Ibid., p. XXII
3. Ces vers, extraits d'une ode de Lamotte, sont cités à la page lui du tome I de Tourreil (1721).
G. DuHAiN. — Jacques de Tuarreil. 4
Modernes que des marques éclatantes de la plus haute approbation, ne se laissa pas griser par ces louanges dithyrambiques. Sa vanité sans doute se serait accommodée agréablement d'une admiration qui n'aurait pas dépassé la mesure, mais son culte sincère pour les Anciens, son estime particulière pour les amis des Anciens, tels par exemple que Huet, Boivin et Boileau, son bon sens enfin lui interdisaient de croire qu'en traduisant Démosthène il marchait son égal. Si le parti des Modernes, qui représentait la grande majorité des écrivains et des savants, si tout le public des lettrés et des gens du monde applaudissait derechef à son nouvel ouvrage, Tourreil ne se laissa point éblouir ; nous verrons au contraire que les critiques même les plus sévères lui dessillèrent les jeux. Or, très heureusement pour lui, il s'était fait des amis « prompts à le censurer » ; c'étaient ceux mêmes que nous venons de nommer ; dans le fracas des louanges qui pouvaient étourdir l'esprit le mieux trempé, ils parlèrent à Tourreil le langage de la raison, et cet homme de courage et de sens, apaisant en son âme la révolte de son amour-propre, accepta la critique, non comme une défaite dont on ne se relève pas, mais comme un nouveau stimulant à son énergie jamais découragée. On a souvent cité, et c'est d'ailleurs tout ce que l'on sait généralement de Jacques de Tourreil, la boutade que Racine lança un jour à son adresse. C'était à Auteuil, dans la maison de Despréaux, au milieu d'une compagnie d'hommes de lettres : Tourreil, qui travaillait alors à sa seconde édition, consultait cejour-là ses amis sur un passage qu'il avait traduit de cinq ou six manières « toutes moins naturelles et plus guindées les unes que les autres >; au dire de Boileau. Racine se tournant vers celui-ci, lui dit tout bas : c Ah ! le bourreau ! il fera tant qu'il donnera de l'esprit à Démosthène M » Le mot par malheur fit fortune. Aussi, quand après la publication de la seconde édition dutra-
1. Pellisson et d'Olivet, Histoire de VAcad. Franc, (éd. Livet), t. II, p. JIO.
ducteur, les critiques de ces hommes compétents, auxquelles Tourreil prêtait volontiers l'oreille, se firent entendre de nouveau, cet homme de caractère, chose peut-être plus rare que le ^énie, désavoua les éloges pompeux dont on l'avait comblé, les regardant dès lors « comme la plus cruelle censure que l'on pût faire de son ouvrage ^ » ; et il retourna à son cher Démosthène, dont il laissa cette fois, après treize ans d'un labeur que la mort seule vint interrompre, une interprétation toute nouvelle et digne af,surément d'une assez haute estime, Massieu trouva dans ses papiers cette troisième édition qui contenait en plus les deux Discouis sur la Couronne.
a C'est dans le dernier état où il les a mises (les Philippiques), qu'elles paraissent aujourd'hui, dit Massieu en 1721. Il y a fait des changements si considérables, qu'on peut dire que c'est un ouvrage tout nouveau. Mais il s'est donné tant de peine, pour les porter à toute la perfection dont elles étaient susceptibles en notre langue, qu'il y a lieu de croire, que dans l'exécution il ne sera pas demeuré fort au-dessous de son projet -. » C'est à cette dernière version que l'helléniste Egger n'hésite pas à donner la préférence sur la plupart des traductions de ce temps-là.
Entre temps Tourreil composa quelques menus ouvrages : il prêta sa plume à Messieurs des Missions étrangères pour écrire des Mémoires sur les affaires de la Chine ; ce qu'il fit pour se venger d'un extrait malin qu'on avait fait dans les Mémoires de Trévoux du mois de mai \ 704 de sa réponse au discours que M. de Rohan avait prononcé à sa réception à l'Académie Française. Les Jésuites de Trévoux en effet, en rendant compte de la réponse de Tourreil, accordaient à M. le Directeur de l'Académie u beaucoup d'emphase » et l'art « de grossir les objets par des expressions magnifiques » •*. Tourreil,