CHAPITRE II
Pourquoi Touneil s'est fail traducteur et a choisi l'œuvre de Démosthène.
Que se propose Jacques de Tourreil quand il prend en mains les harang^ues de Démosthène ? Comme tous les traducteurs de l'école de Perrot d'Ablancourt, il prétend, à l'aide d'un ancien, faire œuvre d'écrivain. Or nous avons vu qu'il était depuis l'enfance vivement sollicité par le démon de 1 éloquence et qu'il ambitionna toute sa vie d'être mis au rang des meilleurs orateurs de son siècle. -Ce génie oratoire, qui s'annonyait dès le collège, était impatient de se produire. Mais on n'était plus au temps où la parole humaine remuait des foules, où la voix d'un orateur apaisait ou soulevait une tempête : il s'en fallait alors, pour parler le langage de Fénelon, que tout dépendît du peuple et que le peuple dépendît de la parole. Cette grande éloquence qui menait aux suprêmes honneurs à Athènes et à Rome, n'existait plus que dans les livres des anciens. La chaire et le barreau n'étaient guère qu'une école de déclamation subtile et pédantesque. Jamais peut-être on ne disputa autant sur l'éloquence, jamais non plus elle ne trouva moins de conditions favorables à son développement. Tourreil devait donc se résigner à pratiquer l'art oratoire entre les quatre murs de sa maison, à écrire des discours faits pour être lus et non pour être prononcés. Encore fallait-il qu'il trouvât une illustre matière. Or il vivait dans un siècle où l'on ne considérait pas toujours l'éloquence comme devant être avant tout l'instrument d'un sentiment profond que fait naître la réalité du moment, et où elle était regardée moins comme un don de l'âme qui nous rend maîtres du cœur
et de l'esprit des autres, que comme une science fondée sur un ensemble de préceptes et d'exemples, si bien que le mot « éloquence » était pris le plus souvent au sens de <' rhétorique » ; et comme d'autre part Tourreil avait traduit au collège Virgile ou Gicéron dans un seul but d'imitation, il entreprit de faire sienne l'œuvre de Démosthène, et de se montrer éloquent grâce à lui, peut-être autant que lui, le plus souvent sans lui ; car, s'il se proposait de suivre la trame de ses discours, il entendait rester maitre de son expression et maître de son style.
Pourquoi Tourreil, après Jacques Perrion, Jean Lalemant, Louis Le Roy, Jean Papon, Gervais de ïournay, surtout après Guillaume du Vair et François de Maucroix, son contemporain, osa-t-il reprendre une tâche tant de fois recommencée? Il est vrai que la langue de Du Vair, comme celle des autres traducteurs du xvi*' siècle, avait beaucoup vieilli, et la version de Maucroix d'autre part était fort imparfaite. Mais là n'est pas la raison qui détermina le choix de Tourreil : Massieu nous la donne : « Dès que M. de Tourreil eut pris son parti, et qu'il se fut destiné à l'éloquence, il crut qu'il devait aller droit à la source, et commencer par se bien remplir de Démosthène... Mais afin de mieux sentir toutes les beautés dont les harangues de ce fameux orateur sont remplies, il résolut d'en mettre quelques-unes en notre langue '. » Du Vair avait eu sans doute la même pensée : pour devenir orateur, il s était fait traducteur, « préférant ainsi, dit M. Cougny, le commerce direct avec les grands orateurs antiques à l'étude des préceptes de la Rhétorique ~ ».
Gependant c'est par l'étude de ces préceptes de la Rhétorique que commençait, et souvent même s'achevait toute éducation oratoire. Tourreil n'y avait pas échappé. On croyait alors