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4. Histoire de la langue et de la littérature française sous la direction de M. Petit de JuUeviUe, t. IV, p. 664.
nom d'Aristide, qu'il combat ravarice ; avec le souvenir de Camille qu'il ennoblit l'amour de la patrie '. )> On cherche dans l'antiquité de grands exemples de courag"e, de désintéressement, d'austérité, de magnanimité, et, si l'on évoque les vertus du paganisme, c'est pour apprendre au chrétien, qu'en les imitant il doit les surpasser. Tourreil ne vise pas si haut, mais il vise plus juste : qu'il peigne l'ambition sous la figure d'un Philippe, ou le patriotisme sous le nom d'un Démosthène, il n'a d'autre intention que de faire connaître des hommes et les suites des événements ; et les perfidies d'un roi qui avait peu de sens moral, ne nuisent nullement à l'admiration que l'historien accorde à son génie politique : il restitue le ^assé pour l'instruction de ses lecteurs et non pour leur édification. Il rompt enfin avec le principe de Bossuet, le grand historien de la Providence, et l'on peut dire en quelque manière, qu'il ramène l'histoire du ciel sur la terre. Avant lui et de son temps on veut voir partout l'action de Dieu : l'homme s'agite, et Dieu le mène, dira-t-on. Ainsi Coëffeteau regarde xVuguste, formant le grand dessein de venger César et de soumettre l'univers k sa toute-puissance, comme l'homme désigné et soutenu par Dieu. Rien de cela n'apparaît dans l'œuvre de Tourreil : il ne cherche d'autre vérité que celle des faits, il la rend visible et sensible, il la fait humaine.
Un dernier mot sur cette Préface historique : jamais l'auteur n'a écrit d'un style plus clair, plus ferme, plus expressif : il a des pages entières qui méritent d'être retenues.
Et maintenant ne nous est-il pas permis de conclure que ni les Coëffeteau, ni les Mézeray, ni les Lenain de Tillemont, ni plus tard les Vertot et les Rollin n'ont eu au même degré l'indépendance du jugement, le sentiment de la critique, et, pour tout dire en un mot, le vrai sens de l'histoire. Sur ce point, comme dans l'art de traduire les anciens, Tourreil est en avance sur son siècle.
1. OEuvres coinplèles de Rollin, ûdiliou Lotronue ; llisIniiH' aiiciciiiu'. t. I. Élotfc de Rollin par Sainl-Albin-Berville, p. xx.
CONCLUSION
Placé entre deux siècles qui ont été plus soucieux de s'enrichir des dépouilles des anciens que de les faire renaître euxmêmes à la vie, Tourreil nous apparaît comme un novateur dans l'art de la traduction dont ses devanciers et ses successeurs prirent à contresens la méthode et le but. Tourreil, ce bourreau de Démosthène, un novateur! Quel ^^aradoxe pour ceux qui s'obstinent à voir en lui l'homme imbu de tous les préjugés de son temps, un des plus zélés disciples de Perrot d'Ablancourt, et que sa gloire aussi éphémère que brillante condamne devant la postérité comme l'auteur d'une œuvre dictée par une mode et non par la raison.
Tourreil n'est pas sans doute un de ces esprits originaux et hardis qui ont assez de force pour rejeter spontanément et dès leur entrée dans la carrière des habitudes invétérées, et assez de puissance pour créer et implanter une idée nouvelle. C'est, dira-t-on avec La Bruyère, « un de ces esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les conversations et les cercles », et à ce titre on le confondrait volontiers avec les Segrais, les Boyer, les Ch. Perrault, les Fontenelle et les Pavillon ; c'est encore un travailleur opiniâtre, dont la patience et le labeur sont d'un bel exemple, car ils font voir que rien ne remplit mieux et n'élève plus haut une intelligence humaine que l'activité et l'enrichissement de l'esprit. Mais Tourreil est encore plus que cela : c'est une intelligence ouverte aux idées nouvelles ; et dans cet âge de transition où la pensée devient plus libre, où des écrivains comme La Bruyère et Féneion furent à des titres divers de véritables novateurs, le modeste traducteur tient une place honorable derrière ces penseurs d'élite, dont les principes de 1789
auraient fait peut-être les plus purs prosélytes de la Révolution sociale et politique. Il nous semble en effet découvrir chez Tourreil comme un reflet des vues et des tendances de Fénelon. Dans l'ordre politique, il n'irait pas jusqu'à dire comme celui-ci parlant au roi de son peuple « qu'il commence à perdre Tamitié, la confiance et même le respect..., et qu'il est plein d'aigreur et de désespoir • » ; mais il pense avec lui que « la tyrannie est plus funeste aux souverains qu'aux jjeuples- » et il déclare lui-même « qu'un roi ne doit pas moins obéir aux lois que commander aux hommes"^ », Il porte en lui ce libéralisme de Fénelon, fondé sur l'amour de l'humanité et sur le respect des droits et des devoirs de chacun depuis l'homme qui a dans sa main l'autorité souveraine jusqu'au dernier de ses sujets. Tourreil est bien sans doute l'homme du xvii*^ siècle sincèrement attaché au principe monarchique que rien ne semblait pouvoir remplacer ; mais il y a aussi en lui un ami des anciens qui passa dans leur commerce une grande part de sa vie et se laissa prendre à son insu d'une secrète et vive sympathie pour ces petites républiques dont les actes, dictés souvent par la passion, l'étaient aussi par la raison parlant par la bouche des orateurs, et dont les principes de justice, de liberté et d'obéissance aux lois ont fait la gloire même aux heures tristes de leur histoire. Il ne se laissa point éblouir par l'éclat et la puissance de la royauté, car il reconnaissait sincèrement (( qu'un seul accident peut renverser un roi, au lieu qu'il faut qu'un grand nombre de causes différentes concoure pour détruire une république^ h. « L'âme des États populaires, dit-il ailleurs, c'est l'égalité •"'. » Mais s'il ne croit pas que l'égalité politique soit possible pour son temps,
1. Lettre de Fénelon à Louis XIV, publiée par d'Alembert en 1787 : voir P. Janet, Fénelon, p. 146.
2. Fénelon, Dialoçiues des Morts. Dialogue entre Solon et Pisistrale.