CHAPITRE VI
TOURREiL, COMMENTATEUR ET CRITIQUE : LES Remarques ET LA Préface historique.
I. Caractère de l'érudition au xvii"' siècle. — II. Les Remarques de M™*" Dacier. — 111. Les Remarques de Tourreil. — IV. La Préface historique.
Nous avons tenté de mettre en relief les mérites de Tourreil traducteur de Démosthène, en l'opposant à la fois à ses prédécesseurs et à ses successeurs dans Tart d'interpréter les (puvres des anciens et particulièrement celles du grand orateur athénien. Mais notre démonstration n'est pas complète : le traducteur chez Tourreil ne A^a pas sans l'érudit, le commentateur et le critique. Les copieuses Remarques dont il accompagne ses versions sont à ses yeux le complément indispensable de son œuvre : elles sont comme une sorte d'appendice à son livre dont elles doivent rendre la lecture plus facile et plus fructueuse. Aussi Massieu se met-il dans l'obligation d'en justifier l'à-propos et l'utilité : « Si un traducteur ne s'instruit à fond de tout ce qui concerne son auteur ; s'il n'en étudie avec soin le style, les inclinations, les mœurs et le caractère; s'il ne perce l'obscurité des temps passés, et ne s'enfonce dans l'histoire du siècle et du pays oîi cet auteur a vécu ; il ne pourra, jamais en bien sentir les beautés. Mais jamais il ne pourra les faire bien sentir aux autres, s'il n'associe les autres à ses connaissances, et s'il ne levu^ communique ses lumières. Or il ne saurait leur rendre ce bon office que par des remarques doctes et judicieuses. Faute de ce flambeau, c'est une nécessité que ses lecteurs marchent souvent dans les ténèbres, et
qu'un grand nombre d'allusions fines et de rapports délicats soit perdu pour eux '. » Pourquoi prendre tant de peine à démontrer ce qui semble dès l'abord devoir s'admettre sans conteste? La précaution pourtant n'est peut-être pas superflue. (( Beaucoup de personnes aujourd'hui, dit-il, sont prévenues contre les notes. Les femmes, qui d'ordinaire sont peu curieuses d'érudition, ne les aiment pas. La plupart des hommes du monde ressemblent aux femmes sur ce point; et uniquement occupés de leurs plaisirs ou de leur fortune, ne chwchent que l'amusement dans leurs lectures. Il y a même des hommes de lettres qui ne sont guère plus favorables à cette sorte d'ouvrages. Ce sont ceux qui, écrivant bien d'ailleurs, et qui, n'étant pas sans génie, n'ont point eu l'avantage de faire de bonnes études dans leur jeunesse. Comme ils se sentent un peu faibles du côté des connaissances acquises, ils ne peuvent goûter des observations savantes, qui leur mettant sans cesse devant les yeux ce qui leur manque, les engagent à des retours désagréables sur eux-mêmes et affligent leur amour-propre. Ils prennent donc le parti de mépriser dans les autres un mérite qu'eux-mêmes ils n'ont pas eu la volonté ou le pouvoir d'acquérir. Mais sans contredit, les plus grands ennemis des notes, ce sont ces critiques acharnés, qui ont déclaré une guerre impitoyable aux bons écrivains de l'antiquité. Comme elles font voir à tous moments la faiblesse de leurs censures et qu'elles battent en ruine leur opinion favorite, il n'y a rien qu'ils n'emploient pour les décrier. Ils affectent de donner à ceux qui travaillent en ce genre les noms de scholiastes et de compilateurs ~. » Il est à craindre que ce dernier mot ne soit un mot de trop sous la plume de Massieu, car c'est une arme dangereuse que nous sommes tentés de retourner contre ceux mêmes qu'il veut défendre : le xvii" siècle en vérité compte plus de compilateurs que de