Ibid., p. IX
Lamoig-non se mettait sur les rangs K » La vérité est que le roi lit le premier de l'opposition à l'admission du convive des Vendôme : ce fut lui qui, faisant venir Tourreil, lui ordonna de mettre en avant un autre candidat dont le nom seul dût efîacer toute autre candidature. « La main, dit M. Paul Mesnard, qui avait secrètement poussé un redoutable compétiteur sur le chemin de l'abbé de Chaulieu, était assez cachée, pour que Lamoignon, ignorant lui-même le fond du mystère, ne crût pas avoir à résister à un autre vœu qu'à celui de l'Académie. Ce qui le prouve bien, c'est qu'à la prière du prince de Condé, un des protecteurs de Chaulieu, il n'accepta point -'... » Le roi fit alors savoir à M. de Rohan. qu'il le priait de retarder son départ pour son diocèse, et de briguer les suffrages de l'Académie : Rohan fut élu. Mais dans cette conjoncture le plus délicat fut pour Tourreil de répondre au successeur de Charles Perrault, en qui venait de mourir l'intrépide champion des Modernes. Il ne pouvait éluder la question brûlante sur laquelle l'Académie, partagée en deux camps, batailla plus de dix ans. Sans doute la réconciliation de Perrault et de Boileau s'était faite, provoquée par une lettre d'Arnauld à Despréaux ; mais le feu couvait encore sous la cendre, et l'éloge de celui qui avait jeté la pomme de discorde pouvait rallumer de nouvelles flammes. Cette fois l'orateur avait besoin de tous les artifices de son style : Tourreil se surpassa. Entre toutes ses harangues académiques, qui résonnent plus à l'oreille qu'elles ne parlent à l'esprit, cette dernière mérite une mention particulière : pleine de saveur et de sens, elle est d'une forme artistement façonnée et très habilement appropriée à une substance des plus intéressantes et des plus délicates. Juge impartial, orateur fin et élégant, Tourreil remplit à merveille son rôle de conciliateur, et il sut si bien tenir la balance
1. Histoire de l'Académie Française, par Pellisson et dOlivet (édition Livet, t. II, p. 3J).
2. Paul Mesnard, Histoire de V Académie Française, depuis sa fondation jusquen ISSU.
égale entre les modernes et les anciens, que les deux partis se déclarèrent satisfaits. Mais on ne redit pas après Hip, Rigault ce qu'il a dit excellemment de ce discours. « Les honneurs de la séance furent pour le Directeur de l'Académie ;
le public en resta sur le discours de Tourreil (jui clôtura la première phase de la querelle '. »
Les travaux de l'Académie ne laissaient pas Tourreil indifférent : « Il les suivait, dit Massieu, très assidûment
Lorsqu'il était de retour chez lui, il examinait à loisir les points contestés, ouvrait ses livres, consultait ses amis, et retournait avec d'amples provisions avix assemblées suivantes. Souvent même, lorsque l'Académie travaillait en commun sur quelque sujet, il le traitait de son côté et à sa façon, dans le seul dessein de s'exercer ; et ce qu'il faisait pour son utilité particulière, tournait ensuite au profit général de la Compagnie . Ainsi, pendant qu'elle composait une Epître dédicatoire pour le premier Dictionnaire qu'elle donna, M. de Tourreil en composa une, qu'on a cru devoir placer aussi dans ce recueil, comme remplie de grandes beautés, et marquée au même coin que le reste de ses ouvrages ^. »
Cependant Tourreil donnait presque tout son temps à ses études favorites, et ses traductions, fruit d'un labeur scrupuleux, patient, poursuivi sans relâche, remplirent toute sa vie. Les quelques critiques que suscita, sans éclat, l'apparition de la première édition de son Dérnosthène, et qu'il rapporta luimême avec franchise et loyauté dans les Mémoires laissés par lui à son exécuteur testamentaire, le déterminèrent à reprendre ce travail ; et après dix ans de nouveaux efforts, il présenta au public, en 1701, une deuxième édition, entièrement rema-
1. H. Rigaull, Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes, Pains, 1856, in-12, pp. 288, 290-292.