‹ Jacques de TourreilChapitre 18 sur 153 · Ibid., p. XI · texte numérisé non relu

Ibid., p. XI

a. Ibid., p. Lviii.

deux discours qui lui valurent les sulfrages de l'Académie sont déconcertants ; à lire de telles élucubrations. on est en droit de croire qu'un esprit de cette sorte ne s'amendera jamais. Et d'abord il nous est difficile de trouver le moindre intérêt à des sujets qui étaient plutôt faits, selon le mot piquant de Voltaire, « pour le séminaire de Saint-Sulpice ». Le premier de ces discours se rapportait à ces paroles que l'Ange dit à la Vierge : Ave Maria, gratia plena, Dominus tecum ; le second à ces paroles de la Vierge : Ecce enim beatam me dicent omnes gênera tiones, quia fecit mihi magna, qui potens est. On sait que Balzac, le fondateur de ces concours d'éloquence, avait établi qu'on y traiterait seulement des sujets religieux. Les pièces présentées, qui devaient avoir une approbation signée de deux docteurs en théologie, et se terminer par une prière à Jésus-Christ, étaient à peu près de véritables sermons. Cette éloquence théologique fut de règle dans les concours académiques jusqu'en 1758 ; à cette date Duclos, le secrétaire perpétuel, fit substituer aux sujets donnés depuis 1671 l'éloge des hommes célèbres de la nation. Donc Tourreil composa de véritables sermons, dignes d'être comparés à ceux que prononçaient en grand apparat les prédicateurs à la mode, et qui, selon le mot de La Bruyère, étaient devenus des spectacles. Lui aussi, en même temps qu'il exerce sur la matière imposée sa dialectique raffinée et subtile, a pour premier souci de faire parade de son style. Il avait appris au collège l'art de disputer et d'argumenter sur des riens ; il avait appris, comme disait Voltaire, à peser ces riens dans des balances de toile d'araignée ; et sans doute le jeune orateur dut faire l'admiration de ses juges par les élégances et par l'ampleur du développement qu'il donne à cette simple parole de l'Ange à la Vierge. Ne cherchons pas k le suivre dans son raisonnement théologique : nous risquerions de l'abandonner dès les premiers pas, incapables de soutenir jusqu'au bout le bourdonnement de ses périodes et de ses

mots. On ne peut rien imaginer de plus alambiqué que cette subtile argumentation, qui se dépense en efforts et accumule les antithèses, afin de démontrer, pour le bien de la religion et pour la gloire de l'écrivain, que, par exemple, l'humilité de la Vierge a fait son élévation, et que la créature enfanta le Créateur. Brodant avec amour sur la trame savante de ses discours, cet artiste de paroles se répand en somptueuses périodes, persuadé que tous les ornements de son style donnent de la force à la vérité : il suit fidèlement la théorie du « vrai embelli » que le Père Bouhours préconisa en 1671 dans ses Entretiens iVAriste et Eugène. La simplicité est bonne au catéchiste, mais l'orateur académique ne doit pas oublier qu'il lui sied avant tout de faire œuvre littéraire.

Ce double succès, qui commença la réputation de Tourreil, l'engagea résolument dans, la voie des belles-lettres : il la suivit avec une constante ardeur jusqu'à son dernier jour. Dès ce moment il s'attacha tout entier à Démosthène et lui voua toute une vie de labeur. Par quelles causes extérieures et par quelles raisons intimes cet homme s'est-il fait l'interprète d'un ancien avec l'espérance de conquérir par lui la renommée d'un écrivain ? Nous aurons lieu de l'exposer plus tard, lorsque, distinguant Tourreil de la foule des traducteurs de son temps, nous montrerons pourquoi, se sentant du talent et rêvant une carrière de gloire et d'honneur, il s'est pris à faire de la traduction, et pourquoi il a fait choix des œuvres de l'orateur athénien.

En 1691, Tourreil publia une première traduction de quelques harangues de Démosthène, qui mena grand bruit. De toutes parts on éleva aux nues ce rival de Démosthène, et ce succès retentissant lui donnait — qu'on ne s'étonne pas du

mot — la consécration du génie. Dans le cours de cette même année 1691, il reçut une place à 1" Académie des Médailles ou petite Académie (plus tard Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) qui ne comprenait alors que huit personnes. Le Dictionnaire critique de biographie et dliistoire de Jal conteste ce fait en s'appuyant sur l'acte mortuaire de Tourreil où il relève seulement ces mots : « Jacques de Tourreil, l'un des Quarante de l'Académie française, âgé de cinquanteneuf ans » ; et il ajoute que s'il avait été de l'Académie des Inscriptions, le vicaire de Saint-Gervais en dressant cet acte mortuaire n'aurait pas manqué de le mentionner. Est-là une preuve suffisante? De deux titres qui faisaient honneur au défunt écrivain , n'a-t-on pas pu omettre le moindre ? Tourreil luimême dans r « Epistre au Roy » de la seconde édition (1701), reproduite par Massieu dans la troisième édition de 1721 (voir t. I, p. 1G8), remercie le roi de l'avoir admis dans cette Compagnie : « Ce ne sont pas vos bienfaits, qui vous font aimer; c'est vous, Sire, qui faites aimer vos bienfaits. Je l'éprouverois en mon particulier, quand je n'aurois l'obligation à V. M. que d'avoir bien voulu me placer dans une Compagnie (et il y a dans la marge : l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), chargée du soin de transmettre aux siècles à venir les merveilles, qui ne cesseront de distinguer le vostre ; et glorieuse de consacrer ses veilles à dresser des monumens, qui s'éterniseront par vostre nom et par vos actions. » A la dernière page de l'édition de 1701, dans V Extrait du Privilège du Boy, il est dit : « Il est permis au sieur de Tourreil, de l'Académie Françoise, et de l'Académie Royale des Inscriptions, de faire imprimer..., etc. » Le fait est encore attesté par Massieu au bas du portrait placé à la première page des OEuvres complètes de M. de Tourreil (1721). Irons-nous enfin contre le témoignage des contemporains, par exemple de De Boze qui lui-même fit partie de cette Académie des Inscriptions ? « Il eut ensuite, dit-il, une place dans l'Académie des

Inscriptions, qui n'était encore composée que de huit personnes '. »

Le 14 février 1G92, n'ayant pas encore atteint sa trentesixième année, Tourreil fut appelé au quarantième fauteuil de l'Académie française, celui dont le premier titulaire avait été Auo^er de Mauléon, sieur de Granier, et qui port»^ aujourd'hui le nom de Destutt de Tracy. Le jour où il prit séance dans la docte Compagnie, Charpentier dit à l'illustre récipiendaire : « En remportant par deux fois le prix de l'Eloquence, au jug-ement de l'Académie même, vous vous en êtes ouvert les portes par cette douce violence que le Mérite fait à l'Honneur. Votre version française de quelques-unes des plus belles harangues de Démosthène, où vous soutenez si bien ce style nerveux et cette force de raisonnement qui s'y sont toujours fait admirer, a brigué nos voix pour vous en cette occasion... ■' » Et plus tard de Boze, dans l'éloge qu'il prononça de M. de Tourreil à l'Académie des Inscriptions, le 30 d'avril 1715, fit remarquer que ce fut bien sous les auspices de Démosthène que son glorieux interprète fut admis au nombre des Quarante. Si quelques voix, celles de deux ou trois partisans des Anciens, détonnèrent dans le concert louangeur qui acclamait Tourreil à son entrée dans la carrière, l'immense majorité des lettrés fut pleine d'admiration pour l'œuvre du traducteur. Enfin celui-ci, en voyant s'ouvrir devant lui les portes de l'Académie française, l'emportait sur La Bruyère lui-même. 11 est vrai de dire qu'il avait trouvé un puissant protecteur : le chancelier de Pontchartrain , alors contrôleur général des finances, « l'attira chez lui comme un homme de mérite et de confiance, dont le commerce et les soins pouvaient être utiles à M. le comte de Pontchartrain, son fils, qui

1. Tourreil (1721), t. I : Éloge de M. de Tourreil par M. de Boze, dans l'assemblée publique de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 30 d'avril lllô, p. LIX.

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