ; ce n est point là ce qu'on vous demande et ce (|u'on attend de vous '. ') D'autre part Goujet, dans une note, traduit exactement l'opinion et le goût du public : « Après tout, quand \jme Dacier aurait un peu embelli Homère, serait-ce un si

I. Marmontel. Éléments de Littérature Paris, Didol, 1867 , t. III, p. 372.

grand mal, puisque de l'aveu de l'abbé Terrasson, elle a conservé avec exactitude le fond des pensées ? C'est donc Homère, au moins dans l'essentiel, qu'elle nous a donné. Un air moins grec, en le rapprochant davantage de nos manières, ne pouvait servir qu'à lui procurer un accueil plus favorable, et, si le poète s'en trouve mieux, nous y gagnons aussi ; nous le lisons, et il n'est plus réservé aux seuls savants '. » Si donc le traducteur s'adresse particulièrement aux gens du monde et travaille plus à leur agrément qu'à leur instruction, pourquoi ne pas donner seulement, comme dAlembert, des morceaux choisis des anciens ? Il veut en effet qu'on ne reproduise d'un auteur que ce qui est excellent, disant que les traducteurs ont suivi une loi arbitraire ; « traduire les anciens par morceaux, ce n'est pas les mutiler, c'est les peindre de profil et à leur avantage - ». C'est tant mieux pour les gens du monde qui ne cherchent que leur plaisir, et tant pis pour les savants qui n'auront plus le moyen de connaître une œuvre ancienne ou étrangère dans son ensemble et dans son unité.

Un dernier point de ressemblance est à noter entre les traducteurs du xvii^ et ceux du xviii'' siècle : on pense toujours, comme au temps de Vaugelas et de Coëffeteau, que la traduction est un des meilleurs moyens d'enrichir et d'illustrer la langue : Delille le dit formellement dans sa préface des Géorgiques. C'est ainsi que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la plupart des traducteurs, soumis à la vieille mode, continuent à faire la toilette de leurs auteurs, selon le mot spirituel de M. Louis Bertrand'^, pour les produire devant un public aussi délicat, et, disons plus, aussi ignorant qu'il l'était des choses de l'antiquité ; et, nous servant dune réflexion de Grimm aussi juste que piquante, nous ajouterons : <( A mesure que le goîit des bonnes études et la

Page 1