I. Tourreil '1"21), t. 1. Préface, p. xxxvui
autre la vraie, la solide érudition ' ». Il faut s'entendre sur le sens et la portée de cette parole. Sans doute les écrivains du grand siècle se sont nourris de la substance des anciens, conciliant adroitement l'imitation et l'originalité ; ils ont su recueillir des études grecques et latines le profit que les prosateurs et les poètes du siècle précédent ne surent tirer des innombrables travaux de l'érudition de leur temps : ils moissonnèrent ce que d'autres avaient semé. Mais le xvii'" siècle a-t-il vraiment élargi le champ des recherches savantes et enrichi le domaine des connaissances antiques ? Commentateurs, philologues, historiens, humanistes n'ont fait pour la plupart que s'approprier et délayer ce que la Renaissance avait découvert et amassé confusément : c'est une érudition de seconde main à laquelle ils donnent l'air et le style de leur siècle. Qu'on revoie d'abord un à un les travaux de l'Académie française qui ne fut longtemps qu'un cénacle de quarante éplucheurs de phrases : ils ne tendent qu'à une fin, qui est l'embellissement de la langue. Qu'on s'adresse aux commentateurs et aux traducteurs : la même préoccupation règle leur conduite : qu'ils traduisent un texte, qu'ils en expliquent les particularités et les obscurités, qu'ils en analysent les beautés de la pensée et de la forme, c'est toujours pour eux l'occasion de bien dire : en même temps qu'on fait admirer au lecteur son savoir, et qu'on le tient sur des minuties rebattues sous le fallacieux prétexte de l'instruire, on lui fait admirer surtout l'élégance dont on pare une érudition d'emprunt.
Que se passait-il même au sein de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ? Cette assemblée, qui s'appela d'abord Académie des Médailles et dont l'unique fonction fut par destination de composer des inscriptions et des devises pour les arcs de triomphe, pyramides, médailles destinées à perpétuer le souvenir des grandes actions de Louis XIV, cette assemblée, disons-nous, réorganisée en 1701 et en 1717 sous
1. Léon Feugère, Élude sur la vie et les ouvrages de Du Cange (1852), p. i.
le nom d'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, eut la prétention de devenir, comme dirait Alfred Maurv, « le sénat de l'érudition », en portant à quarante le nombre de ses membres, et en élargissant singulièrement le cercle de ses travaux. Pontchartrain, le promoteur- de cette réforme, avait compris que cette compagnie pourrait rendre des services d'un ordre plus élevé que ceux auxquels on avait d'abord limité sa compétence et ses efforts. « Jusque vers l'an 1715, les séances furent presque exclusivement remplies par des lectures relatives à l'antiquité '. » Mais ces lectures, qui avaient trait à l'archéologie, à l'histoire, à la grammaire, aux genres et aux œuvres littéraires des Grecs et des Romains, n'allaient pas loin dans le champ de la découverte : dissertations de grammaire et de rhétorique, interprétations de passages difficiles, discussions chronologiques, portraits ou parallèles, tout cela faisait plus d'honneur aux qualités de style de ces brillants académiciens, qu'à leur sens critique ou philosophique, Virgile valait-il Homère? Grosse question qui attirait au sein de l'assemblée tout ce que le monde regardait comme l'élite des savants. Voulait-on se livrer à des travaux plus sérieux sur la religion, les institutions, les usages des Grecs et des Romains, on faisait de longues dissertations « qui n'étaient qu'une suite d'extraits tirés des auteurs anciens et rajustés sans beaucoup d'art ' ». Et de même en ce temps-là les recueils et publications périodiques, qui se proposaient d'instruire le public des faits et gestes des écrivains, s'en tenaient presque toujours à ce travail de compilation : Basnage de Beauval ne fit pas autre chose, et plus tard Goujet appliquera cette même méthode à sa Bibliothèque française. Même après 1717, quand les travaux de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres commencèrent à prendre plus d'ex-
1. Alfred Maury, L'ancienne Académie des Inscriptions et Belles- Lettres (Paris. 1864), p. 42.