‹ Jacques de TourreilChapitre 129 sur 153 · Tourreil (1721 , t. I, Préface, p. xxxviii · texte numérisé non relu

Tourreil (1721 , t. I, Préface, p. xxxviii

TRADUCTEUR DE DÉMOSTIIÈNE 233

Xivov y.al sjOûvaç om. — Ces deux mots hbyo't /.a'. sjOùvaç étaient chez les Grecs comme une espèce de synonymes inséparablement unis par l'usage, tels que le sont à peu près parmi nous pa?'t et portion, faits et gestes, ou ce qui renferme un pléonasme encore plus ample, périls, risques et^ fortunes. C'est sur ce pied-là qu'Eschine et Démosthène emploient les deux mots grecs que nous expliquons. Il ne faut pas croire pourtant qu'il y eut entre ces deux termes une synonymie parfaite : Acvoç signifie les comptes, eùôjvai signifie les preuves de l'exactitude et de la fidélité des comptes; et c'est ce que j'ai voulu faire entendre par les mots de reddition et d'apurement. »

2° « Ni d'un amas de secours mendiés par des lettrées circulaires. — Le grec dit àTîia-o/ay.atouç ouvâp-siç. Dans tout Démosthène il n'y a point d'endroit, qui exerce plus les Commentateurs que celui-ci. Les plus habiles d'entre eux sont fort embarrassés à deviner ce qu'il signifie. Ils l'expliquent de quatre manières différentes : 1° Henri Estienne le rend par ces mots Epistolares copias. Manière de traduire fort commode, dont il serait à souhaiter qu'un traducteur français pût se servir. Il ne faudrait pas se tourmenter beaucoup pour trouver des troupes épistolaires. Le seul inconvénient qu'il y aurait, c'est que la traduction ne serait pas plus claire que le texte, et qu'elle laisserait toute la difficulté. Aussi le savant imprimeur que je viens de citer, n'est pas content de ce premier essai ; et il ajoute qu'on pourrait peut-être traduire èz'.jToX'.'Aa'.o'jç o'jva[j-£iç par missitias copias, en donnant à l'adjectif missitius la signification de vétéran qu'il a dans Suétone. Et en ce cas, le sens de Démosthène serait, ni de ces troupes composées de vétérans, quon force contre leurs dispenses et leurs privilèges à rentrer dans le service. 2" Pollux, par £7:i!7-:î)x'.;j.aîcç entend Etranger. De sorte que, selon lui, s7:'.TT0/«i[xac2u; s'jvaiJ,s',; ne veut dire autre chose, sinon des troupes étrangères, aç ïr.ic-iXkOMfsvi ol çÉvoi, des troupes que les

étrangers envoient, des troupes d'emprunt, de louage. 3° Pharorin traduit des troupes d'oufre-mer, des troupes qu'on fait venir sur des vaisseaux. Et au lieu de £-i!7ToXt;j.xbu.; il lit àzic- (jXoki\miou^ dérivant ce mot de celui d'à-ôaioXoç pris dans la signification d'armement naval, de flotte. 4" Volfius croit qu'il faut traduire des troupes mendiées par des lettres circulaires, ou même par des ambassades. Copiae, ut opinor, dit-il, qua^ cum est opus foris contrahendae et missis litteris aut legatis accersendœ sunt. Je me suis attaché à ce dernier sens, qui m'a paru le plus naturel et le plus approchant de rex2:)ression grecque... » Nous remarquerons que cette dernière note démontre nettement le progrès accompli par le traducteur : la note correspondante dans la première édition ne porte aucune trace de discussion ' .

D'autre part nous avons au au chapitre m de la deuxième partie de cet ouvrage quels soins Tourreil apporta <à l'établissement de son texte, et quelles recherches il fit dans les éditions de Démosthène précédemment parues, dans les dissertations des savants, dans les scolies anciennes et même dans les manuscrits, pour discuter et fixer certains points douteux du texte grec; et nous avons vu aussi avec quelle hardiesse et quelle ingéniosité il sut parfois proposer des leçons nouvelles. Est-il lîesoin de signaler la nouveauté et l'importance de ces notes critiques, qu'on éprouve quelque surprise à rencontrer parmi les Remarques géographiques, historiques et littéraires dont Tourreil a rempli la moitié du second tome de ses

1. Tourreil (1691), p. 57 : i< Que l'on ne me parle point de milices étrangères et mandiées. — Les Athéniens fondaient leurs projets de guerre sui" des milices d'emprunt, et dans Toccasion la plus périlleuse ils se contentaient d'écrire en diligence lettre sur lettre, tantôt avix villes de leur dépendance, tantôt à leiu's alliez pour solliciter des secours de troupes. Démosthène rit de cette coutume, et traite ces sortes de troupes, d'armées de papier, d'armées pour ainsi dire, Kpistolaires, iTZ'.fjioKiija'.oui Taûxaç ôuvâ;j.£'.ç, mot hazardé comme certaines expressions qu'une belle plaisanterie détourne de leur sens naturel, en faveur des idées badines, que le langage ordinaire et régulier assortirait mal. Il ne faut pas s'étonner que Démosthène jette un mot railleur dans un sujet si grave. Une raison mocqueusc j^ique et corrige mieux que des raisons sérieuses. Ridiculum acri fortins. »

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œuvres ? Quel autre traducteur du grand siècle s'est jamais livré à cette critique savante de son texte ?

Il nous est permis maintenant de conclure que Tourreil, s'il a été d'abord un érudit de la première manière, de celle des autres traducteurs et savants du xnmi*^ -siècle, est devenu par la suite un érudit dans le vrai sens du mot, de ceux qui ne se contentent pas de recueillir et d'amasser leur bien, qui n'ont pas un respect aveugle et stérile pour la tradition et l'autorité, qui s'affranchissent au nom de la raison, qui tirent enfin de leurs richesses intellectuelles un profit direct et pratique, tenant pour inutile un bagage de connaissances qui ne servirait point à faire plus grande la lumière sur les hommes et sur les œuvres de l'antiquité : pour lui l'érudition n'est plus qu'un instrument pour la critique. Faisons abstraction des longueurs et des inutilités qui encombrent encore les Remarques de la troisième édition ; pardonnons au traducteur ses dissertations historiques, littéraires ou morales, peut-être nécessaires aux gens du monde en ce temps-là ; excusons-le enfin de prodiguer les citations d'auteurs latins et grecs qu'il lisait et relisait sans cesse : ce sont chez lui les dernières marques du siècle auquel il appartient. Mais on conviendra qu'en lui apparaissent déjà les qualités qui distinguent le vrai savant : c'est l'absence de pédantisme, de présomption, de dogmatisme et d'entêtement (f tous excès, dont M. de Tourreil paraît infiniment éloigné ' >). Il ne multiplie les citations et les autorités que pour le besoin de sa démonstration ; il ne prononce pas d'un ton tranchant et décisif ; « il sait douter en plusieurs endroits - >-, ce qui est le privilège de ceux qui savent ; « il sait même ignorer en d'autres et avouer de bonne foi qu'il ignore "^ » ; {< jamais on ne lui entend dire, quoiqu'il pût le dire souvent avec vérité, qu'il est le premier qui ait fait une telle décou-

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