‹ Jacques de TourreilChapitre 56 sur 153 · Menat^iana édition de )71â,, t. H, p · texte numérisé non relu

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TRADUCTEUR DE DÉMOSTHÈMi 89

savait du grec autant qu'homme de France ? Mais elle était plus apte que personne à g-oùter et à ressusciter dans notre langue les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque. Formée depuis l'enfance par les leçons de son père Tanneg'uy-Lefebvre qui lui enseigna le grec suivant une méthode bien supérieure à celle qui avait cours dans les collèges, et profondément pénétrée de cette poésie grecque, qu'elle pratiqua avec amour tous les jours de sa vie, elle devait, à côté de ses versions d'Anacréon et d'Aristophane, donner, après combien d'autres, une traduction des poèmes homériques : celle-ci, au dire de Boileau, était un pur chef-d'œuvre ; elle vaut bien qu'on range son auteur en une place d'honneur au-dessus de la plupart des traducteurs des xvii® et xviii'' siècles. Dans la querelle des Anciens et des Modernes, M""" Dacier entra comme un champion redoutable, ayant pour arme sa traduction de Viliade et de VOdi/sséc. Avant elle déjà, Homère était le point de mire de la critique des Modernes, et ceux-ci étaient singulièrement aidés dans l'assaut violent qu'ils donnèrent à ï Iliade, par ceux précisément, et ils furent nombreux, qui, sous couleur d'interpréter la grande et belle poésie du vieil aède, la mutilèrent et la défigurèrent. M'"*" Dacier rendit à la vie l'œuvre d'Homère que ses détracteurs et ses interprètes, par une détestable complicité, travaillaient à réduire à néant. C'était mieux que la momie d'Hélène, comme appelait son œuvre la modeste savante. Et pourtant il y a encore bien à reprendre dans cette traduction qui fit oublier toutes les précédentes et demeura sans rivale jusqu'au milieu du xix*" siècle. Or quelle idée M""' Dacier se faisait-elle d'un art qui donna tant de lustre à son nom ? Dans la préface de son Iliade elle déclare nettement se prononcer en faveur non d'vme « traduction servile »>, mais d'une « traduction généreuse et noble, qui en sattachant fortement aux idées de son original, cherche les beautés de sa langue et rend ses images sans compter les mots >k D'après elle, une traduction servile, >< par une fidélité trop scrupuleuse,

devient trop infidèle ; car pour conserver la lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est louvrag'e d'un froid et stérile génie ; au lieu (jue l'autre (une traduction généreuse et noble), en ne s'attachant principalement qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas, dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre ; et par ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la fidelle copie de son original, mais un second original même. Ce qui ne peut être exécuté que par un génie solide, noble et fécond ». Elle précise un peu sa pensée, afin de « détromper certaines gens, qui, peu instruits de la nature et de la beauté des ouvrages, ont surtout une idée très désavantageuse et très fausse des traductions ». Pour qu'elles ne s imaginent pas (( que c'est une imitation servile, où la fleur de l'esprit et l'imagination n'ont point de part, en un mot qu'il n'y a nulle création », elle ajoute « qu'il n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un tableau, où le copiste s'assujettit à suivre les traits, les couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l'original qu'il imite ; cela est tout différent : un bon traducteur n'est point si contraint ; il est tout au plus comme un statuaire qui travaille d'après l'ouvrage d'un peintre, ou comme un peintre qui travaille d'après l'ouvrage d'un statuaire ; il est comme Virgile qui peint le Laocoon d'après l'original de marbre, ouvrage admirable, qu'il avait devant les yeux. Et dans cette imitation, comme dans toutes les autres, il faut que l'âme pleine des beautés qu'elle veut imiter, et enivrée des heureuses vapeurs qui s élèvent de ces sources fécondes, se laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger ; qu'elle se le rende propre et quelle produise ainsi des expressions et des images très différentes, quoique semblables ' ». Nous n'entendons plus l'art de traduire comme M'"*^ Dacier ; nous n'admettons pas qu'on fasse (' une cliose toute nouvelle d'un sujet déjà connu » et nous

1. M""' Dacier, L'Iliade d'Hnmère, Pai-is 1741). Préface, p. xxxix et xl.

contestons enfin c[u"on puisse, « par une imitation libre et noble », « conserver l'esprit sans s'éloigner de la lettre ». Les qualités et les défauts de cette célèbre traductrice des poèmes homériques s'expliquent maintenant d'eux-mêmes. Sans doute M""' Dacier fut la première en France k comprendre le génie primitif du vieil Homère ; la première en effet elle a senti cette poésie simple, familière, naïve, qui peint les hommes et les choses en termes toujours justes, qui ignore la périphrase et va droit au mot propre, qui appelle un jjorc un porc et une broche une broche, qui touche et charme le cœur humain parce quelle est éminemment humaine et conforme à la nature. La première, elle interprète cette œuvre épique dans son entier et avec son caractère de simplicité parfois un peu grossière. Cependant elle tombe plus d'une fois dans les défauts ordinaires aux traducteurs de son siècle. Elle visa à la simplicité, mais elle n'arriva pas à cette simplicité naïve et spontanée, qui vient du cœur, et non de l'esprit et de la réflexion ; la sienne est une simplicité étudiée, qui ne va pas sans élégance et sans grâce. La traductrice recule quelquefois devant le mot propre et donne dans la périphrase ; elle n'ose pas hasarder certaines figures que le poète a employées, de peur qu'elles ne paraissent trop hardies ou qu'elles ne soient pas entendues; elle n'ose pas non plus répéter avec Homère cesépithètes cent fois accolées aux mêmes noms et aux mêmes choses. Elle commet des anachronismes en corrigeant des détails de mœurs qui lui paraissent trop grossiers, en modernisant des personnages héroïques dont les manières et le langage auraient blessé la délicatesse d'une société qui prisait encore les fades élégances de La Calprenède et de M"*^ de Scudérj. Peut-être pensait-elle que d'amender ici et là cette œuvre primitive, c était un sur moyen de la défendre contre les attaques violentes de ses détracteurs. Par un étrange contraste, quand elle voulait s'affranchir des erreurs de son siècle, qui s'avisa trop souvent d'apprendre à écrire aux

anciens, elle tomba parfois dans la trivialité, sous prétexte de rester dans la vérité de son modèle. Enfin la paraphrase, ce vice commun à tous les contemporains de M'"" Dacier, n'est pas étrangère à cette traductrice qui allonge et étend Texpression, qui développe la pensée et la complète quelquefois comme pour marquer des transitions. Voilà de quoi témoigne le passage ci-dessous rapporté '. Aux yeux des vrais

J. MvfiTat Tzatpo; ao;o, Oîoïç È-'.ar/.eÀ' 'AyiXÀêu,

TTjXiV.o'j, tflansp. èytov, oXoto inl yrlpao; oùSto.

Kai [J.ÉV 7I0-J xîivov 7:£piva'.£Tat à[j.çi$ Èo'vte?

TEt'poua', O'jOÉ x'-i lativ àprjv x.aî Xotyôv àjAuvar

aXX 'fjxoi y.BXvôi ys, aéOsv Çwovroç àxoûwv,

■/atp£i t' èv Oup.w, £j:t t' k'XTïETai r)[j.aTa 7:àvxa

O'j'EaOat çîXov uîôv, à:îô Tpoîr)G£ jjioXdvTa.

Aùxàp Èyw ::avàrtOT[xo;, £^£1 tÉxov u!a;àpîa-ou;

Tpoîr) £V £Ùp£ir), Twv 8' oi'Tivot çri[j.i XEXEÏcpÔai.

IlevTrJxovTâ [j-oi rjaav, cÎt' fjXuÔov uΣç 'Ayatîîjv

(£vv£axa{8£xa [jlsv -AOt Jî); £x vrjS'jo: -^aav,

Toîi; o' aXXou; [Jioi à'rixTov £vî ;j.£yâpoiJ! yuv?î'x£ç.j

T(ûv |j.£v TcoXXwv Ôoupo; "Apïjç O^ïo yo'jvat' sXuaEV

oç 0£ [J.01 olo; £T)v, el'puTO 8È aaxu xal aùroùç,

tÔv au 7:pwr,v XT£tvaç, à[xuvd[jL£vov 7i£pî TzâxpT);,

"ExTopa" xou vuv £Î'v£y' ixâvw vy)aç 'Ayàtùiv,

X'jadjjLEvoç 7:apà (ï£to, cpipn) o'àTXêpE-'ai' aTTOiva.

'AXX' aîo£Ïo 6£oùç, 'A/iXeu, aùxôv x' ÈXétictov,

[j.vT]CTâ;j:£vo; <Joù' ;iaxpd;* lyw o'âÀEEtvdxEpdç Ttîp"

îxXriv S ' oi' ouKro xtç sntyOdvio; [îpoxô; aXXoç, avi5pciç ;i:aiooço'vo'.o ;:oxt axd|j.a "/£Ïp' opÉyêaOa'..

[Iliade, chant XXIV, vers 486-507.) " Achille égal aux dieux, en me ^•oyant, souvenez-vous de votre père ; il est accablé d'années comme moi, et peut-être qu'à l'heure que je suis ici prosterné à vos pieds, ses voisins profitant de votre absence, lui font une cruelle guerre, et il n"a personne qui le secoure dans un si pressant danger. Mais hélas! il y a entre lui et moi cette difl'érence, que les nouvelles qu'il reçoit, que vous êtes plein de vie, entretiennent la joie dans son cœur et le soutiennent dans cette extrémité par la douce espérance qu'elles lui donnent tous les jours qu'il va vous voir de retour couvert de gloire triompher de ses ennemis; et moi, le plus infortuné des hommes, de tant de fils si braves que j avais dans Troye, je ne crois pas qu'il m'en reste un seul. J'en avais cinquante quand les Grecs abordèrent sur ce rivage, dix-neuf d'un lit, et les autres de diverses femmes ; l'impitoyable Mars me les a presque tous ravis; le seul, yui faisait toute ma joie, et dont la valeur était le plus fort rempart de ma famille et de tous mes peuples, mon cher Hector, vient d'être tué de votre main en combattant généreusement pour sa patrie. C'est pourquoi je \iens ])endant les ténèbres dans le camp des Grecs jjour le racheter, et je vous apporte une rançon qui n'est pas indigne de vous être ollerte. Achille, crai-

TRADl'CTEl'R DE DÉMOSTHÈNE 93

savants de l'époque, de ceux qui avaient le plus le sens de l'hellénisnie, l'œuvre de M""" Dacier, très supérieure à celles de du Souhait, de La Valterie, de La Motte et de Régnier- Desmarais, semblait évidemment toucher à cette perfection relative que peut atteindre un traducteur qui d'avance se sent vaincu par la supériorité de son modèle, mais qui se flatte toutefois de le représenter sous ses traits essentiels. Et de fait il y avait pour M""" Dacier un mérite sans égal à tra uire sans le métamorphoser celui des poètes grecs dont la langue et le génie faisaient le plus violent contraste avec la langue et le génie des écrivains d'une civilisation infiniment supérieure. La Motte appelait le Télémaque l'œuvre d'un nouvel Homère égaré parmi les modernes ; le xvii^ siècle pouvait penser et dire de même de la traduction de M'"'' Dacier. Mais aujourd'hui la critique, mieux éclairée, fait ses réserves, et elle ne saurait admettre que la célèbre traductrice ait remis au jour dans son entière ressemblance la grande ligure du vieil Homère. Il y a un mot de Nisard bien dur à son adresse : (( Lamotte mutilait la statue. M'"'' Dacier la badigeonnait ^ » ; le mot est rigoureusement juste,

François Gassandre publia en 1654 une traduction de la Rhétorique d'Aristote qui fut souvent réimprimée. C'était un homme de mérite, ami de Boileau, qui le secourut dans l'indigence, et nous lui donnerons une place au premier rang des traducteurs du xvii" siècle. Il faut d'abord considérer qu'il s'attaqua à l'un des écrivains les moins aisés à interpréter, car cette langue d'Aristote, elliptique et serrée, avec sa dialectique et ses abstractions, offre souvent des obscurités

j^nez et respectez les dieux : ayez pitié de moi en rappelant dans votre esprit l'image de votre père. Combien suis-je plus malheureux que lui! après tant de calamités, la fortune impérieuse m'a réduit à oser ce que jamais mortel n'osa avant moi ; elle m'a réduit à baiser la main homicide et teinte encore du sang- de tous mes enfants. »

iV Iliade d' Homère, traduite en français avec des remarques, par M'"" Dacier (Paris, 1741), t. IV, p. 481-4S3.)

1. Nisard, Histoire de la Littérature française, t. IV, p. 20.

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et d'assez grandes difficultés. Nous dirons à l'honneur de Cassandre, qu'il a su entrer profondément dans la pensée de son auteur, qu'il l'a saisie et rendue en toute exactitude, et que sous ce rapport son travail ne le cède aucunement à celui de Barthélemy-Saint-Hilaire. Mais il pèche comme tous les autres par amplification : il allonge le texte, souvent avec excès, comme le montre bien le passage ci-dessous rapporté : cinq mots g-recs donneront quatre lig-nes de français '. Que nous sommes loin de cette sobriété et de cette concision scientifique de l'original ! Mais pourtant, est-ce là la paraphrase ordinaire des traducteurs du temps, qui se préoccupaient plus de bien dire que d'être rigoureusement fidèles à la pensée du texte, et qui depuis le collège s'étaient fait une douce habi-

1. Méyi(}ZO^ oÈ zal /.uptwiaTûv â-âv- Après tout le plus excellent moyen

Twv JTpôç TÔ oûvaiOat Ucîeeiv xal y.aXôjç et le plus fort que nous ayons pour

cïua6ouX£Û£tv, xiç TtoX-.TSta; à::âaa? Xa- persuader, et pour parler avec suc-

^ .î > , , , Vf, , , ces dans une assemblée publique où

ostv, zat Ta sy.aarr); sUri, xai vounaa, ,,,., , , . , ....

, , ~ -^ - rr 'n ' on délibère, c est de connaître toutes

' ' ' , , ' ', les formes de gouvernement qu il y a

«;:avT£; "w aj[j.cpïpovTi- ^^t^î^pEpa 0£ to et les mœurs de chacune ; comme

awÇov TYiv TOXt-EÎav. "Et-, oè xupLa encore de savoir distinguer leurs

[J.ÉV laiiv /j xou xupt'ou àTToçavjtç" xà ÔÈ lois, leurs coutumes et tout le reste

xjpta iîiripïjxat xaxà xà; TïoXtxci'a;" qui leur est utile. Car les hommes

ogat yàp al 7:oXix£iai, xoaauxa xat xà sont faits de sorte qu ils se laissent

xjotà iJxiv. Etat 5£ TroXixEÏaixiaaaos:, persuader et stagner principalement

~ ' '1 ' ' '' aux choses qui flattent leur intérêt et

o-riaox.oaxia, oÀiyap/ta, aptaxoxpaxta, • . ,

' ' , „ , '■ , , , , qui sont pour leur apporter quelque

' ' '• s, , ' „ utilité. Or on ne saurait nier que ce

xpivov, xojxtov xt av elr) j^optov, r] ^uj contribue à la conservation d'un

oXov xoÛTwv. Etat et qui le fait subsister, ne soit

[Aristote, Rh., Jiv. 1, cli. vin.). utile et très avantageux. Faisons donc

connaître en peu de mots quelle est la nature de chaque Etat en particulier, et premièrement en quoi consiste l'autorité souveraine. L'autorité donc, ou la puissance sou\eraine, n'estautre cliose que ce qu'établissent et ordonnent dans un État ceux qui y commandent et qui en ont la conduite : et cette autorité se divise en autant d'espèces qu'il y a de formes de gouvernement : car autant qu'il y a de gouvernements dilTcrents, autant y a-t-il de souverainetés différentes. Or il se trouve quatre formes de gouvernement, savoir la Démocratie, l'Oligarchie, l'Aristocratie et la Monarchie : de manière que tout ce qui commande et qui tient l'autorité sùu\erainc dans chacune de ces formes de gouvernement, y doit être toujours considéré ou comme une chose qui en fait partie simplement, ou comme une chose qui en est le total, qui en soi renferme l'Etat tout entier. (Traduction de la Rhétorique d'Aristote, 1654.)

tude de la redondance cicéronienne ? Non vraiment : le besoin de rendre clairement et complètement la pensée de son auteur entraînait Cassandre à délayer son style ; et de même expliquons-nous l'addition qu'il s'est permise quelquefois de certaines phrases de transition qu'il jugeait indispensables à la suite et à l'enchaînement des idées : telle la phrase soulignée dans le passage précité. Cassandre manque donc à la fidélité de la forme précisément par le désir sincère de rester totalement fidèle au sens, et non par vanité d'écrivain : on peut constater en effet que s'il a d'une part le mérite assez rare dune parfaite intelligence du texte, il n'a pas d'autre part le défaut de la recherche et de TafTectation du style ; sa langue n'a pas la concision rapide, même un peu sèche, de celle d'Aristote, mais elle est simple toutefois, elle est correcte, elle est française ; sous ce rapport encore la traduction de Cassandre n'est pas sensiblement inférieure à celle de Barthélemy-Saint-IIilaire.

La traduction des Lettres de Pline le Jeune par Louis de Sacy a eu la singulière fortune d'être plusieurs fois réimprimée et d'être lue avec faveur jusqu'à nos jours ' : on n'en pourrait dire autant des plus fameuses traductions des xvu'" et xvni'' siècles. C'est qu'à bien des égards Louis de Sacy peut défier encore la concurrence, et, à considérer sa version sous le rapport de la forme et du style, on serait tenté de la mettre au-dessus de toutes celles qui ont paru un siècle avant et un siècle après elle. Assez fidèle au sens, elle l'est plus encore à la forme. C'est avec une parfaite souplesse que cette version attrape l'élégance châtiée et travaillée, les coquetteries un peu raffinées, mais fort aimables, de cet épistolier de bon ton qui ressemble, comme on l'a dit justement, à notre Balzac, mais

J. Cette traduction a été reproduite avec quelques corrections dans la galerie des auteurs latins de la collection Nisard. Cette traduction est de 1709 (chez J. Moreau, à Parisj.

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avec plus d'agrément, et à notre Voiture, mais avec moins de mauvais goût; le soin et la distinction de la forme, la délicatesse de l'expression, la finesse de la touche sont autant de qualités propres à l'écrivain latin, et que le traducteur fait passer en sa langue avec une heureuse aisance ; on retrouve chez lui jusqu'à cet apprêt de l'homme qui en écrivant à ses correspondants semble s'adresser à l'auditoire habituel des Lectures publiques. Pour tout dire en un mot, la traduction de Louis de Sacy, de tournure essentiellement française, au point d'avoir toutes les apparences d'une œuvre originale, ressemble d'assez près par son air et sa physionomie à l'œuvre épistolaire de Pline. Cependant elle n'est point exempte des défauts qu'on reproche à toutes les traductions du même temps. D'abord le traducteur ne s'en tient pas à la lettre du texte ; pour un mot de l'auteur, il en donne deux et plus ; de ti'ois lignes il en fait six, et même davantage ; s'il ne fausse pas absolument la pensée, il la revêt du moins d'une expression plus ample, pour la rendre sans doute plus lucide et plus complète ; cela sent encore la paraphrase avec tous les abus qu'elle comporte, comme de dire plus que l'auteur, ou de dire autre chose, ou de présenter la pensée d'une tout autre manière. Ici il remanie la phrase, soit pour l'étendre, soit pour la réduire, soit encore pour en modifier la tournure et le mouvement ; là il ajoute à la pensée ou bien il l'affaiblit ; et, pour mieux établir le lien qui unit les idées, il lui arrive d'introduire une phrase de transition dont le lecteur devra lui savoir gré. Il s'en faut donc bien que Louis de Sacy se fasse l'esclave de son texte et qu'il en reproduise la lettre avec exactitude : par là il reste de son temps. Mais comme tout est bien dit, et avec quelle élégante facilité, et avec quel naturel aimable ! Cette jolie langue assurément ne messied point à Pline ; voilà comment Louis de Sacy, s'il ressemble aux traducteurs de son siècle, a sur tous le grand avantage de ne pas trahir le style de son modèle et de rendre avec

succès le caractère qui lui est propre ' . La g-rave erreur du

Quid agit Comuni, tua? meaeque deliciœ"?Quid suburbanum araœnissimum? Quid illa porticus, verna semper ? Quid Tc^vaxavwv opacissimus ?

Quid Euripus viridis et gemmeus ?

Quid subjectus et serviens lacus?

Lettre III du livre l".

Pline à Caninius.

Que fait-on à Côme, cette ville délicieuse, que nous aimons tant l'un et l'autre? Cette belle maison que vous avez dans le faubourg est-elle toujours aussi riante? Cette galerie où l'on trouve toujours le printemps n'at-elle rien perdu de ses charmes ?

Vos platanes conservent-ils la fraîcheur de leur ombrage ? Le canal qui se plie et replie en tant de façons différentes a-t-il toujours sa bordure aussi verte et ses eaux aussi pures ?

Ne m'apprendrez-vûus rien de ce vaste bassin, qui semble fait exprès pour les recevoir ?

Lettre XIII du livre I".

Pline à Sosius Sénécion.

Magnum proventum poetarum annus hic attulit. Toto mense aprili nullus fere dies, quo non recitaret aliquis. Juvat me, quod vigent studia, proferunt se ingénia hominum et ostentant : tametsi ad audiendum pigre coitur. Plerique in stationibus sedent, tempusque audiendi fabulis conterunt, ac subinde sibi nuntiari jubent, an jam recitalor intraverit, an dixerit prœfationem, an ex magna parte evolverit librum : tum demum, ac tune quoque lente cunctanterque, veniunt : nec tamen permanent, sed ante (inem recedunt, alii dissimulanter et furtim, alii simpliciter et libère...

Cette année nous avons des poètes à foison. Il n'y a pas un seul jour du mois d'avril qui n'ait eu son poème, et son poète pour le déclamer. Je suis charmé que l'on cultive les sciences, et qu'elles excitent cette noble émulation, malgré le peu d'empressement qu'ont nos Romains d'aller entendre les pièces nouvelles. La plupart, assis dans les places pu- Ijliques, s'amusent à écouter des sornettes, et se font informer de temps en temps si l'auteur est entré, si la préface est expédiée, s'il est bien avancé dans la lecture de sa pièce.

Alors vous les voyez venir gravement, et d'un pas qui visiblement se ressent de la violence qu'ils se font.

Encore n'attendent-ils pas la fin pour s'en aller: l'un se dérobe adroitement ; l'autre, moins honteux, sort sans façon et la tête levée...

Lettre III du livre IX.

Pline à Paulin.

Alius aliuni, ego beatissimum existimo, qui bonœ mansuraeque famapraîsumptione perfruitur, certusque posleritatis cum futiu'a gloria vivit.

Ac mihi nisi pra?mium a-ternitatis ante oculos, pingue illud altumque otium placeat. Etenim omnes honii-

Ghacun juge différemment du bonheur des hommes. Pour moi, je n'en estime jioint de jilus hcui-eux que celui qui jouit d'une grantle et solide réputation, et qui, sûr des sufl'rages de la postérité, goûte par avance toute la gloire qu'elle lui destine. Je

G. DuHAiN. — Jacques de Tourreil.

xvii" siècle n'est-elle pas en eil'et, non seulement de manquer à la fidélité au sens, mais encore et surtout de vouloir à tout prix faire française une œuvre grecque ou latine en l'adaptant au goût et au langage des modernes ? Qu'on s'en prît à un orateur, à un poète, à un conteur, à un philosophe, on appliquait à tous même phraséologie et mêmes ornements : les Anciens revenaient au jour vêtus, à la mode de Louis le Grand, ayant bel air et beau langage. Mais sous cet uniforme de cour on pouvait reconnaître Pline le Jeune plus facilement qu'un autre, car il le portait mieux que personne, et moins que personne il se trouvait dépaysé en quittant la Rome des Césars pour la Versailles du grand roi. Si jamais un interprète n'a mieux réussi à conserver à son auteur sa physionomie et son style, nous ne croyons pas toutefois que cela doive lui constituer un mérite proprement personnel. Nous dirons mieux : un flair délicat l'a mis sur la piste de l'ouvrage antique qui se prêtait le mieux alors, vu l'esprit et la langue du xvii*' siècle, à ce travail de translation. Outre que les qualités

lies arliitror oporlcre aut immortalitatem suam aut niortalitatem cogitare ; el illos quidem contendcre, enili ; hos quiesccre, remitti, nec brevem vitam caducis laboribus fatigare : ut video miiltos, misera simul et ingrata imagine industrie, ad vilitatem sui pervenire. Haec ego tecum, quœ quotidie mecum, ut desinam mecum, si dissentics tu : quanquam non dissenties, ut qui semper clarum aliquid et immortale mediteris. Vale.

l'avoue, si je n'avais sans cesse un tel prix devant les yeux, je n'aimerais rien tant qu'une douce et parfaite oisiveté. Car enfin je crois que tous les hommes doivent avoir en vue ou l'immortalité ou la mort. Ceux qui prétendent à la première, ne peuvent trop s'appliquer, travailler trop. Ceux qui sont résignés à la seconde ne peuvent trop se divertir, trop se reposer. Ils ne doivent rien tant éviter que d'user, par d'inutiles travaux, une vie déjà très courte ; ce que je vois tous les jours arriver à bien des gens que trompe une ingrate et malheureuse apparence de talents. Ils courent, par un chemin rude et pénible, se plonger dans un éternel oubli. Je vous communique des réflexions que je fais tous les jours, pour cesser de les faire si elles ne sont pas de votre goût ; mais j'ai peine à le croire de vous, dont l'esprit n'est jamais occupé de rien que de grand et d'immortel. Adieu.

ordinaires de l'épistolier romain, finesse de l'esprit, délicatesse des sentiments, élég-ance, distinction, urbanité, sont celles qui répondent aux qualités de Tesprit français, particulièrement au xvn"' siècle, notre littérature épistolaire, qui n'a pas de rivale, était alors dans tout son éclat; donc, s'il y a pour les traductions un à-propos et un âge d'opportunité, les Lettres de Pline ne pouvaient tomber mieux qu'entre les mains de Louis de Sacy. Mais au lieu de Pline mettons Thucydide, Démosthène ou Aristote ; le traducteur aurait probablement trempé sa plume dans la même encre et fait parler le même langage à l'historien, à l'orateur, au philosophe ; il restait assez fidèle à Pline, il aurait trahi les autres. La raison qui justifie le succès de cette traduction des Lettres de Pline, pourrait bien être la même qui nous explique pourquoi la version du Panégyrique de Trajan par le même auteur est sensiblement inférieure à celle-là, bien qu'elle ait l'avantage de lui être postérieure. Comme le dit Nisard, elle est écrite d'un style lourd, diffus et languissant. Avec sa forme un peu oratoire, le Panégyrique convenait moins au traducteur, et la version remarquable qu'en a donnée Burnouf a fait oublier celle de Louis de Sacy.

Parmi ces traducteurs estimables que la postérité a distingués avec honneur, Louis de Sacy, quoiqu'il doive plus peutêtre à sa bonne fortune qu'à son mérite, nous paraît, à ne considérer que la valeur très réelle de son œuvre, dig-ne d'être rangé à la première place. Mais encore doit-il céder le pas à un autre traducteur, qui, par la patience et les efforts d'un long labeur, par la supériorité de sa méthode, et malgré la difficulté plus grande de sa tâche, est allé plus loin (|ue lui en se rapprochant davantage de la méthode moderne. Celui-là est Jacques de Tourreil. Il est piquant de noter au passage que La Motte, cet homme d'esprit qui fut le plus ridicule des traducteurs, a eu l'heureuse idée de réunir, dans son ode bien connue à MM, de LAcadémie française, les deux noms de Tourreil et de Louis de Sacv :

Les Plines et les Démosthènes,

Les travaux de Rome et d'Athènes

Deviennent nos propres travaux ;

Et ceux qui nous les interprètent

Sont moins par léclat qu'ils leur prêtent

Leurs traducteurs que leurs rivaux \

Cependant Tourreil qui allait consacrer la moitié de sa vie à rinterprétation éloquente de celui que tout le monde nommait alors, sans le bien connaître, le prince des orateurs, devait donner un grand exemple aux traducteurs présents et à venir : on ne le suivra pas malheureusement, et on ne rentrera que beaucoup plus tard dans la véritable route qu'il a ouverte.

Si Malherbe a été le père des Belles Infidèles, on peut dire que Du Vair a été leur adversaire avant la lettre ; et de même si Perrot d'Ablancourt a donné la consécration au genre préconisé par Malherbe, Tourreil a repris courageusement la voie frayée par Du Vair, et il y a marché aussi loin qu'un homme de son temps pouvait le faire : chose singulière, il reprenait après Du Vair l'œuvre de Démosthène, d'où il semble vraiment que l'orateur grec ait eu le privilège de tomber en bonnes mains, et aussi de porter bonheur à ses interprètes.

Avant d'aborder l'œuvre de Tourreil, nous ne pouvons nous dispenser de jeter un coup d'œil sur celle de Maucroix qui, sans avoir la valeur des traductions que nous venons de passer en revue, rnérite toutefois d'arrêter notre attention, puisque Maucroix s'est fait six ans avant Tourreil l'interprète de Démosthène.

L'abbé François de Maucroix publia en 1683 une traduction des quatre Philippiqiies de Démosthène. Il nous dit luimême pourquoi il entreprit cet ouvrage : « Pour écrire il me faudrait un grand fonds de science et peu de paresse. Je suis

1. Ces vers, extraits d'une ode de La Moite, sont cités par Massieu dans l'édition de Tourreil (1721), t. I, p. iau.

fort paresseux et je ne sais pas beaucoup. La traduction répare tout cela ; mon auteur est savant pour moi ; les matières sont toutes digérées ; l'invention et la disposition ne me regardent pas, je n'ai qu à m'énoncer '. » 11 n'était pas de ceux qui pensent qu'on ne doit aller prendre de l'eau chez son voisin qu'après avoir fouillé sa propre terre jusqu'à l'argile. Le nom de l'orateur et celui du traducteur devaient bien disposer le public en faveur de cet ouvrage ; car depuis Du Vair, Démosthène était un des rares écrivains de l'antiquité sur lesquels aucun des nombreux traducteurs du siècle n'avait encore exercé son talent. Maucroix osa donc ce que personne n'avait tenté, et le bon accueil fait à son œuvre lui donna lieu de croire qu'il n'avait pas trop osé. Mais il est peu certain qu'il ait assez consulté ses forces avant de s'engager dans cette périlleuse entreprise.

On ne peut savoir si Maucroix a travaillé sur un texte grec ou s'il a eu recours, comme tant d'autres en ce temps-là, à une traduction latine : celle de Wolf s'offrait à lui comme un guide assez sûr ; il est à noter d'ailleurs que les versions latines valaient mieux que les françaises, car le besoin de moderniser une œuvre antique ne se faisait pas sentir pour ces traductions particulièrement propres aux savants comme pour celles qu'on destinait au grand public. En supposant que Maucroix n'eût compris Démosthène que par l'intermédiaire de Wolf, il pouvait, en se tenant plus près du traducteur latin, ne pas trop s'éloigner de l'orateur grec. Cependant sa version française n'est pas au point de vue du sens d'une exactitude irréprochable, il s'en faut bien ; et si nous la confrontons avec celle que donna plus tard Jacques de Tourreil, celui qu'on regarda longtemps comme le seul, comme le vrai traducteur de Démosthène, on ne pourra pas ne pas reconnaître à celui-ci une grande supériorité sur son prédécesseur.

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