Mozitaifi'iie, Essais éditiuii Réaiime, p
2. Prévost-Paradol, Élude uir les mornlisles français (1865 , p. 78.
TRADUCTEUR DE DÉMOSTHÊNE 73
l'effet d'ensemble est pareil dans l'original et dans la copie '. » Assurément La Boétie s'attache à rendre le texte dans son intégrité ; mais le scrupule qui l'incite à tout traduire et à préciser le sens de chaque mot le conduit à la paraphrase, et parfois il n'est pas éloigné d'introduire des gloses dans sa version, comme Amyot le faisait couramment. On en peut dire autant, et plus encore, de tous les traducteurs du xyi*" siècle, même des meilleurs : sans tomber dans les excès qu'on reproche à leurs successeurs du xvu*' siècle, ils sacrifièrent déjà trop à la recherche de la bienséance, et à la préoccupation un peu exclusive de mettre une version en beau français, en un français où le mot fût toujours élégant, où la phrase sonnât toujours bien à l'oreille. Il n'en est pas moins vrai que ces traducteurs du xyi*^ siècle ont entrevu les bons principes de cet art qui allait se fourvoyer bientôt et pour de très longues années.
Malherbe,
...qui sut régenter jusqu aux rois, Et les fit la main haute obéir à ses lois,
le grand Malherbe est responsable de l'erreur où se sont enfoncés avec une déplorable conviction presque tous les traducteurs des xvii*" et xviii*^ siècles. C'est lui qui, dans la préface d'une traduction de Tite-Live, s'arroge le droit de retrancher ou d'ajouter comme il lui semble bon, qui ne veut point « faire les grotesques » en se restreignant dans la servitude du mot-à-mot, qui 'sait enfin le goût du collège, mais ne s'arrête qu'à celui du Louvre '-. Non seulement il change son modèle en l'allongeant ou l'abrégeant,
1. Eg^cr, Lllellénisme en France (Didier, Paris, 1X69, t. I, 11° leçon, p. 270-271.
2. Malherbe, T nid iic lion du XXXIIl' livre de Tile-Lire (\tiir édition des Œinres coinptèles par Lahinne, Paris, j vol.).
lui qui tranche et morigène tout le monde « en pédant à la cavalière » selon le mot de Malebranche, mais encore il le fait parler en héros de La Calprenède, de dUrfé et de Scudérj. Ainsi parle et agit le coryphée, et le chœur entier des traducteurs entonnera même chanson. Les sages principes énoncés par Huet, aussi bien que le bon exemple d'un du Vair, d'un Coëfîeteau et d'un Gassandre, resteront sans efîet. Le travail habituel des traducteurs des xvii'" et xvm" siècles sera donc de retoucher les œuvres des Grecs et des Romains et de les modeler aux idées du jour. M. Eg-ger a dit excellemment : « Au temps de Malherbe et de Balzac, quand le français arrive à une sorte de maturité savante, quand il s'épure, à l'excès peut-être, il devient dédaigneux pour certaines franchises du style antique. On croyait naguère que les Anciens devaient nous apprendre à écrire ; on croit désormais que c'est nous qui devons le leur apprendre. Partout où un auteur blessera le goût moderne, on ne craindra pas de le corriger en l'interprétant. On ira même jusqu'à fixer en principe qu'il faut le faire parler comme il eût parlé lui-même, s'il eût été notre contemporain '. » Telle était bien la pensée de Malherbe ; et qu'on ne s'étonne pas de cette prétention de régenter même les anciens ; on ne redresse pas une erreur qui tient au temps. L'ère des recherches savantes, du labeur gigantesque des linguistes et des érudits, était passée : la place revenait aux écrivains originaux qui, forts des richesses amassées dans l'âge précédent, créèrent tant de chefs-d'œuvre dans cette admirable langue des Pascal, des Racine, des Molière et des Bossuet. Les traducteurs se virent menacés de tomber au dernier rang des écrivains, et le public des salons et des belles dames, qui par surcroît ne connaissait presque rien de l'antiquité, ne devait avoir d'yeux et d'oreilles que pour ceux qui, volant de leurs propres ailes, l'entraînaient avec eux par le