‹ Jacques de TourreilChapitre 135 sur 153 · Tourreil (1721), t. I, p · texte numérisé non relu

Tourreil (1721), t. I, p

G. Dlhaix. — Jacques de Tourreil. 16

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avec élégance et avec solidité. Il se méprend à la suite de Pline l'Ancien et de Thucydide sur l'origine du nom de Grecs donné à tous les peuples de race hellénique : question d'ailleurs très épineuse, longtemps controversée, et qui n'a trouvé sa solution que dans les derniers travaux de la science ethnographique. Il se méj)rend de même, d'accord avec l'opinion universellement établie, sur le terme de Barbares, qu'il prend au sens moderne et non au sens antique, puisque cette appellation s'appliquait simplement à tout homme qui n'était pas de sang grec, et se trouvait même dans la bouche d'étrangers parlant des hommes de leur pays, par opposition aux habitants de la Grèce. Sur l'origine de la race troyenne et les causes de sa lutte avec les Grecs il affirme ce qu^il ne sait pas et ne peut pas prouver : car le divin Homère, dont il invoque le témoignage, est dans l'occurrence une pitoyable source de renseignements historiques. Touche-t-il à la question si intéressante de la colonisation grecque, il y mêle constamment l'élément héroïque et fabuleux, comme ferait un conteur, et non un historien. Dans son enthousiaste admiration pour la forte et rigide constitution de Sparte, le vrai sens de cette puissante organisation lui échappe : il attribue aux vertus d'un législateur et d'une race une manière de se gouverner et de vivre qu'une nécessité imposait : il ne voit pas que cette tribu d'usurpateurs veille sur ce rocher de Sparte comme dans un camp retranché au milieu de populations vaincues, toujours prêtes à briser leurs chaînes.

Mais en revanche combien d'aperçus justes et bien notés ! Il laisse à l'Egypte et à la Phénicie l'honneur d'avoir instruit et civilisé les Grecs ; des héros, dont la légende conte les merveilleux exploits, il fait des bienfaiteurs de l'humanité, qui emploient leur force à défendre la faiblesse contre la violence ; il voit la portée religieuse, politique et sociale des grands Jeux de la Grèce, qui resserraient des liens naturels entre toutes les branches d'une même race, et qui entrete-

naient chez tous le soin de la force physique. « L'esprit de religion et l'amour des spectacles n'entrèrent point seuls dans l'institution de ces jeux. La politique s'en mêla. On voulut de temps en temps rassembler en même lieu et réunir par des sacrifices communs divers peuples, tous indépendants, et la plupart moins éloignés par la distance des lieux que par la diversité des intérêts... C'était une espèce d'école et d'apprentissage militaire, pour empêcher que le courage ne se rouillât en aucun temps, et que le repos ne dégradât la profession qui pourvoit à la sûreté de toutes les autres... Aussi n'est-ce que faute d'attention sur l'utilité de pareils exercices, ou par une mauvaise coutume de rapporter tout à nos mœurs, que nous avons de la peine à imaginer, pourquoi l'on chantait si haut, et l'on récompensait si magnifiquement un genre d'adresse qui n'est point à notre usage. En quoi nous sommes d'autant plus inexcusables que la mémoire de nos joutes et de nos tournois, qui tenaient le milieu entre le divertissement et le combat, n'est pas tellement abolie, qu'elle ne puisse encore nous retracer une idée des anciens jeux de la Grèce K » Mais il ne dit pas avec assez de précision que le but essentiel de cette institution était d'affirmer la communauté d'origine de toutes les cités helléniques et de maintenir l'unité morale de la Grèce.

On ne peut mieux définir qu'il ne l'a fait le rôle des Ephores dans le gouvernement Spartiate : « 11 (Lycurgue) avait établi les Ephores ou Inspecteurs qui n'observaient pas moins la conduite du roi que celle du peuple, et tenaient si bien dans l'équilibre l'un et l'autre, que l'autorité royale ne penchait jamais vers la dureté et la tyrannie, ni la liberté populaire vers la licence et la révolte '-. »

En quelques mots d'une énergique simplicité il caractérise le jeu des Perses, qui, vaincus par les armes, cherchèrent à

1 Tourrcil (1721), t. I, p. 180-181. 2. Ihid., p. 188. '

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vaincre leurs ennemis par la ruse, en ouvrant leurs trésors tantôt aux uns, tantôt aux autres, et en entretenant perfidement la division entre des cités rivales qui se disputaient la prééminence.

Arrivons à la période de l'histoire qui intéresse particulièrement les lecteurs de Démosthène : là Tourreil fera preuve d'un sens profond et net sur l'état de la Grèce, sur les faiblesses de la constitution athénienne, sur les querelles dangereuses des partis qui paralysaient tout effort, enfin et surtout sur les desseins impénétrables d'un roi ambitieux qui avait le génie politique, et sur la clairvoyance douloureusement émue, la vigilance infatigable, le patriotisme ardent et prudent à la fois d'un citoyen, dont l'amour de la liberté et de la patrie fit, autant que la nature même, un des plus grands orateurs de l'humanité. C'est qu'il s'était tellement lié à la vie de son admirable modèle, qu'il partageait tous ses sentiments : il a vécu ses craintes et ses espérances, et les accents de cette mâle éloquence qu'il croyait entendre chaque jour dans le silence de son cabinet, faisaient battre son cœur. Comme Démosthène, il a rendu hautement justice au génie politique du Macédonien, tout en exécrant le machiavélisme d'un homme dont l'amljition ne connut pas d'obstacle. Ne lui reprochons pas trop sévèrement le long parallèle qu il a fait entre César et Philippe. Il cède, il est vrai, à une mode de son temps, et le besoin de plaire, aussi bien que le désir d'instruire, lui fait pousser trop loin cette énumération savamment composée et brillamment écrite des traits de caractère et des détails biographiques communs à ces deux grands hommes d'Athènes et de Rome. Mais ce parallèle avait dans l'occasion un mérite singulier : il s'opposait d'abord à un autre parallèle devenu banal entre César et Alexandre. « Je doute qu'Alexandre s'accommodât mieux de se voir comparé à César. Il n'y a guère pourtant de comparaison plus reçue et plus maniée que celle-là. L'accord unanime des anciens et des

modernes sur ce sujet, ni mon éloignement pour les opinions singulières, ne m'empêcheront pas de dire, qu'elle me semble pécher dans le principe. Je crois apercevoir bien plus de rapport entre Philippe et César, au moins cjuand on en juge par les mœurs et parle caractère plutôt que par les événements '. » Ce dernier mot nous fait augurer bien d'un historien qui ne regarde pas les hommes superficiellement et ne se laisse point prendre aux apparences les plus brillantes. Il ne veut en rien diminuer le génie d'Alexandre, mais il n'admet pas que « la gloire du fils absorbe celle du père ' » ; il acquiesce au jugement de Gicéron « qui déclare le fils un plus grand conquérant, et le père un plus grand homme -^ ». Et il dit plus loin : « Je n'imagine pas mieux qu'Alexandre eût fourni la carrière de Philippe, que Philippe la carrière d'Alexandre ^. » Après avoir, avec une pleine intelligence, analysé et mis en lumière les débuts difficiles et les progrès de ce roi qui sut, « tantôt la bourse, tantôt l'épée à la main, se rendre enfin maître de la Grèce J », il proteste discrètement contre l'opinion commune qui élève le brillant conquérant au-dessus de l'habile politique : « Avec tout cela, Philippe n'a proprement un nom que chez les gens versés dans l'histoire. Encore de ceux-ci, quiconque avec la multitude mesure les héros au nombre des provinces qu'ils ont conquises, le met bien au-dessous d'Alexandre, dont les exploits étonnent l'imagination et rassasient la curiosité la plus avide du grand et du merveilleux ''\ » Ne devine-t-on pas déjà que s'il fait une préférence, elle n'est pas en faveur de celui dont le nom seul fascinait tous les esprits : sa franchise ne recule pas devant la déclaration suivante qu'il enveloppe cependant dans les artifices d'un

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