‹ Jacques de TourreilChapitre 138 sur 153 · Ihid., p. 252 et · texte numérisé non relu

Ihid., p. 252 et

?>. Fénelon, Lettre à rAcadémie. Projcl do RluMoriqno.

des deux discours de la Couronne, ait fait de la même idée un commentaire excellent, et cette puissance de la parole ne laissait pas d'avoir de l'attrait à ses yeux '. 11 ne peut se défendre d'admirer ces petites républiques qui jouissaient d'une liberté séduisante même dans ses excès, et qui couvraient leurs erreurs du prestige de la g-loire et du g-énie.

Or ([uel rôle a joué Démosthène dans Athènes, cette patrie de l'éloquence et de la liberté? Tourreil nous le dit dans le style de son temps et avec les sentiments du nôtre. Une citation, même un peu longue, vaut ici mieux qu'une analyse : (( Le seul Démosthène incorruptible, et comme tel, du propre aveu de Philippe, seul en droit de ne le point ménager, avait donc à combattre la mollesse naturelle des Athéniens ; à surmonter dans des esprits altiers et mutins un penchant fortifié par les mauvais conseils ; et à se commettre tous les jours avec la passion dominante d'un peuple libre, c'est-à-dire d'une foule de souverains gâtés par la flatterie des orateurs, non moins pernicieuse que celle des plus déliés et des plus soumis courtisans. Il fallait à toute heure présenter le contrepoison, proposer et faire prendre à ces malades indociles des remèdes amers, hasarder des prédictions importunes et odieuses, retracer des idées de dangers et de révolutions ; enfin au milieu de mille railleurs et de mille contradicteurs applaudis, ne parler que de chaînes, de fouets et de tout ce

1. Tourreil 1721), t. II, p. 32 et 33 : « La faveui' populaire qui par contrecoup abaissait l'un à mesure qu'elle élevait l'autre (il s'agit de Démosthène et d'Eschine , était le prix de l'éloquence. Aussi le disputent-ils avec une égrale ardeur. Ce prix en valait bien la peine, puisqu'il mettait en possession de rég'ner dans une République où le pouvoir suprême résidait dans le peuple; et où l'on avait plus ou moins d'autorité, selon que l'on savait plus ou moins manier les esprits et remuer les cœurs. Tout citoyen qui possédait ce rare talent, exerçait un empire absolu sur une foule de souverains, amoureux de je ne sais quelle indépendance et jaloux sur ce point jusqu'à l'excès. Les Athéniens ne voyaient, n'entendaient et ne voulaient que i)ar le plus éloquent orateur, tandis que par eux l'orateur disposait de tout emploi, soit militaire, soit politique. Arbitre de la guerre et de la paix, il les armait ou désarmait à son gré. En un mot l'homme insinuant ou pathétique avait le droit de tyranniser leurs opinions et leur ôtait impunément l'usage de ce qu'ils aimaient le plus au monde, je veux dire la liberlé. n

TRADUCTIiUR DE DÉMOSTHÈNE 249

que la servitude a de plus triste et de plus affreux '. » Tel est le citoyen, en qui le patriote et l'orateur n'étaient qu'un, dont l'unique passion était celle du bien public, et qui ne prêtait g-uère l'oreille au retentissement de ses actions dans l'opinion des hommes. Et ce zèle, toujours supérieur aux événements, que les calomnies aig-uisaient, et que les orages de la politique rendaient à la fois plus ardent et plus avisé, ce zèle « dans ses plus vifs emportements avait sa retenue et sa méthode. L'homme de soi penche à se relâcher. L'ordre le contraint et le gêne. Le réformateur, opiniâtre à l'y rappeler, le révolte quelquefois; et l'austérité trop inflexible, loin de rendre de bons offices à la règle, ne sert souvent qu'à mieux établir les dérèglements qu'il s'efforce de proscrire. C'est par où Caton à qui les Destins devaient un meilleur siècle que le sien ; c'est, dis-je, par où Caton avec les meilleures intentions du monde, avec une constance singulière, avec une fidélité inébranlable, ôta le principal fruit de ses vertus à sa patrie, et eut le malheur de lui nuire jdIus d'une fois ; faute de distinguer les facilités de la spéculation d'avec les impossibilités de la pratique ; ou pour m'énoncer de la manière que l'oracle de ce temps-là s'explique, à force de penser et de parler dans Borne corrompue, comme il aurait pu faire dans la République de Platon. Démosthène à la vérité s'élève d'abord contre les abus et les condamne ouvertement. Mais quand il s'aperçoit que la censure, au lieu de ramener les esprits, les effarouche ; plus souple et plus liant que ce sage Romain, il compose avec les fantaisies populaires, et tolère prudemment ce qu'il ne peut corriger. L habile médecin ménage les forces de son malade, et se garde bien de recourir sans cesse aux remèdes violents. 11 adoucit, il apaise à propos les humeurs vicieuses, au lieu de les aigrir et de les irriter. L'habile politique sonde les plaies de l'Etat, et ne se résout à couper les parties gangrenées, que lorsqu'il désespère de les guérir. Cette sagesse tempère la

Page 1