Ibid., p. XLvi
Ainsi M™^ Dacier n'explique la valeur et l'usage de certains objets, n'analyse des sentiments exprimés dans l'auteur, n'apprécie les caractères, ne fait des réflexions sur les détails de mœurs ou sur l'art du poète, que pour placer Homère au premier rang des poètes anciens, et l'i-mposer au respect et à l'admiration des Modernes : c'est un apologiste qui parle avec l'enthousiasme de la foi, plutôt qu'un savant et un historien qui cherche uniquement à remettre au jour, avec sa véritable physionomie, une civilisation enfouie dans les ténèbres du passé. On voit donc ce qu'il y a de trop dans ces Remarques de M'"*" Dacier, et de même tout ce qui y manque.
Et que dirons-nous encore des Remarques sur VOdysssée et des Remarques sur Pindare que Racine écrivit à Uzès en 1662, c'est-à-dire à l'âge de vingt-trois ans? Celui qui devait être un de nos plus grands tragiques, n'était-il pas dès la plus tendre jeunesse un helléniste distingué, lui qui sur la quinzième année traduisit un extrait du traité de Lucien sur La manière d'écrire lliistoire, la Vie de Diogène le Cynique^ les Esséniens et des fragments d'Eusèbe ? Ces Remarques ne sont pas autre chose qu'une analyse des poèmes d'Homère et de Pindare, un commentaire explicatif sur les mœurs et les usages de l'antiquité, sur les beautés du style et l'art de ces deux poètes : en fin de compte. Racine ne se propose, comme M""^ Dacier, que de faire admirer ce qu'il admirait mieux que personne. Il y a là un modèle accompli de ces analyses littéraires auxquelles s'exercent nos collégiens de rhétorique ; mais il n'y a rien de plus.
ni
Les Remarques de Tourreil ressemblent-elles à celles de M"'^ Dacier, de Racine et des autres traducteurs ou commentateurs ?"Valent-elles plus ou moins que celles-là? Ne se rapportentelles pas à des objets divers? Ne témoignent-elles pas chez le
traducteur un réel souci de la vérité, et l'esprit critique ne s'y exerce-t-il pas quelquefois de la manière la plus heureuse?
Il convient d'abord de distinguer les Remarques de la première édition de celles qui accompagnent la dernière : il y a des unes aux autres la même distance que de la version de 1G91 à celle de 1721. Les jji'emières Remarques ont le même caractère que celles de tous les traducteurs du temps : on n'y trouve le plus souvent qu'un commentaire historique et géographique des événements et des lieux cités dans le texte de Fauteur, si bien que le traducteur refait ainsi, à bâtons rompus, l'histoire politique, religieuse, militaire et sociale de l'époque à laquelle se rapportent les harangues de l'orateur. Et c'est avec une déplorable surabondance qu'il s'étend sur une multitude de détails relatifs aux usages, aux lois, aux mœurs, à la vie des peuples et des individus ; il appuie le tout sur une foule d'autorités anciennes, citant Homère à côté de Thucydide, les poètes à côté des historiens, des orateurs, des philosophes, les Latins et les Grecs, voire les écrivains sacrés ; et c'est encore avec une phraséologie brillante qu il présente à son lecteur ses notes instructives, selon le précepte de l'école qui veut que l'on joigne l'agréable à l'utile, pour le plus grand bien du public et de l'auteur. Ce genre d'écrit s'accommode mal des fleurs de rhétorique : un style correct, simple et clair est le seul qui convienne. Massieu prête à rire en faisant à ces Remarques de Tourreil un grand mérite de leur forme élégante et ornée, qui empêche le lecteur de courir le risque, en apprenant des faits, de désapprendre à parler. « Quand on ne les lirait que pour le style, il y aurait toujours beaucoup de profit à faire...; l'élégance y accompagne partout l'érudition et l'on ne sait qu'admirer le plus dans l'auteur, ou de l'étendue des connaissances ou de la beauté du génie '. » Quant à cette multitude de renseignements historiques que le traduc-