Ihid.. p
TRADUCTELR DE DÉMOSTHÈNE 203
leurs à la plupart de ceux qui se flattaient alors de faire connaître les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque ; et nous le lui pardonnerions de bonne g'ràce, si, en se réglant sur l'œuvre de Tourreil, dont vraisemblablement il s'aidait pour mieux entrer dans la pensée de son auteur., il avait su observer cette consciencieuse et rigoureuse exactitude à reproduire le sens et les mots de son texte. Mais il n'était pas plus apte k constater l'insuffisance de Maucroix que la réelle supériorité de Tourreil sous le rapport de la fidélité au sens, ayant Ik-dessus, sa préface le fait entendre et sa version le prouve, la même manière de voir que ses contemporains : tout autre et infiniment plus sévère est aujourd'hui l'opinion des savants : il ne nous suffit plus que la pensée soit vue et rendue dans son ensemble, nous réclamons du traducteur que jusque dans le moindre détail il ait une exactitude quasi scientifique. Si la traduction de d'Olivet n'est pas aussi lâche que celle de Maucroix, et si elle suit le texte de plus près, elle retombe néanmoins dans les défauts communs à toutes les autres, et qui sont, de remanier une phrase, de changer une tournure ou de remplacer une expression par une autre, de délayer ceci ou d'affaiblir cela, d'allonger ou d'omettre, pour tout dire en un mot, d'altérer l'original. Cependant ce nouvel interprète de Démosthène tenta ce que les traducteurs n'avaient pas eu l'idée de faire : il voulut laisser à son auteur le caractère de son style, alors que les autres ressuscitaient l'antiquité dans une langue impersonnelle et uniforme, et prêtaient aux orateurs, aux philosophes, aux historiens et aux poètes même élégance et mêmes faux brillants : c'en était fait de l'originalité et de la personnalité des écrivains anciens. D'Olivet, profitant des critiques adressées à Tourreil par des hommes de la valeur d un Racine ou d un Boileau, essaya de rendre à Démosthène et sa langue et son style, croyant là-dessus surpasser Maucroix et Tourreil « qui, s'ils disaient à peu près tout ce c{u a dit Démosthène, le disaient rarement comme il
la dit ' ». L'entreprise lui paraissait nouvelle, et à coup sûr ce serait pour lui un vrai titre de gloire, s'il eût été le premier à comprendre qu'un traducteur n'a fait que la moitié de sa tâche, en ne s'acommodantpas au caractère distinctif et au langage particulier de son auteur. Mais avant lui, Racine semble avoir fait entendre cette vérité, quand il reproche à Tourreil de donner de l'esprit k Démosthène, et Tourreil lui-même semble l'avoir mise en pratique, lorsque dans sa dernière version il s'efforce de reproduire et le fond et la forme de son modèle. La critique un peu méchante, pour le moins peu avisée, que d'Olivet fait à Tourreil, en se couvrant du nom de Massieu, ne peut s'appliquer à la troisième édition du traducteur, et c'était pour d'Olivet faussement s'autoriser k réparer une erreur que Tourreil avait lui-même en grande partie réparée. Aussi bien nous ne jugeons pas que d'Olivet ait été plus habile à faire passer en sa version, l'air, l'allure, le mouvement, le caractère enfin de cette éloquence démosthénique. Il n'a vu en son auteur qu une seule chose, la très grande simplicité du style, mais la simplicité du traducteur, qui va parfois jusqu'k l'affectation, n'est pas toujours exempte d une élégance inopportune, de même que Tourreil, réussissant par un effort vigoureux à devenir plus naturel et plus simple dans sa manière, ne sut pas effacer entièrement de son œuvre toute trace de phraséologie prétentieuse et brillante. Convenons cependant que d'Olivet est ordinairement plus simple que Tourreil ; mais sa phrase n'est ni aussi franche, ni aussi ferme, ni aussi nerveuse ; elle n'attrape pas aussi bien l'allure et le mouvement du style de l'orateur; elle ne porte pas une empreinte aussi française. Voulant faire mieux, il fit moins bien.
D'Olivet avait repris les Philippiques parce qu'il jugeait que la troisième traduction de Tourreil n'était pas allée assez
1. D'Olivet, Les Philippiques rie Démoslhéne el les Catilinaires de Cicéron (1736). Préface, p. 11.
loin dans la voie du progrès en ne se débarrassant pas entièrement de cette enflure et de cette affectation qui gâtaient les deux autres ; et c'est parce qu'il jugeait que cette même traduction de Tourreil était allée trop loin en se jetant dans l'excès contraire, que l'abbé Millot redonna en 176i les deux harangues sur la Couronne. DOlivet voulait plus de simplicité, Millot ne voulait pas d'une fidélité poussée à l'exagération ni d'un langage qui rappelât quelquefois « le langage des halles ». « Ce qui m'a fait entreprendre cette traduction (cet aveu paraîtra sans doute téméraire, mais la vérité me l'arrache), c'est la traduction même de M. de Tourreil imprimée après sa mort'. » 11 hii reproche en effet ses trivialités, et c'est tout ce qu'il voit dans le travail que s'est donné le traducteur pour rendre sa langue plus naturelle, plus simple et plus conforme à celle de son a.uteur. 11 le blâme encore d'avoir exprimé « toutes ces particules ou conjonctions si souvent répétées dans le grec ^ », et c'est tout ce qu'il voit dans l'effort considérable que le traducteur a fait pour rendre son modèle à la lettre. Il avoue toutefois que l'érudition de M. de Tourreil lui a épargné bien des peines, et il présente enfin son ouvrage sur cette dernière parole : « Si l'on juge cette traduction moins imparfaite que la sienne, c est à lui que je le devrai en partie, ayant eu besoin de son secours, non seulement pour exécuter, mais pour entreprendre -^ » C'est une parole aimable, mais peut-être imprudente : Perrault disait un jour dans une lettre à Ménage, à propos de M. Dacier qui l'avait fort maltraité à cause de son jugement trop libre sur les anciens : « Je ne rencontre que des gens qui parlent mal de sa ti^aduction d'Horace. Comment se pourrait-il faire, leur dis-je à tous, que cette traduction ne fût pas bonne, puisqu'il a eu devant lui cinquante ou soixante interprètes et qu'il n'a
1. Millot, Harangues de Démosthène et d'Eschine sur la Couronne (1764j. Préface, p. xvi.