‹ Jacques de TourreilChapitre 54 sur 153 · Egger, L'Hellénisme en France, tome II, p · texte numérisé non relu

Egger, L'Hellénisme en France, tome II, p

2. Houdar de La Motte, Discoui's sur Homère Prault. Paris, 1754).

3. Hip. Rigault, Querelle des Anciens et des Modernes Hachette, Paris, 1859 . tome I, p. 67.

4. Paul-Louis Courier, \ouvelle édition de Daphnis et Chloé avec la traducliund'Amyol complétée 1810). Préface.

Ils devraient, ces auteurs, demeurer dans leur grec,

Et se contenter du respect

De la gent qui porte férule.

D'un savant traducteur on a beau faire choix :

C'est les traduire en ridicule

Que de les traduire en françois *.

Cette manière d'entendre la traduction, loin de discréditer ce genre d'écrit, le mit en grand honneur, et la traduction, se faisant une place, non la moindre, parmi les genres reconnus en littérature, éleva les Vaugelas et les d'Ablancourt, j'en passe et des plus célèbres, à la taille des plus grands écrivains de leur temps '^. « Les ouvrages de nos traducteurs sont estimés généralement de tout le monde '■'• », dit Saint-Evremond dans ses Réflexions sur nos traducteurs . Dans ce siècle où la littérature se faisait mondaine, où quelques rares personnes pouvaient croire qu'elles connaissaient à peu près les anciens, les traducteurs ne devaient-ils pas être tentés de moderniser l'antiquité, parce qu'on ne savait pas autour d'eux, parce qu'ils ne savaient guère eux-mêmes s'ancienniser ? Comment s'étonner que le premier souci de ces traducteurs originaux ait été de se conformer au goût de leur siècle, pour que leur siècle ne considérât pas leurs travaux comme illisibles et rebutants ? En vérité c'eût été trop exiger d'eux que d'apprendre à mieux connaître l'antiquité avant de l'interpréter, et de ne l'interpréter ensuite que pour apprendre aux autres à la mieux connaître à leur tour. Ils ne pouvaient mieux faire que de chercher à plaire à un public qui s'obstinait à voidoir

1. D'Alemhert, Éloge de l'erranll. Nolex, tome II, p, LS9, et Perrault, Prél'Hce des Parnllèles.

2. Un seul exemple nous prouvera de quelle faveur a joui au xvti° siècle l'art de la traduction : le panég:yrique de Trajana trouvé en moins d"im siècle, de 1632 à 1724, si\ interprètes: Jacques Bouchard, avocat au Parlement de Dijon; Pillet de la Mesnardière, de l'Académie française ; Jacques Esprit, de l'Académie française; Claude Delaistre, avocat au Parlement de Paris; Louis de Sacy, de l'Acaflémic française, et le comte Goardi de Quart, réformateur de l'Université de Turin.

■i. Saint-Evremond, OEuvrés (Londres, 1714 , tome III.

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retrouver dans des œuvres vieilles de plusieurs siècles ses sentiments, ses usages et son style. Le public était dans l'erreur, et aucun traducteur ne tenta de l'en faire revenir. Ainsi d'Ablancourt et ses imitateurs, aimant mieux rester fidèles à leur siècle que de compromettre leur réputation, traitèrent la traduction moins comme une œuvre utile que le monde eût dédaignée, que comme un objet de curiosité capable de solliciter l'attention des plus nombreux lecteurs. Ainsi ces modernes, trop peu convaincus en général de l'excellence des anciens, et trop persuadés de leur propre talent, ne voulurent point suivre une carrière pénible et se traîner servilement sur les pas d'un modèle. Ainsi ces plagiaires, trop pleins d'estime pour eux-mêmes, agirent en conquérants à l'égard des anciens : ils s'approprièrent leurs œuvres pour les livrer ensuite à l'admiration du monde perfectionnées et embellies. Qu'on s'imagine un peintre imj)ressionniste qui, copiant un Raphaël, en modifierait, selon le caprice de son école, la touche et le coloris, pour exposer ensuite sous son nom un chef-d'œuvre nouveau, qui devrait faire oublier un chef-d'œuvre suranné. Et voilà bien ce qui lit la fortune de ces traducteurs indépendants.

Le plus grand tort de ces étranges interprètes de l'antiquité, c'est donc d'avoir causé un grave préjudice à la cause des anciens, quand ils avaient plus que personne le moyen et le devoir de les faire connaître et appréciera leur juste mérite. C'est à croire qu'ils se sont faits les complices des partisans des modernes dans cette fameuse querelle, où la vanité, le parti pris et l'ignorance même ameutaient contre les anciens la majorité des lettrés et des écrivains^ Boileau avait bien raison de dire à l'abbé d'Olivet : « Savez-vous pourquoi les anciens ont si peu d'admirateurs ? C'est parce que les trois quarts de ceux qui les ont traduits, étaient des ignorants et des sots ^ »

1. Histoire de rAcadémie française par Pellisson et d'Olivet (éd. Livet), t. II, p. 109.

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Mais ces faux interprètes des œuvres grecques et latines eurent cependant le mérite de travailler, pour ainsi dire, à l'illustration de la langue française ; et, dans l'esprit de leurs contemporains, tel devait être leur principal office. Déjà Malherbe, après avoir fait sa traduction du 33*" livre de Tite- Live, disait (( que 1 on n'avait qu'à en suivre les règles pour écrire purement en notre langue, et qu'il n'était pas besoin d'autre grammaire ' >'. Dans ses Statuts et Règlements l'Académie française s'était donné pour principale fonction de rendre la langue pure et éloquente ; et les traducteurs, soutenus par une illustre matière, furent des premiers à se livrer à ce travail d'épuration de la langue française : plusieurs donnèrent ainsi des modèles à suivre, en même temps qu'ils se donnèrent à eux-mêmes un droit à prendre place au nombre des Quarante. Boileau ne dit-il pas que l'Académie devrait encourager les traducteurs, et que les traductions avouées par elle seraient lues comme des modèles pour bien écrire ^ ? Charles Perrault, parlant de Goëffeteavi, qu'il appelle le plus excellent traducteur de son temps, ne craint pas de dire que l'élégance et la pureté de son style sont incomparables, et c était là aussi le témoignage qu'en rendait Vaugelas, pour qui les écrits de ce traducteur méritaient d'être proposés comme les vrais modèles du beau langage. Il est certain encore que d'Ablancourt, s'il n est, selon la fine observation de Saint-Evremond, qu un écrivain médiocre, quand il n'est soutenu que de lui-même, devient un écrivain de mérite quand il emprunte sa matière aux Latins et aux Grecs. Chapelain, dans son mémoire adressé à Colbert sur les hommes de lettres qui étaient dignes d'obtenir une pension du roi, présente en d Ablancourt un des premiers écrivains en prose de son temps. Patru, le sage Patru, professa la plus haute admiration pour cet illustre traducteur. Il n'est pas enfin

1. Malherbe, Triiduilion du VA.V///' livre de Tile-IJve. .\vertissement.

2. Histoire de iArndéinie françHÎse pur Pcllisson et d'Olivet, tome II, p. 109.

jusqu'à un helléniste du xix*" siècle, Boissonnade, qui n'ait déclaré excellent le style de la traduction de Lucien. Il est indéniable que Perrot d'Ablancourt a contribué pour sa part à donner à la phrase française cette facilité, cette élégance, cette politesse qui disting^uent la langue du grand siècle : à cet égard, lui et ses imitateurs, tout en étant traîtres à l'antiquité, ont à coup sûr bien mérité des lettres françaises. Il y a pour nous une conclusion intéressante à tirer de cette étude de la traduction au xvii'' siècle : en accommodant des ouvrages anciens au goût et au style de leur siècle, en donnant, pour ainsi dire, des œuvres originales à l'aide d'une matière toute prête à leur usage, en travaillant, avec l'approbation des esprits les plus éclairés, au perfectionnement et à l'embellissement de la langue, les traducteurs devaient nécessairement avoir leur place au rang des meilleurs écrivains ; la faveur du public devait les porter aux plus grands honneurs ; cette carrière enfin ne devait pas seulement attirer à elle un petit nombre d'érudits et de savants, mais tout homme qui avait foi en son talent et que sollicitait la gloire littéraire.

De cette phalange de traducteurs indépendants, que leurs Belles Infidèles ont trahis eux-mêmes devant la postérité, quelques noms ont été distingués et mis à part : notre mésestime pour tant de travaux qu'on ne lit plus, a fait une honorable exception en faveur de Boileau, La Bruyère, M"*^ Dacier, François Gassandre et Louis de Sacy, qui, dans la marche du temps et grâce à l'évolution des idées et du goût, ont laissé derrière eux les d Ablancourt, les Charpentier, les du Hyer, les Vaugelas, les Segrais, les Brébeuf et les Maucroix. Il semble que ces cinq écrivains, dont quelques-uns n'ont été

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traducteurs que par accident, se soient fait une idée plus juste de la manière d'interpréter les anciens. Ils n'ont pas commencé comme Tourreil par épouser aveuglément les erreurs et les préjugés de leur temps, et peut-être se sont-ils avancés d'un pas vers la méthode sûre et sincère que le xi\^ siècle devait préconiser. Mais sont-ils allés aussi loin que Tourreil dans la voie du progrès ? 11 nous restera à démontrer ultérieurement que celui-ci, si nous considérons et le point de départ et le point d'arrivée, a parcouru plus d'espace qu'aucun autre traducteur de son temps.

Boileau ne nous paraît pas mériter l'honneur que lui fait Egger de le désigner comme le plus remarquable avec Tourreil des traducteurs d'auteurs grecs. 11 avait certes tout ce qu'il fallait pour être un véritable traducteur ; mais là n'était pas la raison qui lui fit mettre en français le Traité du Sublime de Longin : il en avertit le lecteur dans sa préface : (' Qu'on ne s'attende pas de trouver ici une version timide et scrupuleuse des paroles de Longin. Bien que je me sois efforcé de ne me point écarter, en pas un endroit, des règles de la véritable traduction, je me suis pourtant donné une honnête liberté, surtout dans les passages qu'il rapporte. J'ai songé qu'il ne s'agissait pas simplement ici de traduire Longin, mais de donner au public un Traité du Sublime qui pût être utile '. » Cette liberté qu'il se flattait de pratiquer honnêtement sans forfaire à la vérité, nous la taxerions aujourd'hui de licence. N'est-ce point une licence que de retrancher ou d'ajouter au texte des mots ou même des phrases, et mieux encore de supprimer une demi-page comme inutile au but qu'il se propose ? Boileau recourt volontiers au commentaire et a la paraphrase, ce qui, dans bien des cas, altère la pensée, loin de la rendre plus lucide. Encore une fois, il traduit moins Longin qu'il ne se sert de son ouvrage ; et pour nous son

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