Ibid., t. I, p
CONCLUSION 257
ne semble-t-il pas avoir au fond du cœur le sentiment de l'égalité morale, quand il écrit un jour qu'il ne connaissait (( de véritable roture que celle des actions * » ? Tourreil n'a ni l'entêtement ni l'inconscience d'un attardé ; il est prêt à suivre ceux qui vont au progrès.
Dans l'ordre littéraire et spécialement dans le champ de l'érudition et de la traduction, il marche à l'avant-garde, et cette fois on ne refusera pas de reconnaître en lui un novateur. Ses remarques si documentées et d'un sens si avisé nous acheminent à la critique moderne. Du vrai savant il a, avec l'étendue des connaissances, l'esprit d'indépendance et de libre examen. Et que dirons-nous du traducteur ? Nul ne paraît avoir été d'abord plus entêté des préjugés et de l'erreur du siècle ; nul ne s'en est atfranchi avec la même énergie. Ce traducteur de Démosthène, qui fut longtemps traître à son modèle en se réglant sur un principe universellement suivi, est parti d'une fausse méthode, qui était celle de tout un siècle, pour arriver par un noble sacrifice de ses aspirations et de ses penchants, par un courageux renoncement aux applaudissements de la presque unanimité de ses contemporains, à une méthode toute nouvelle, de beaucoup plus exacte et plus voisine de la vérité. Tout devait le retenir dans l'erreur commune, son éducation, son ambition, le préjugé, la mode, les louanges enfin dont on le combla au premier jour ; mais les conseils judicieux de quelques critiques éclairés, son amour sincère des anciens, son long commerce avec Démosthène, son expérience, sa raison, la droiture de son esprit et les efforts de sa volonté l'ont ramené presque malgré lui, non sans peine, lentement et pas à pas, dans le chemin du progrès et de la vérité ; et il s'y est avancé assez loin pour que ses successeurs immédiats aient été in^puissants à se tenir à ses côtés : ainsi, après leur avoir ouvert la vraie voie, il semble
J. Tourreil (1721), t. I, p. lxiii.
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l'avoir refermée derrière lui. Si son exemple est demeuré stérile tout un siècle après lui, son mérite en est-il diminué? Il jette la semence d'un arbre nouveau qui végète longtemps dans une terre ingrate et qui fructifie si tard qu'on ne connaît plus la main qui lui a donné la vie. Un siècle s'écoule et d'autres mains rendent à cet arbre, que le temps et l'oubli ont failli anéantir, une sève nouvelle qui le fait croître en branches et en fruits. Nous pardonnerons donc à Tourreil ses imperfections et ses fautes, et nous rendrons un juste hommage à son heureuse tentative : son œuvre commande l'estime et la reconnaissance. Malgré toutes les critiques qu'elle encourt indiscutablement, elle est digne qu'on lui assigne une place d'honneur entre toutes celles des traducteurs des xvii*' et xvui^ siècles, parce que son auteur a le mérite unique d'être devenu un véritable traducteur : il a rompu avec la méthode qui modernisait les écrits grecs et latins, il a compris, et ses successeurs auraient dû comprendre comme lui, qu'une œuvre antique doit demeurer antique et par le fond et par la forme, que l'interprète n'est pas un écrivain qui se substitue à un autre, qu'il ne doit pas agir en conquérant, mais en serviteur soumis et fidèle du génie des anciens, et qu'il n'a rien fait s'il n'a pas réussi à remettre sous les yeux d'une société nouvelle une société disparue, avec ses mœurs, ses pensées, son langage, autant du moins que le permettent les ressources et le caractère de la langue du traducteur. Etre rigoureusement fidèle à la pensée du texte et reproduire au mieux possible l'expression originale, tel est le but final de ses longs et louables efforts : c'est par là que Jacques de Tourreil s'élève au-dessus de tous les traducteurs de la grande période classique ; c'est par là qu'il mérite d'être appelé un des pères de la traduction en France.