‹ Jacques de TourreilChapitre 42 sur 153 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. La traduction au xvi'' [siècle. — II. La traduction au xyii*^ siècle: les Belles Infidèles. — III. De quelques traducteurs plus connus et plus estimés que J. de Tourreil : Boileau, La Bruyère, M'"*^ Dacier, François Cassandre et Louis de Sacy. 'Un traducteur de Démosthène contemporain de J. de Tourreil : François de Maucroix.

Nous avons vu par l'histoire même de sa vie, que Tourreil dut à ses versions de Démosthène la plus grande part de la réputation qu'il s'acquit auprès de ses contemporains, et que cette œuvre a fait sa constante préoccupation. Gomment se peut-il vraiment qu'on ait alors accordé tant de faveur aux écrits d'un simple traducteur, et que Tourreil, qui aspira toujours à la g-loire littéraire, se soit pris à faire de la traduction ? II importe de savoir quelle idée on eut avant lui et surtout de son temps de l'art d'interpréter les anciens, quels en ont été les procédés, la méthode et le but ; et quand nous aurons tracé l'histoire de la traduction au xvi'' siècle et particulièrement celle des Belles Infidèles au xvii*' siècle, nous verrons mieux pourquoi Tourreil donna sa préférence à ce genre d'écrit, en ajoutant son nom à la liste déjà longue de ces littérateurs qui, en s'appropriant les œuvres des anciens, eurent la prétention de trouver une place très honorable dans l'histoire des lettres françaises, et dont plusieurs, comme lui, se sont ouvert par ce moyen les portes jde l'Académie. Enfin nous jetterons un coup d'œil sur les noms de quelques traducteurs contemporains de Tourreil, que la postérité a jugés dignes d'estime et que Tourreil nous semble avoir laissés derrière lui.

La traduction eut en France un merveilleux développement

au grand siècle de la Renaissance : si elle demeura loin de la perfection, elle obtint toutefois une des premières places dans la République des lettres, étant considérée en ce temps-là comme un genre spécial de littérature. Du Bellay, tout en jugeant avec sévérité les traducteurs de son siècle, parla en faveur de cet art précieux dans sa Défense et Illustration de la langue française ; même recommandation était faite dans sa Poétique par Thomas Sibilet, le premier traducteur (Vlp/iigénie à Aulis d'Euripide. Ce besoin irrésistible de remettre au jour les trésors intellectuels de l'antiquité alluma dans tous les esprits une frénétique ardeur; on se jeta furieusement sur ces livres exhumés de la poussière et des ténèbres. « Les hommes supérieurs de ce temps-là, dit Nisard, sont des grammairiens et des érudits. Ils étaient si enfoncés dans l'étude du passé, qu'ils pensaient, sentaient, aimaient, haïssaient dans les langues mortes ^ » Donc érudits et traducteurs se levèrent de toutes parts, et « dans cette belle guerre que l'on entreprit lors contre l'ig-norance - », les traducteurs, bientôt lég-ion, marchèrent les premiers à la conquête de l'antiquité : ce sont eux qui ont le plus aidé les écrivains de leur siècle à s'approprier et à répandre dans le monde les richesses poétiques, historiques et philosophiques delà Grèce et de Rome.

Nous distinguerons au xvi*^ siècle trois catégories de traducteurs : ceux qui mettent en latin des ouvrages grecs, ceux qui font passer en français des œuvres grecques en travaillant sur des versions faites en latin, ceux enfin qui, recourant aux originaux, les transfèrent directement dans leur langue maternelle. Les premiers sont très nombreux et les noms les plus illustres figurent dans les rangs de ces traducteurs dont la plupart étaient moins habiles à manier leur propre langue que le latin. Il est peu de livres grecs qui ne subirent tout d'abord

1. Nisard, Hist. de la. Litlérature française, t. I, livre II, cliap. i''.

2. Estienne Pasquier, Recherches de la France (Petitpas, Paris, 1621), livre Vn, chap. vi.

cette première métamorphose. C'est que la langue fi-ançaise était encore clans l'anarchie : elle était loin de présenter la même perfection que la langue de Tite-Live, de César, de Cicéron ; le latin seul était permis à qui voulait faire œuvre durable : ainsi pensaient tant de traducteurs comme Lambin, Scaliger et Turnèbe, tant d'écrivains, tels qu'Erasme et de Thou, et surtout les cicéroniens, disciples de Bembo, fanatiques imitateurs de l'orateur romain. Comment n'eùt-on pas jugé tout naturel de mettre en latin les chefs-d'œuvre de la Grèce, quand le latin servait de lien à toute l'Europe savante, et quand le latin, pendant la plus grande partie du xvi" siècle, était en France la véritable langue littéraire et scientifique, celle de la théologie, de la médecine, de la jurisprudence, de l'histoire, de la philosophie et de l'érudition, tandis que la langue française, la vulgaire, comme on disait, était bonne aux usages domestiques et propre aux besoins de la vie matérielle. Une œuvre écrite en latin allait au public entier des lettrés de ce temps-là ; or ceux-ci étaient pour la plupart élevés comme Montaigne ou encore à la façon des enfants de Robert Estienne, lesquels, nous dit Daurat, s'entretenaient chaque jour avec les femmes et les servantes dans le langage de Plante et de Térence. Donc il ne faut pas voir dans ces traductions d'ouvrages grecs en latin une vaine parade de leurs auteurs : ce qui fut plutôt un tour de force capable d'étonner les érudits de cette époque, c'était l'entreprise d'un Scaliger, qui traduisit du latin, de l'italien et du français en grec, bien plus, en dialecte dorien, comme il fît d'ailleurs pour la dixième églogue de Virgile ; et ce n'est pas là cependant ce qui mit le nom de Scaliger le Jeune à la taille des Estienne. De tout cela concluons que ces traductions faites en latin furent en grand honneur auprès des contemporains des Erasme, des Turnèbe, des Casaubon, des Daurat et de tant d'autres dont les lettres antiques, aussi bien que les lettres françaises, peuvent s'enorgueillir à juste titre.

G. DuHAi.N. — Jacques de Tuiirreil. ô

Mais lorsque la lutte contre le latin, ouverte par Guillaume Budé et poursuivie avec ardeur pendant la seconde moitié du x\i'' siècle, laissa finalement la victoire à la langue nationale, les traductions latines perdirent de leur première faveur, et il leur arriva, comme malheureusement à la belle œuvre de ThistoriendeThou, que le latin nuisit à leur popularité : le latin, malgré son universalité, fut à brève échéance une cause d'oubli pour ces travaux qui ne pouvaient guère désormais tenter que la curiosité des érudits. L'espèce toutefois n'en fut pas abolie, et dans les siècles qui suivirent le x vi'^ siècle , tant que le latin est demeuré la langue internationale et universelle dans laquelle les hommes de la science ont écrit et communiqué entre eux, il a servi encore à l'interprétation des œuvres grecques d'un caractère dogmatique et scientifique.

En même temps que la lutte contre le latin, les progrès de l'imprimerie favorisèrent la traduction française : la multiplication des livres accrut de jour en jour le nombre des lecteurs, et, pour devenir populaire, la traduction d'une œuvre antique ne put plus se présenter au grand public que dans la langue nationale. Toutefois le latin était encore si familier aux gens de lettres que, lorsqu'on s'avisa de traduire du grec en français, on eut souvent recours à des versions latines si facilement abordables à tout le monde. Les Arabes n'avaient-ils pas jadis traduit les livres d'Aristote sur le syriaque et non pas sur le grec ? Jamais peut-être on ne vit autant et d'aussi illustres hellénistes qu'au xv!*" siècle, et cependant bien des lettrés d'alors ne se prenaient guère aux Grecs, comme dirait Montaigne. On se jeta avec furie dans l'étude du grec, auquel personne ne reprochait, comme Noël Béda aux*" siècle, d'avoir été la langue des hérésies ; assez rares toutefois étaient ceux qui dès l'âge de quinze ans, comme Henri Estienne, savaient et parlaient le grec à peu près comme leur langue maternelle. Aussi Henri Estienne avait beau blâmer les Français de ne traduire les auteurs grecs que sur des ver-

sions latines ', presque toutes les œuvres grecques passèrent dans notre langue par l'intermédiaire du latin. Un des premiers en date de cette lignée de traducteurs fut Jean Samxon, licencié en lois, lieutenant du bailli de Touraine, qui, sous prétexte de traduire Homère, défigura indignement l'œuvre du vieil aède : n'ayant pas lu Homère autre part que dans une version latine, il le paraphrasa en prose française comme il aurait traité un chroniqueur : le fait est à noter, car c'était une. dérogation à la règle généralement observée au xvr siècle : on ne concevait pas alors que les poètes anciens pussent être traduits autrement qu'en vers français. Claude de Sejssel, traducteur de Thucydide, ne réussit guère mieux que Samxon ; mais Pierre Saliat, traducteur d'Hérodote, bien que n'ayant pas travaillé sur le texte original, eut l'heureuse fortune de rester assez près d'un modèle qu'il ne connut qu'à travers une copie. Hérodote lui porta bonheur, car la langue française du xvi'' siècle convenait bien au style de cet écrivain. M. Egger eut une telle estime pour cette vieille traduction d'Hérodote, que de nos jours elle a été, grâce à lui, rééditée par M. Eugène Talbot (ItSIJ.j). Un siècle après Saliat, du Ryer à son tour traduisit Hérodote, ainsi que Polybe, sur des versions latines, et cet exemple, qui n'est pas unique en son espèce, nous autorise à dire que cette race de traducteurs ne disparut pas avec le xvi'' siècle.

Nous découvrirons plus clairement les principes généralement suivis à cette époque dans l'art de bien traduire chez ceux qui travaillèrent sur des textes originaux. Mais il convient de citer d'abord, pour le ranger à part, Amyot, le très illustre traducteur de Plutarque : c'est que, s'il éclipsa de son nom tous les interprètes de son temps, malgré les milliers de contresens que Méziriac a relevés dans sa traduction, « la seule, dit Nisard, qui ait eu la gloire des ouvrages origi-

1. H. Eslienne, Discours préliminaire de l'Apologie pour Hérodote (1566).

68 JACQUES DE TOLRREIL

naux ^ )) ; s'il s'est tellement substitué à Plutarque que « Plutarque, suivant le mot spirituel de Paul Albert, reste son obligé* » ; s'il a fait une œuvre si française et si originale que cette traduction fut traduite à l'étranger, et que l'Académie française en 1637 classa son auteur parmi les écrivains modèles auxquels elle empruntait les éléments de son Dictionnaire, Amyot n'est plus un translateur, et ce n'est plus à lui qu'il faut s'en prendre pour déterminer le bien et le mal dans la méthode suivie par les traducteurs du xv!*" siècle. Sans parler davantage des traducteurs en vers, tels que Sibilet, Lambert d'Aneau, Pavillion, Lazare et Antoine de Baïf, qui furent plus souvent des imitateurs que des interprètes fidèles et désintéressés, nous nous adresserons à Biaise de Vigenère, à La Boétie, à Estienne Dolet, à Le Fèvre d'Etaples, à Estienne Pasquier, à Guillaume du ^'air, à Bonaventure Despériers, à Philibert Duval, à Louis Le Roy qui, malgré quelques divergences, eurent à peu près même méthode, mêmes qualités, mêmes défauts. Nous ne prétendons ici rien corriger à l'étude de M. Auguste de Blignières, qui sur cette matière a toute l'autorité dune œuvre qu'on peut considérer comme définitive ; qu'il nous soit permis toutefois d'apprécier en quelques traits le caractère et la valeur de ces traducteurs français du xvi*" siècle qui, suivant l'heureuse et juste expression de M. Cougny, furent des traducteurs interprètes'^, tandis que leurs successeurs du xvii"^ siècle devaient être des traducteurs indépendants : nous verrons s'accomplir d'un siècle à l'autre une curieuse évolution, mais une évolution qui se marque moins par un progrès que par une décadence sous le rapport de l'exactitude et de la vérité.

Au xvi'' siècle les traducteurs français se proposent sincè-

1. Nisard, Hisl. delà Litlérature française, t. I. livre II, ch. vi, p. 428.

2. Paul Albert, La Littérature française des origines au XVII" siècle. Septième leçon, p. 127.

Page 1