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magnifique essor de leur génie. La traduction n'avait donc plus de salut qu'en se rendant indépendante : sur des écrits anciens elle composerait des ouvrages nouveaux. C'était là, selon l'expression si judicieuse de M. Petit de JuUeville, a un moyen de dérober à l'antiquité un des trésors de sa littérature, pour en enrichir une littérature moderne • ». Voilà ce qu'il appert de toutes les théories et opinions émises par les traducteurs du xvii'' siècle.

Comme on abusait alors des préfaces, il n'est peut-être pas de traduction dont l'auteur ne se fasse une douce obligation de faire connaître à son lecteur, en termes élégants et copieux, sa manière de voir sur l'art de bien interpréter les œuvres grecques et latines; et d'ailleurs, sur ce point, tous, ou peu s'en faut, sont en parfaite communion de pensées.

Cependant, avant de citer ici la profession de foi d'un d'Ablancourt qui parle avec toute l'autorité d'un chef d'école, rappelons ce que déclare nettement Huet, le savant évêque d Avranches, dans son De Interpretalione qui aurait dû servir de bréviaire à tous les traducteurs de tous les temps : on n'a pas avant lui, ni après lui jusqu'à ce siècle, donné une définition plus nette et plus rigoureusement exacte de la meilleure méthode de traduction. « La meilleure méthode de traduction, dit-il, c'est de rendre d'abord la pensée, puis de s'attacher aux mots, selon du moins que le comporte le génie de la langue ; enfin, de rendre autant qu'il se peut, le propre caractère de l'auteur ; c'est de faire en sorte qu'on ne l'altère ni par retranchement ni par addition, mais qu on le rende bien complet et avec une parfaite ressemblance ^. »

1. Histoire de, la langue et de lu lillérulure fran(,'aise, sons la diroction de M. Petit (le JuUeville, t. IV, p. ISI.

2. Huet, De oplimo génère inlerpre lundi, p. 13 : Optimum erjio illuniessedico interpretaiidi modum, ([uum aucloris sententi;i' primum. dcinde ipsis ctiam, si ita fert utriusque linj;uii' l'acultas, vcrbis ai'ctissimc adluerot interprcs, et nativum postrenu» Aiieturis characterem, quoad cjus licri potest, adumbral ; idque unum studet, ut nidla eum detractione imminutum, nullo addilamcutu auctum ; sed intc;;run), suique omui ex [lai-tc simillimum perquam lideliter exhibeat.»

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Huet veut donc qu'une version soit un miroir fidèle où se réfléchira entière l'image d'un auteur orig-inal.

A ce précepte si sage il n'a manqué en ce temps-là que la force des exemples. Quelque réputation qu'on ait faite à certains traducteurs de la première moitié du xvii'" siècle, à du Vair, à Jean Baudouin, à Coëffeteau, ceux-là même, malgré leurs mérites très réels, n'approchent pas encore de l'idéal proposé par Huet ' ; et dans la seconde moitié du XVII'' siècle, les Belles Infidèles^ qui eurent toutes les faveurs des académiciens, des lettrés et du public français, régnèrent en souveraines dans la république des lettres. Qui donc aurait osé lutter contre la mode? Est-ce que Vaugelas, le traducteur de Quinte-Gurce, ne céda pas lui-même à l'entraînement ? « Quittant enfin, dit Patru, le style de M. CoëfTeteau qu'il avait tant admiré, il voulut suivre celui de M. d'Ablancourt -. » Et pourtant CoëfTeteau, par son Histoire romaine et sa traduction de Florus, s'était mis au premier rang des écrivains de son temps : la pureté de son style faisait l'admiration de ses contemporains, et son nom fut admis au nombre de ceux que l'Académie française inscrivit au catalogue qu'elle dressa en 1638 des livres les plus célèbres en notre langue. Quoique cette réputation du traducteur de Florus faiblît vers la fin du XYii*" siècle, La Bruyère n'a-t-ilpas dit encore : « On lit Amyot et CoëfTeteau : lequel lit-on de leurs contemporains '^ ? » Donc Vaugelas, qui u s'était principalement formé sur M. Coëffeteau, et avait tant d'estime pour ses écrits, et surtout pour son Histoire romaine^ qu il ne pouvait presque recevoir de phrase qui n'y fût employée ^ », écrivit plus tard sur son manuscrit (( qu'il avait réformé et corrigé son ouvrage sur

1. Iliict. De opliino yenere inlerprelandi, p. 18 : " Universe erj;o verbum de vei'bo cxprimenduni, et vocum etiam coUocationem retinendam esse |)ronuiitio... », et p. 19 : « auctori ergo ita interpretem adhaerescere et gradibus gradus œquare volumus... »

2. Vaugelas, Quinte-Ciirce (3" édition par Patru, 1659). Préface.

3. La Bruyère, Les Camclères, édit. Servois et Rébelliau, p. 50.

». lUslolre de V Académie française par d'Olivet (édit. Livet), t. I, p. 232.

ÏArrian de M. d'Ablancourt, qui pour le style historique n'a personne, à son avis, qui le surpasse, tant il est clair et débarrassé, élégant et court '. » S'il passa trente années à retoucher son Quinte-Curce, s'il mania et remania son ouvrage, ce ne fut pas tant, comme dirait La Bruyère, (( pour en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances », que pour ajouter sans cesse de nouveaux ornements à son style. Quand on nous dit que Pellisson essaya, dans sa traduction des quatre premiers chants de VOdyssée, traduction perdue presque aussitôt, de conserver à Homère la saveur de son vieux langage, nous pouvons affirmer que c'est là un accident. La règle, celle de tous les traducteurs indépendants du xvii'' siècle, fut celle de Perrot d'Ablancourt : la voici formulée par lui-même dans la préface de sa traduction de l'Octaviiis de Minutius Félix : (( Il suffit à un traducteur de voir le sens. Car de vouloir rendre tous les mots, ce serait tenter une chose impossible... Deux ouvrages sont plus semblables quand ils sont tous deux éloquents, que quand l'un est éloquent et l'autre ne l'est point... Ce n'est rendre un auteur qu'à demi que de lui retrancher son éloquence ; comme il a été agréable en sa langue, il faut qu'il le soit encore en la nôtre ; et davitant que les beautés et les grâces sont différentes, nous ne devons point craindre de lui donner celles de notre pays, puisque nous lui ravissons les siennes. Autrement nous ferons une méchante copie d'un admirable original ; et après avoir bien travaillé sur un ouvrage, nous trouverons que nous n'en avons que la carcasse -'. » Perrot d'Ablancourt est encore plus explicite dans l'Epître dédicatoire qu'il adresse à Conrart en lui dédiant son Lucien : « Gomme dans les beaux visages il y a toujours quelque chose qu'on voudrait qu'il n'y fût pas, aussi dans les meilleurs auteurs il y a des endroits qu'il faut toucher ou éclaircir, particulièrement quand les choses ne sont

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